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LES ELECTIONS EUROPEENNES ET LE SORT DE LA BOSNIE

Le Monde, Jeudi 26 mai 1994

POUR UNE EUROPE "YOUGOSLAVE"?

On parle chaque jour de la »catastrophe de l'ex Yougoslavie . Mais ne voit on pas qu'elle commence avec l'usage de cet »ex ? Au lieu de lui préférer des Républiques ethniques, ne devrait on pas revenir à l'esprit fondateur de la République fédérative yougoslave? A une histoire qui ne soit plus déchiquetée par les frontières?

par Jean-Pierre Faye (*)

"Les peuples de Yougoslavie ne reconnaissent pas et ne reconnaitront jamais la partition de la Yougoslavie par les fascistes, et ils ont prouvé par leur lutte commune leur ferme volonté de continuer à demeurer unis dans la Yougoslavie." Cette déclaration héroique, signée à Jajce en Bosnie Herzégovine en novembre 1943, a bâti le ciment de la double résistance à Hitler, puis à Staline. Elle fut la réponse à l'ordre brutal, imposé par Hitler le 27 mars 1941: "démembrerla Yougoslavie". Il est bon de la réentendre, à l'heure où des rues en »ex Yougoslavie viennent de prendre le nom de Mile Budak, qui fut le ministre de la culture de l'Etat croate oustachi, durant l'occupation par le Reich nazi. Jugerait on sans importance de voir des places en Europe prendre le nom de Goebbels? Les premiers à y voir un danger seraient nos amis allemands. Quand entendrons nous à nouveau le langage de Jajce, réécrit dans une nouvelle histoire? Une histoire qui ne soit pas déchiquetée par les frontières.

Trois textes fous

On parle chaque jour de la "catastrophe yougoslave". Mais ne voit on pas qu'elle commence avec l'usage de cet »ex , précédant désormais la référence à la République fédérative yougoslave? Un philosophe allemand, Reinhart Koselleck, rappelait récemment que cette figure du droit international provient directement de Montesquieu, au Livre IX de "l'Esprit des lois", qui la décrit comme la "solution très bonne" dont l'exemple lui est donné par la Confédération des "Ligues suisses", lieu de la paix par excellence. Et Koselleck concluait résolument: "On a eu tort" de lui préférer "des Républiques ethniques" en Yougoslavie, et "il faudra recréer la fédération".

Le plan Tchourkine, après l'ultimatum qui a mis une fin (précaire) au supplice de Sarajevo, ébauchait une voie vers la construction d'un futur hors de l'horreur des nettoyages militaires. Il prenait appui sur les données de l'accord croato musulman, improvisé à Washington: une fédération de deux des peuples constitutifs de Bosnie, et leur confédération avec la République de Croatie en les prolongeant par une mesure comparable pour le troisième »peuple constitutif , le peuple serbe de Bosnie. On sortait ainsi de la situation infernale qui, selon les termes bien judicieux d'un ministre des affaires étrangères, a prétendu résoudre à deux un problème qui se posait à trois. Et qui, dans les faits, opposait simplement à l'aberrante »Grande Serbie une »Grande Croatie , ranimant les spectres de ce qui a existé déjà en 1941 1945, au temps où le mufti de Jérusalem, l'allié de Hitler, prêchait le djihad aux Musulmans bosniaques, sous la bénédiction oustachie de la »croisade antibolchévique , pour les envoyer à la bo

ucherie sur le front russe.

Or, en février 1994, le viceprésident bosniaque musulman, Ejup Ganic, l'a rappelé avec beaucoup de justesse: le peuple bosniaque est demeuré "longtemps attaché à l'Etat yougoslave", et "si Croates et Serbes pouvaient renoncer à leur folie" Grande Serbie ou Grande Croatie les chances de paix pourraient revenir... La question qui se pose en effet aujourd'hui est moins de désigner des coupables et d'attiser les vengeances, que de rechercher ce qui a pu, dans un pays admirable en son art de vivre, rendre les peuples enragés à ce point dans l'entre tuerie, dévorés par ce que Nietzsche nommait avec dégoût, voici un siècle, la "névrose nationale", la "rage nationale" "notre rage", ajoutait il, "l'ultime maladie de la raison européenne".

Les textes fous des années préliminaires en Yougoslavie ont produit leurs effets sur fond de crise économique. Le "Memorandum" de l'Académie serbe de 1986, toile de fond des politiques suicidaires et cruelles de Milosevic et du psychiatre insensé, Radovan Karadzic, revendiquant "l'intégrité totale nationale du peuple serbe", où qu'il se trouve... La "Dérive", de Franjo Tudjman, en 1990, s'appliquant à démontrer, dans un style faurissonien, qu'à l'intérieur des camps de concentration oustachis ce sont "les juifs" qui ont "réalisé la liquidation" des centaines de milliers de Serbes de Bosnie et de Croatie, à Jasenovacs et Gradina... L'"Islamska Deklaracija", d'Alija Izetbegovic enfin, rééditée en 1990, appelant à "islamiser les musulmans", en annonçant que, pour atteindre cet objectif, "l'époque de la paix est révolué à jamais"...

Sortir de la névrose nationale

La folie des grandes puissances s'est ajoutée à celle des micronationalismes dévastateurs, acharnés à balkaniser toujours davantage les Balkans: quand, le 16 janvier 1992, le gouvernement Bush, dans ses derniers instants, a jugé bon d'ajouter la reconnaissance de l'indépendance de la Bosnie à celle de la Croatie, effectuée la veille par la Communauté européenne, alors que le gouvernement bosniaque se gardait de la demander. Ce beau zèle allait déclencher le surplus de la folie. Que pourrait signifier en effet une Bosnie »multiculturelle , après la destruction de la Fédération multiculturelle de ces »Yougoslaves , dont le nom même fut inventé au siècle précédent par les poètes croates, défenseurs de leur culture? S'il était impossible de faire coexister Croates et Serbes en »Yougoslavie , comment y parvenir "mieux" en Bosnie? Il était prévisible que, dans l'entre deux, les Musulmans allaient payer le terrible prix de tant de déclamations et de décisions désastreuses.

L'Europe communautaire ellemême oubliait bien vite l'»accord d'association qu'elle avait construit avec la République fédérative, dès 1980, et confirmé peu auparavant. Les termes en étaient pourtant un engagement ferme au soutien d'un développement "harmonieux"... Comme l'étaient ceux de la Constitution fédérative yougoslave de 1976, au maintien de l'unité "dans l'intérêt commun". L'Union européenne demain, plutôt que de proposer du dehors d'éternels arbitrages chaque fois renvoyés aux lendemains, ne pourrait elle reprendre l'esprit de cet accord, en présentant "dans l'Europe" un espace commun, aujourd'hui brisé par la hache des furieux? Pour ces »Slaves du Sud qui ont provisoirement oublié comment leur nom se prononce dans leurs langues slaves. L'articulation, complexe mais compréhensive, du plan Tchourkine permettrait un premier remodelage de cet horizon. Reconstruire un espace économique européen qui soit viable, pour les peuples »SudSlaves , serait un investissement certes plus fécond, plus généreux, m

oins aléatoire que le budget des convois humanitaires et des »casques bleus . Et, plutôt qu'une Europe balkanisée, mieux vaudra au futur une Europe aux perspectives »yougoslaves .

Ce serait la sortie enfin hors de la névrose nationale et de sa guerre civile religieuse. "Monstrueuse guerre", s'écriait Montaigne dans une expérience fort semblable: "Celle-ci, contre soi, se ronge par son propre venin... Et se démembre de rage."

(*) Philosophe, est professeur à l'Université européenne de la recherche

 
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