LE ONZIEME PANCHEN-LAMA EN OTAGE A PEKIN
Pour asseoir sa mainmise sur le Tibet, la Chine cherche à contrôler l'autorité religieuse
par Romain Franklin
(Libération le 22 septembre 1995)
Gendhun Choekyi Nyima, un petit garçon de six ans originaire du petit village de Lhari, sur le plateau tibétain de Nagchu (250 km au nord-est de Lhassa), est devenu depuis quatre mois une pièce mai' tresse dans l'affrontement qui oppose le dalaï-lama -la première autorité religieuse et temporelle du Tibet- et un pouvoir chinois avide de justifier sa souveraineté sur le pays des neiges. Le dalaï-lama, qui a fui en Inde avec 100.000 de ses fidèles en 1959, proclamait l'enfant, le 14 mai, manifestation d'Amitabha, Bouddha de la lumière infinie et réincarnation du 10eme panchen-lama-, la seconde autorité religieuse du Tibet. Le régime communiste, qui a annexé le Tibet en 1950, réagit en vitupérant contre cette nouvelle manoeuvre du dalaï-lama et décrète illégale et invalide la bulle du grand-lama qui veut diviser la mère patrie. Pour le PC chinois, seul le Conseil d'Etat (chinois) est habilité à confirmer la réincarnation du précédent panchen-lama, le grand maître précieux mort six ans plus tôt, Presque aussi vé
néré au Tibet que le dalaï-lama, son ralliement avait servi à cautionner depuis 1950 la mainmise chinoise sur le plateau himalayen. L'enjeu fut jugé tel par Pékin, que le bureau politique du Parti communiste chinois fit enlever fin mai le petit garçon et ses parents, des pasteurs nomades semiillettrés. Placé dans un'avion militaire par une cohorte d'officiels, traité avec tous les égards dus à un prince héritier, Gendhun Choekyi Nyima et sa famille sont acheminés à Pékin, où ils résideraient aujourd'hui sous bonne garde, selon le gouvernement tibétain en exil. G. C. Nyima est détenu dans la capitale chinoise, nous venons d'en obtenir la confirmation, assure Robert Barnett, le directeur de l'agence Tibet Information Network (TIN), basée à Londres.
Tout a commencé six ans p lus tôt, au lendemain de la mort du panchen-lama, en janvier 1989. Les autorités chinoises mirent sur pied une équipe de moines tibétains, placés sous l'autorité du Parti communiste et chargée de découvrir le précieux avatar. Après plusieurs années de séances divinatoires, d'équipées à la recherche de signes au-dessus du lac sacré Lhamo Latso (à l'aide de jumelles) de visions mystiques et de consultations d'oracles en transes, le dirigeant tibétain de l'équipe de recherche, le révérend Chadrel Rimpoche, sélectionna un candidat, le jeune Gendhun Choekyi Nyima. Le petit garçon reconnut les objets ayant appartenu au panchen-lama et passa avec succès tous les tests prescrits par la métempsycose tantrique. La tradition, qui veut qu'un grand lama se réincarna dans le corps d'un garçon né dans une famille généralement pauvre était respectée, du moins dans la forme. Pékin, néanmoins, décida de retarder l'annonce de quelques mois. Non que le comité central regretta ces facéties,mais pour que
l'annonce corresponde avec le 30e anniversaire de la création de la région autonome du Tibet, en septembre. Entre-temps, Chadrel Rimpoche, dont la fidélité. aux idéaux du Parti communiste semble avoir été grandement surestimée, livra au dalaï-lama l'identité de la divine réincarnation. De son exil de Dharamsala, l'océan de sagesse s'empressa de faire état avant Pékin de la découverte du panchen réincarné, volant ainsi au gouvernement chinois la légitimité qu'il escomptait se forger sur les esprits du Tibet. Pékin se trouva d'autant plus déconfit devant tant d'efforts et de douteux compromis réduits à néant, qu'il découvrit que Chadrel Rimpoche avait en fait collaboré au cours de toutes ces années avec une équipe de recherche envoyée clandestinement au Tibet par le dalaï-lama... Pékin s'insurgea, sans néanmoins parvenir jusqu'à aujourd'hui à se décider entre le couronnement d'un bouddha vivant désormais agréé par l'ennemi juré, ou l'intronisation d'un nouveau candidat dont l'authenticité ne pourrait qu'être
douteuse.
Pékin veut un 11eme panchen-lama aussi docile,sinon davantage, que le 10e du nom. Le choix de ce dernier avait été manipulé par le régime nationaliste de Tchang Kaï-Chek, qui le certifia à Xinning en 1949. Le jeune garçon, alors âgé de 11 ans, est peu après tombé entre les mains du régime communiste victorieux, qui a contraint quelques années plus tard l'actuel dalaï-lama, qui n'avait pas encore fui la Chine, à confirmer son statut. Hormis un discours critique de l'occupation chinoise en 1964 qui lui valut neuf ans et demi d'emprisonnement, l'ancien panchen-lama a toujours été considéré comme le collaborateur numéro un de Pékin. Le fait qu'il ait rompu son voeu de chasteté (il a une petite fille de 12 ans) l'ancra davantage dans le camp chinois. Promu au rang de dirigeant national, il n'a laissé percer de nouveaux regrets qu'en janvier 1989, déclarant que les bienfaits apportés au Tibet par la Chine ne valaient pas un tel prix. Quelques jours plus tard, il décédait d'une, crise cardiaque, à l'âge de 50 ans,
dans des circonstances fort douteuses. De nombreux Tibétains pensent qu'il a été empoisonné. Si Pékin décide finalement de régenter Gendhun Choekyi Nyima, celui-ci n'aura sans doute guère plus de liberté de mouvement.
En attendant, le PC chinois a fait arrêter Chadrel Rimpoche et quarante-cinq autres moines impliqués dans la fuite sur l'identité de la réincarnation. La direction du monastère de Tashilumpo, siège traditionnel du panchen-lama, a été remaniée par le parti. Seul le gouvernement central de Pékin, possède l'autorité pour approuver la réincarnation du panchen-lama et du dalaï-lama, tranchaient le 16 juin les autorités chinoises à la télévision tibétaine. En 1792, l'empereur Qianlong a instauré, la pratique du choix de l'enfant réincarné en tirant son nom au sort dans un vase d'or, expliquent les autorités communistes qui y puisent argument pour pérenniser un usage impérial qui, de' fait, n'a toujours été qu'un rituel visant à confirmer le choix du haut clergé tibétain. Selon la tradition tibétaine, ce doit être le dalaï-lama qui valide la réincarnation du panchen-lama, ou inversement, mais ce n'est jamais au gouvernement chinois de le faire, explique la tibétologue Fabienne Jagout. Tombée en désuétude, cette pro
cédure n'a d'ailleurs pas été utilisée pour les deux derniers panchen-lamas, ni pour le précédent et ni pour l'actuel (14e) dalaï-lama. Cette pratique, insiste pourtant la propagande de Pékin, est en vigueur depuis deux cents ans, et la réincarnation du panchen-lama doit être tirée au sort dans unvase doré devant une statue du Bouddha Sakyamuni.
Le toit du monde
Capitale: Lhassa
Superficie: 2,5.millions
de km2 selon les Tibétains; 1,2 selon Pékin.
Population: 6 millions selon les Tibétains; 2,2 selon Pékin.
Religion: bouddhisme tantrique ou lamaïsme, qui est divisé en plusieurs branches (bonnets jaunes, bonnets rouges,..). Le lamaïsme est également pratiqué en Mongolie et dans certaines régions de l'Inde.
Chef: depuis 1578, le chef spirituel et temporel du Tibet est le dalaï-lama. Son gouvernement en exil est installé à Dharamsala (Inde) depuis 1959. Pékin a négocié avec le dalaï-lama en 1979-1984, puis en 1993.
Histoire: protectorat chinois de 1720 à 1911, puis de fait indépendant pendant quarante ans, le Tibet a été envahi en 1950 par la Chine, qui promet en 1951 de respecter la liberté de religion.
Entre 1950 et 1970, 1,2 million de Tibétains meurent de faim ou sont exécutés, emprisonnés et torturés, selon le dalaï-lama.
Ce dernier s'enfuit en Inde avec cent mille fidèles en 1959, après l'échec d'un soulèvement antichinois.
Des milliers de monastères sont détruits à la dynamite par la Chine entre 1966 et 1976 et le clergé défroqué.
Une résistance tibétaine armée soutenue militairement par la CIA américaine a combattu jusqu'en 1972.
La Chine a adopté une attitude plus souple au début des années 80. Mais les grandes manifestations pro-indépendantistes de 1987, 1988 puis 1989 ont été durement réprimées. Emprisonnant à tour de bras, Pékin favorise depuis 1992 une émigration chinoise massive au Tibet.