Le Monde, Mercredi 25 mai 1994
LES FRERES ENNEMIS
Le projet d'une liste »Sarajevo aux élections européennes oppose le pouvoir médiatique, qu'incarne, parmi d'autres, Bernard Henri Lévy, au pouvoir politique, qu'il soit de droite ou de gauche. Selon le philosophe Régis Debray, »l'Etat séducteur est piégé sur son propre terrain par les séducteurs de métier.
par Régis Debray
Pour etre l'un des derniers à n'avoir pas fait le voyage de Sarajevo, je suis sans doute, au sein de ma caste (chanteurs, acteurs, philosophes et ministres, selon l'ordre décroissant des préséances), le moins qualifié pour »prendre position . Je ne peux donc que m'en tenir à l'Hexagone et à une sobre médiologie des derniers progrès de l'Etat séducteur.
On a donc vu, lors d'un meeting, la classe politique comparaitre corde au cou devant la classe médiatique, juridiction suprême du »télEtat . Morcelée, souterraine et besogneuse, notre tribu intellectuelle parait unanime à soutenir l'idée d'une Bosnie indépendante et multiconfessionnelle (ce qu'elle était hier, grace à Tito et à son communisme éclairé, et qu'elle n'est plus, hélas I, mais les idées survivent aux réalités). Il est rare qu'un intellectuel vante les camps de concentration. Il ne s'en déduit pas, quoi qu'en disent chroniqueurs et ministres pressés, que »les intellectuels puissent etre tous identifiés à une liste issue du Festival de Cannes et de ses contrecoups.
Hormis les progrès d'une négociation où le gouvernement bosniaque discute en personne de pourcentages territoriaux et un film intéressant, on ne voit pas, en effet, d'autre fait nouveau justifiant un tel tournant dans l'indignation.
L'écho démesuré donné à l'épisode par télés, radios et gazettes montre cependant que les médias font bloc derrière les champions audiovisuels du droit. Ces leaders d'opinion ont à de rares et remarquables exceptions près comme Alain Joxe médium sur rue, deux ou trois à la fois. Ils apparaissent dans leur ensemble comme les délégués du collectif médiateur auprès du collectif »partidaire .
Témoin d'un singulier abaissement du personnel politique, le spectacle de démagogues passant devant un tribunal de démagogues (au sens originel de »conducteurs du peuple ) pourrait exciter une verve socratique. Le Prince nouveau est arrivé: il fait le beau devant les »chiens . Le scribe nouveau aussi: rédacteur en chef du Journal unique, il dirige les dirigeants.
Le politique voit son miroir lui faire soudain la grimace. Le médiatique, son promoteur se dérober à l'appel du Bien. La main gauche mord la main droite, souffrances partagées. En clair, la Bosnie brouille le trait d'union au sein de la »classe politico médiatique . Un s'est divisé en deux, l'establishment fait sécession d'avec lui même.
Etrange inconséquence et rancoeurs fratricides. Car enfin, entre directeurs de l'esprit public et dirigeants de la chose publique, ce sont le même credo et les mêmes pratiques.
Identité des convictions. Procureurs et inculpés ont toujours communié dans la »construction européenne et la »solidarité atlantique . Ils ont appelé lors de Maastricht à voter pour cette Europe marchande parce que la France est ma petite patrie et Bruxelles notre grand avenir. Ils ont soutenu l'alignement sur Washington durant la guerre du Golfe, parce que le monde libre ne peut avoir qu'une seule tête. Après le triomphe du bon droit pétrolier, dirigeants et directeurs ont chanté de concert l'avènement d'un nouvel ordre mondial de paix et de justice, sous l'égide de l'ONU, enfin rendu, à son rôle premier de soldat incontestable du droit. Ils ont applaudi ensemble lorsque la France plaçait ses forces d'intervention sous commandement onusien, sans dépister dans ce que de Gaulle appelait cette "organisation ou désorganisation" l'alibi juridique d'une abdication politique.
Cette inconsistance nous a déjà valu 1939, "via" la SDN. Les mêmes causes produisent les mêmes effets, cinquante ans plus tard, "via" l'ONU. Les uns et les autres ont présenté les Etats les plus riches et puissants de la planète, seuls habilités à dire la loi pour tous, et en particulier pour les plus pauvres qu'ils appauvrissent, "via" le FMI, avec constance, comme incarnation de la »communauté internationale . Ils ont habillé en conscience du monde le Conseil de sécurité, directoire de comparses, dont nous sommes, répondant aux directives d'un seul directeur effectif, les Etats Unis. Ils ont encensé et organisé, avant de s'en distancer bien tardivement, la substitution du show humanitaire à l'engagement stratégique. Nous récoltons sur le tard en Bosnie et ailleurs les effets fort antipathiques de ces conformismes vendeurs et sympathiques.
L'idéologie du parti unique
Priorité hier à Maastricht. Donc on emboîte le pas à l'Allemagne pour reconnaître la Croatie, mais sans statut des minorités ni garanties pour la suite des opérations. Priorité au consensus puisque est article de foi pour tous nos responsables que »la France ne peut plus rien faire seule , ni même penser par ellemême. Donc pas de couac dans le troupeau occidental, mais subtiles manoeuvres et billard à quatre bandes. Et nos troupes se retrouvent sur place ligotées par une ligne de commandement meurtrière et irresponsable, mais onusienne et donc légitime. Ces fauxsemblants, vrais scandales, expliquent les demi mesures d'aujourd'hui. Pourquûo ne pas retourner en amont? Vers l'idéologie du parti unique qui dirige ce pays?
Identité des méthodes. En vidéosphère, la visibilité sociale fait loi et vaut impunité. La notoriété fait autorité, elle vaut l'autorité. L'autorité ex supérieure naviguant elle même à l'image et à l'opinion, tous dans le même bain. Le publicitaire qui lance son livre ou son film suit les mêmes procédures que le publicitaire qui lance sa campagne ou sa binette. La rubrique classe le premier comme »intellectuel et le second comme »politique , mais quelle différence d'essence? But du bruiteur, chaque matin: animer le »JT du soir. Monter un coup, créer la surprise, préempter la nouvelle (ne perdez pas votre temps avec l'Angola, Haiti ou la Birmanie: les zones d'ombre rendent mal). Qui ne voit qu'aujourd'hui l'officialité n'est plus dans les palais mais dans les studios? Les partis politiques, dinosaures verbeux et patauds, gardent une fonction utile de repoussoirs et de faire valoir. En s'attaquant à ces spectres, les nouveaux officiels peuvent même se faire passer pour d'intrépides francs tireurs.
Comment expliquer, sans cette profonde identité de bévues et de savoir faire, que les princes du »télEtat , socialiste ou libéral quel Dieu verrait la différence? aient depuis des années sous traité à la fraction écumeuse et branchée image de l'intelligensia, celle qui le condamne aujourd'hui, ses meilleures institutions culturelles et l'orchestration idéologique de son agenda? Offert palais et amphithéâtres pour ses raouts avec le "beautiful people" qui fera événement, sous parrainage du président et du ministre? Et maintes mondanités qui fixaient la règle du jeu, l'orthodoxie du jour?
La rébellion des séducteurs de métier contre l'Etat séducteur piège ce dernier sur son propre terrain. En effets de consensus, les chevau légers surclassent les fonctionnaires. D'abord, au pôle intellectuel de l'hégémonie, la communication est un "full time job". Le pôle ministériel n'a droit qu'à un mi temps il faut bien que les ministres administrent, un peu. Ensuite, l'Etat est toujours gouvernemental, et donc partisan. Il est de droite ou de gauche. Ce qui diminue de moitié sa surface médiatique acquise. Le communicateur professionnel qu'est le penseur public (qui est à la pensée dans la cité électronique ce que l'écrivain public était dans les villages d'antan à la littérature: un premier barreau indispensable) couvre la droite et la gauche, "le Fig Mag" et "le Nouvel Obs", TFl et ARTE. Face au tranche montagne, tenant d'une politique imaginaire, le politicien réel est un manchot unijambiste.
L'Etat, tache impossible
L'Etat sympa ne le sera jamais autant que le penseur sympa. Hubert Védrine l'observait récemment: coincé entre la mondialisation au dehors et la médiatisation au dedans, c'est l'Etat, séducteur ou non, qui devient une tâche impossible. La transmission instantanée et chaque jour rebondissante, sans précédent historique, des exactions, guerres, scandales, génocides tous azimuts accroît la demande sociale d'interventions efficaces, au moment où diminuent les capacités d'intervention des Etats sur le cours des choses (des monnaies comme des attentats, de l'économie monde comme des guerres locales). Cet écart entre une émotivité accrue et une marge de décision réduite, entre ce qu'on voit et ce qu'on peut, fait de tout pouvoir en place un incapable et bientôt un infâme. Coupable mais non responsable. Ce hiatus ouvre une autoroute aux experts du coup de coeur et du coup de gueule: sentiments sincères, en eux mêmes justifiés, d'autant plus communicatifs. Les émissaires de justice et vérité, naguère dissidents et tr
aqués par la foule, comme au temps de Dreyfus, sont désormais fêtés de tous, assurés d'un écho immédiat et maximal.
L'intellectuel-journaliste ne représente pas seulement la quasi totalité des journalistes intellectuels. Caisse de résonance majoritaire et terrorisante il devient le porte parole, éphémère il est vrai, de la mauvaise conscience du public téléspectateur de l'instant »T , écoeuré de voir au petit écran 1) l'abominable et 2) I'impuissance des prétendus puissants à l'arrêter. Soit quatre Français sur cinq. En comparaison, les pseudo décideurs du pouvoir, droite ou gauche, resteront en dessous des espérances, précautionneux ou zigzagants. Ils ne retrouvent leur âme que dans l'opposition, la perdent aussitôt après. En vidéosphère, I'Etat doit plaire à tout instant et ne peut que déplaire à la longue. Le »direct informatif fait monter la tension, stimule la réactivité, mais l'indirect gouvernemental ne peut répondre à l'urgence.
Le simplificateur au grand coeur
Face au »pouvoir médiatique , le pouvoir politique, le faible du tandem, courra en vain après le beau rôle. Pour le principe de plaisir (moteur de la machine médiatique et, paradoxalement, aussi de l'indignation morale), l'Etat postmoderne n'est plus concurrentiel. C'est un séducteur empêché par la réalité face à des séducteurs portés par l'image. Le manichéisme est moins facile et naturel au diplomate, au général, au ministre, mieux informés de la complexité des situations, qu'au simplificateur au grand coeur. N'importe quel pays doit prévoir les contrecoups de ses décisions à moyen ou long terme, escalade ou représailles. Le frémissant peu porté au discernement et au calcul stratégique ne les aperçoit guère. Non sans raison. Il n'y a pas d'images "live" du possible, du probable ou de l'aléatoire: alors qu'il y en a de Gorazde sous les bombes. Gouverner, c'est vouloir les conséquences de ce qu'on veut.
Bombarder les positions serbes? Bien sûr, applaudissements garantis dans l'instant. On est fondé à défendre cette option, mais en avertissant ses concitoyens des retombées éventuelles: regrouper tous les Serbes derrière Milosevic; coaguler les pays orthodoxes voisins; exposer les »casques bleus à un massacre; attirer un terrorisme à domicile; s'aliéner la Russie, partenaire serviable. Or annoncer du sang et des larmes n'est pas l'effet d'annonce préféré du publicitaire. Ni une levée des corps aux Invalides, un exercice très électoral. Si les avantages espérés d'un bombardement sérieux étaient très évidemment supérieurs aux inconvénients, je ne crois pas que les états majors seraient à ce point perplexes.
Reste la levée de l'embargo, aux moindres effets pervers, demande à laquelle tout un chacun souscrit sans frais. Voté par le Conseil de sécurité, il faudrait un deuxième vote pour le lever. Russes et Chinois mettront leur veto? Il faudrait alors s'affranchir de la loi internationale tant vantée jusqu'ici (et si commode pour l'Irak), pour le violer ouvertement, à son compte. Soit! "Si on ne peut défendre les Bosniaques, laissonsles au moins se défendre euxmemes." C'est le bon sens. Je le fais volontiers mien. J'avoue néanmoins, à ma courte honte, que les objections de l'Elysée et du Quai d'Orsay ne sentent pas l'infâme.
Outre que l'armée bosniaque est déjà largement équipée, en ce moment même, par Américains, Saoudiens et Pakistanais, comme l'armée serbe l'est par les Russes et le trafic, et les Croates par d'autres, on peut se demander, au vu du rapport des forces, si les Musulmans auraient finalement avantage à une mêlée générale sur le terrain. Les Serbes ont les moyens de la déclencher, pour prendre de vitesse toute course à l'arme lourde. Une reprise des hostilités à grande échelle, après le retrait obligé des forces de l'ONU, permettrait elle à la défense bosniaque de reprendre autant de territoires que n'en prévoit l'accord négocié? En dernière instance, c'est aux Musulmans de Bosnie de répondre, et à nous de les écouter. Mais la question n'a rien en soi de déshonorant.
Politique et morale
Pascal Bruckner aurait, au cours de ce procès populaire, jugé »obscènes nos hommes politiques. Cette sentence ne l'exposera pas à l'impopularité: telle est, depuis Aristophane, la "vox populi". Je m'y suis moi même rallié, avec un coupable retard, mais pour d'autres raisons. Elles m'ont conduit à rompre avec un socialisme audimatique et boursier (lorsque le président de la République, tout juste réélu, chevauchait la renommée, et qu'il y avait plus de rats pour monter sur le navire que pour le quitter). Puis à démissionner du Conseil d'Etat. Mais reconnaissons le: I'obscénité, aujourd'hui, semble assez équitablement partagée. S'engager sans rien risquer, se sacrifier sans autres conséquences que gratifiantes pour soi même, son image et son travail, cette posture avantageuse ne paraît pas vraiment sainte. Revêtir l'aura de la victime quand on détient tous les outils de la puissance en vidéosphère centres de production d'opinion et reseaux d'influence n'est ce pas une assez bonne définition de l'obscène?
J'aurais le plus grand respect pour ceux qui, joignant la décision à la posture, iraient, individuellement ou en brigades internationales, se battre en Bosnie pour une juste cause. Après tout, un mois d'entraînement intensif suffit, à tout âge, pour faire un fantassin ou un guérillero utiles. D'un naturel trop timoré, je ne m'engagerais pas dans cette belle aventure mais je saluerais quiconque ferait ainsi de la Bosnie son universel concret. Ce qui semble moins estimable, ce n'est pas de vouloir se battre à Paris jusqu'au dernier Bosniaque. C'est de demander à nos politiques de faire ce que nous seuls pourrions faire et ce qu'ils sont les seuls, eux, à ne pouvoir faire: mettre de l'absolu dans le relatif.
Si la Bosnie est un problème moral, il faut le traiter moralement, par des actes silencieux, à la première personne du singulier. Si c'est un problème politique, on ne peut que le traiter politiquement, par à peu près et compromis honorables avec un réel aussi compliqué qu'une guerre civile. Soit trouver la moins mauvaise solution possible pour permettre aux trois communautés bosniaques qui, depuis toujours, ont cohabité, de vivre côte à côte. Mais ne mélangeons pas les genres, s'il vous plaît. Avoir l'oeil, et même deux, sur nos politiques, oui. Leur tirer, le moment venu, les oreilles, certes. Et les renvoyer chez eux par notre vote, chacun son tour, s'ils exagèrent dans le mensonge, mille fois »oui . Mais bomber le torse en professeurs de morale, non, mes amis. Pas cela et pas nous.