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Partito Radicale Silvja - 2 giugno 1994
LES ELECTIONS EUROPEENNES ET LE SORT DE LA BOSNIE

Le Monde, Jeudi 26 mai 1994

MERCI, MONSIEUR LE PRESIDENT

Ceux qui critiquent la gestion présidentielle du plus sanglant conflit européen depuis 1945 sont accusés de bellicisme. Comme si la guerre n'existait pas déjà en ex Yougoslavie. L'enjeu n'est pas de déclarer ou non une guerre, qui déjà déshonore l'Europe... mais de l'arrêter.

par André Glucksmann (*)

Merci, Monsieur le Président, d'avoir, volontairement ou non, assuré à notre liste un retentissement que nos humbles personnes n'eussent, à elles seules, pas obtenu.

En faisant savoir haut et fort votre réprobation outrée, vous déclarez gracieusement ouvert un débat jusqu'alors soigneusement tenu sous le boisseau. Malgré une campagne législative et un renversement de majorité parlementaire, votre interprétation et votre gestion des événements survenus en ex Yougoslavie n'ont jamais été aussi publiquement interrogées et mises en cause. Tout se passe comme si la France ne savait choisir d'autre stratégie que la vôtre touchant le plus sanglant conflit européen, depuis 1945. Pareille présomption d'infaillibilité semble vous convenir, puisque vous n'imaginez à nos critiques qu'une seule origine: la »passion . La raison serait donc de votre côté, ainsi que la négociation; à charge, selon vous, pour qui doute, de choisir "l'autre terme de l'alternative, la guerre".

En quelques mots clés, vous verrouillez illico la discussion. D'aucuns, et pas des moindres, enchaînent: hors la politique suivie jusqu'à ce jour, il n'y aurait que la "guerre totale" (Hélène Carrère d'Encausse), "une guerre de cent ans" (Alain Juppé), "l'envoi du contingent" (François Léotard). Mazette! Si les mots tombés d'aussi augustes bouches ont encore un sens, voilà une poignée de comités, de médecins et d'écrivains passibles d'un tribunal de Nuremberg "bis" pour vouloir répéter à la fois Hiroshima et Auschwitz, Dien BienPhu et Azincourt. Vous, chef des armées, êtes la paix. Nous et nos stylos sommes la guerre.

Sitôt entrouvert, le débat est clos, puisque celui qui met en question vos raisons et vos résultats se trouve d'emblée disqualifié pour bellicisme. Coucou fais moi peur! Une aussi cavalière façon d'obtenir le silence dans les rangs en effrayant le grand public relève d'une exception culturelle française. En Angleterre, comme aux Etats Unis, les avis sont partagés et n'ont pas honte, à ciel ouvert, de se départager. Nous tenons à votre disposition une pétition internationale réclamant une intervention énergique des forces armées démocratiques. Elle fut signée par des esprits aussi divers que le regretté Eugène Ionesco, Octavio Paz, Karl Popper, Michel Crozier et Gunter Grass. Nul, jusqu'à ce jour, n'ose les qualifier de va t enguerre. Les agresseurs serbes ont exigé que l'Europe laisse assiéger Sarajevo, sous peine de guerre mondiale. N'est il pas navrant que les déclarations officielles de Paris fassent écho aux chantages de Belgrade?

La guerre exlste

Permettez moi de vous le signaler: la guerre existe. D'autres la subissent depuis trois ans 200.000 tués; 2 millions d'errants. La Bosnie à feu et à sang, après la Croatie. La moitié de la population privée de foyer et jetée sur les routes, canonnée, pillée. Monsieur le Président, de tout temps, cela s'appelle la guerre. Les mères de Bosnie pleurentelles des enfants morts de négociations? Pourquoi nous accuser d'allumer demain un incendie qui fait rage depuis si longtemps? Convenez d'appeler un chat un chat. L'enjeu n'est pas de déclarer ou non une guerre, qui déjà déshonore et dépeuple l'Europe, mais de l'arrêter.

Veuillez tirer le bilan de trois années d'efforts inopérants et d'échecs accumulés. On négocie dans les palaces. On tue sur le terrain. Et, comme par hasard, les multiples conférences, toutes plus ultimes les unes que les autres, ne font que relancer les conquêtes. Je ne vous l'apprends pas, aucune paix ne fut jamais instaurée sans qu'une force oblige militairement les combattants à respecter la cessation des combats. En règle générale, un conflit s'éteint quand le camp vainqueur inflige sa loi ou qu'un tiers mieux armé impose la sienne. Vous attelez la charrue devant les boeufs, vous négociez des cessez le feu sans vous donner les moyens de les garantir "in vivo". Vous comptez sur la bonne volonté des tueurs. Refusant d'intervenir pour paralyser l'agresseur, votre négociation »pure présuppose la victoire du plus fort et parie sur le nouvel ordre grand serbe pour pacifier la Bosnie et, de proche en proche, les Balkans.

En tolérant que les tanks et les kalachnikovs redécoupent les frontières et légitiment les pouvoirs au coeur du Vieux Continent, vous créez un dangereux précédent. Le vainqueur qui martyrise Gorazde est moins Karadzic ou Milosevic que Jirinovski, signale mon ami Zlatko Dizdarevic, rédacteur à "Oslobodenje", le journal de Sarajevo. Concocté à Belgrade, expérimenté en Yougoslavie, I'esprit de la purification ethnique, ce mélange de procédures néostaliniennes et de pulsions néonazies, menace toute l'Europe de l'Est. Un nouveau fascisme rouge et brun hante nos contrées. Déjà 25% des électeurs soviétiques en plébiscitent la version grand slave. Vous porterez devant l'Histoire une responsabilité redoutable. Vous serez le président français qui, désarçonné par la fin de la guerre froide, aura contribué à l'ouverture des portes du temple de Janus, laissant s'épandre et prospérer la peste des guerres chaudes.

Soyons réalistes

Excusez la dureté de ce constat. N'imaginez pas que l'indignation nous emporte. Entendez l'inquiétude très générale qui parle à travers nous. Oublions les sentiments, nous vous en supposons. Parlons avec réalisme de la réalité: quel avenir augure le spectacle quotidien de l'horreur et des Etats impuissants devant elle? Comment croire que l'armée française et ses alliés, notre diplomatie et celle des Etats démocratiques, notre puissance économique, le droit, la culture, les principes que nous faisons mine de respecter et d'enseigner autorisent une si longue et de plus en plus définitive démission devant une poignée d'assassins opérant à notre porte? Une Europe négligeant la protection de la veuve et de l'orphelin européens, une France incapable de dire le droit des humiliés et des offensés, voilà qui insupporte.

Soyons réalistes, Monsieur le Président. Qui peut faire croire que l'Alliance atlantique, édifiée cinquante années durant pour contenir la grandiose armée rouge, ses millions de soldats, conventionnellement et nucléairement surarmés, n'a pas les moyens d'arrêter les massacreurs de Bosnie? Soyons précis. Qui peut imaginer le couple franco allemand coulant des jours heureux, quand MM. Dumas, Fabius et parfois vous même attribuez à l'Allemagne une responsabilité décisive dans l'explosion yougoslave? Qu'entendent nos »amis de Bonn, lorsque votre ancien ministre des affaires extérieures évoque "la bataille de la Marne" à propos de politiques divergentes sur les taux d'intérêt? Constatez sans passion, avec clairvoyance, combien le syndrome serbe ronge la construction européenne.

Permettez moi de conclure avec Clausewitz. Ce stratège, peu enclin aux dérives sentimentales, notait: "Un conquérant est toujours ami de la paix (...), il voudrait faire son entrée sans opposition." Aussi bien, interpellant les fauteurs de la guerre, ne visez pas ceux qui en parlent, mais ceux qui la font. Ne vous en prenez pas à quelques écrivains et souciezvous davantage des flingueurs grand serbes. Pascal anticipait: "Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant pour nous empêcher de le voir." Sachez combien notre coeur se serre devant la légèreté réitérée des démocraties.

Toujours très respectueusement.

(*) Philosophe, est l'un des animateurs du projet de liste »Sarajevo aux élections européennes

 
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