MEURTRES SOUS PAVILLON FRANCAIS
INTERVIEW Jean-François Bayart, Chercheur au Ceri, directeur de la collection "Les Afriques" aux Editions Karthala
-Que vous inspire le role de la France au Rwanda?
Jean-François Bayart: Il faut tirer la leçon de ce qui est un échec politique massif, parfaitement prévisible et, ajouterai-je, parfaitement prévu par certains dès 1990. Au Rwanda des responsabilités politiques ont été engagées au plus haut niveau et la moindre des choses dans une démocratie serait que les responsables politiques et administratifs qui ont assumé ces décisions reconnaissent l'échec de leur politique et en tirent les conséquences vis-à-vis des citoyens français.
Dans cette affaire, l'honneur de la diplomatie française et plus spécialement de l'armée est directement concerné. Dès octobre 1990, il était évident qu'il n'était pas de l'intéret de la France de s'impliquer dans ce conflit extraordinairement complexe. Mais à partir du moment où la France intervenait militairement en octobre 1990, il convenait de s'assurer que son intervention ne constituerait pas une protection offerte sans aucune contrepartie à un régime autoritaire, à bout de souffle, contesté à cette époque par l'opposition hutu.
Pendant tout l'ètè 1990, le président Habyarimana avait été confronté à une contestation démocratique à laquelle il avait répondu par des moyens parfaitements coercitifs. A partir du moment où nous intervenions, il fallait obtenir le départ du président Habyarimana, ou tout au moins obtenir que la faction des durs de son entourage se retire du jeu politique afin de ne pas etre en mesure d'enclencher le cycle des exactions. La France n'a pas voulu ou n'a pas su obtenir ces garanties politiques de l'équipe que, de facto, son armée protégeait. Le mécanisme de la déflagration générale, à laquelle nous avons assisté au Rwanda a été amorcé sous le couvert du drapeau français.
-L'Elysée affirme avoir joué la carte de la stabilisation en soutenant le régime Habyarimana contre le FPR...
Il ne s'agit pas de minimiser le risque que représentait le FPR, qui a vraisemblablement commis des exactions dans les zones qu'il a "libérées". Mais comment parler de politique de stabilisation quand nous avons couvert des réseaux d'assassins qui ont organisé à plusieurs reprises des meurtres d'opposants, des massacres qui avaient lieu, si l'on en croit le rapport de la commission internationale d'enquete sur les violations des droits de l'homme, à partir des camps où les soldats français étaient en fonction?
Quand la diplomatie française a soutenu Habyaramina contre l'opposition démocratique hutu qui participait au gouvernement de coalition, qu'avons-nous reçu en échange? Nous n'avons meme pas obtenu au bout de trois ans la destruction en bonne et due forme des cartes d'identité ethniques et des archives municipales qui indiquaient l'origine des différents ressortissant rwandais et qui ont été utilisées en avril 1994 par la garde présidentielle et les milices du régime pour commettre ces massacres. De quelle stabilité parle-t-on quand la première mission humanitaire de l'armée française au Rwanda a consisté à évacuer les responsables des réseaux zéro et Mme Habyarimana, personnages qui adressent des menaces de mort aux opposants tutsi et hutu vivant en France?
-La France essaie de se dédouaner en parlant de conflit ethnique, qu'en pensez-vous?
Les conflits ethniques ne sont pas des chocs d'identité sortis de la nuit des temps. L'ethnicité est un phénomène politique moderne. Depuis une vingtaine d'années, de nouvelles formes de mobilisation ethnique se développent, plus radicales, plus dangeureuses. Elles ne sont pas sans rapport avec les ethnos-nationalismes de Yougoslavie. Dans le cas du Rwanda, ce phénomène est couplé avec celui de la restauration autoritaire auquel la France a apporté sa caution. Des phénomènes similaires sont à l'oeuvre aussi au Kenya, au Zaire, au Cameroun et au Togo.
-C'est clairement la politique africaine de François Mitterrand que vous remettez en cause?
La quasi totalité des professionnels qui travaillent sur l'Afrique savent que la ligne politique de la France depuis les indépendances des pays africains est devenue obsolète, et qu'un aggiornamento est indispensable. Mais l'appareil politique français sclérosé a été incapable d'assimiler les rapports et les analyses faites par les experts. Le président de la République, dont les questions africaines sont le domaine réservé, a montré qu'il avait gardé en tete l'image de l'Afrique du début des années 50, lorsque, avec René Pleven, il a dessiné les grandes lignes de la politique de la coopération entre la France et un continent en voie d'émancipation progressive.
-Il y a eu pourtant le sommet de La Baule?
F.Mitterrand a prononcé le discours de La Baule du bout des lèvres. Discours que, par ailleurs, il n'assumera jamais. Quoi qu'il en soit, c'est aujourd'hui le processus de restauration autoritaire qui est couvert politiquement par l'Elysée : la France sans concertation avec la Belgique et les Etats-Unis, réintroduit le maréchal Mobutu dans le jeu politique régional en envoyant au Zaire une délégation - composée de Jacques Foccard et de Michel Aurillac - un an après l'assassinat de notre ambassadeur par la garde présidentielle de ce meme maréchal, pour le prier d'étendre son ombre protectrice et pacificatrice sur la région des Grands Lacs.
Recueilli par A.R.