L'OUA OU LA CHRONIQUE D'UN ECHEC
par Moktar Gaouad*
(Libération, 29-6-94)
Existe-t-il un idéal africain? L'0rganisation de l'Unité africaine (OUA) croyait que oui et s'était même proposée de le réaliser quand, le 25 mai 1963 à Addis-Abeba, elle en a dessiné, dans sa charte constituante, les contours politiques et juridiques. Trente ans plus tard, I'OUA vit toujours mais beaucoup plus comme une coquille vide que connne l'incarnation d'un espoir qu'elle ose à peine continuer à afficher. Adieu le panafricanisme cher à Kwame Nkrumah, inspiration directe de l'Organisation, et bonjour les discours sans dessein pour l'Afrique, le temps d'une réunion au sommet.
Rassurons-nous, l'OUA est I'oeuvre d'hommes et son échec est celui des chefs de ses états membres. La stratégie était simple: à chaque problème qui se posait, les dirigeants africains affichaient le meilleur manque de volonté politique. En trente ans d'existence, jamais l'OUA n'est parvenue à régler d'elle-même un différend sérieux entre deux Etats. L'OUA a survécu et pourtant les crises n'ont pas manqué: la deuxième crise congolaise en 1964, la guerre du Biafra de 1966 à 1970, le conflit du Sahara occidental, les fiascos des deux sommets de Tripoli, l'impossible succession à Edem Kodjo au secrétariat général, etc.
Disons-le clairement, si l'OUA disparaissait ce serait au pire l'annulation d'un rendez-vous, soit-il unique, où les chefs d'Etat d'Afrique se retrouvent annuellement. Gentiment à chaque fois, car aucun d'eux n'ose mettre en doute la représentativité ou la légitimité de l'autre. Souvenons-nous, l'année dernière au sommet du Caire, de l'arrivée de Mobutu Sesé Séko alors que le Zaïre divisé, était bicéphale, à l'instar du Congo, du Togo et du Nigéria.
Même pour les actions que l'Organisation veut concrètes, l'échec est total. Un exemple: mis en place en 1986, le Fonds d'urgence de lutte contre la sécheresse et la famine ne reçoit que très peu de contributions des Etats membres. En cas d'urgence humanitaire, les premiers secours arrivent de l'Union européenne ou d'Amérique mais pas du Secrétariat général de l'OUA. Les arriérés de cotisations des pays membres ne se comptent plus.
Sur un plan économique, ses institutions juridiques ne donnent à l'OUA aucune participation dans la gestion de l'économie de ses états membres. Il n'existe pas non plus de processus tentant à intégrer les politiques économiques de ces Etats. Ceux-ci ont d'ailleurs continué à privilégier les coopérations bilatérale et régionale. Les pays africains - une cinquantaine - forment l'OUA en même temps qu'ils se répartissent en de petites organisations régionales (la Cedao, l'Union du Maghreb arabe, la Conférence des Etats d'Afrique centrale, celle des pays de la Ligne de front, l'Union monétaire ouest-africaine, etc.). A chaque petite organisation qui se créait ses fondateurs lui attribuaient des compétences qui en principe pouvaient relever de l'OUA. Comme pour assassiner l'organisation mère.
Au fond, d'où viennent les cause de l'échec de I'Organisation africaine? En plus de ces coups de poignard portés par lesorganisations régionales et ci-dessus décrits, deux autres difficultés, principales, émergent. Comme l'une de l'autre. Au sein de l'OUA siègent les Etats d'Afrique noire et les Etats arabes d'Afrique (1). Les premiers, dès le début de la création de l'OUA, ont été divisés quant à l'opportunité d'intégrer les seconds à l'Organisation Panafricaine . La contestation s'estompera avec le temps, quand l'OUA montra sa relative incapacité. C'est connu, plus l'intérêt d'un club paraît limité moins ses membres mettent des conditions pour y adhérer. Quant aux seconds, ils n'ont jamais eu suffisamunent d'ancrage pour un vrai partenariat intra-africain. Plus tournés vers les Etats de la Ligue Arabe, aidés dans leur "pragmatisme" par les richesses des pays du Golfe, les Etats arabes d'Afrique ont toujours privilégié le regard vers l'Orient.
Que peut apporter l'Afrique au monde arabe? Que peut apporter celui-ci à l'Afrique, par le biais d'une passerelle que constituent les Etats arabes d'Afrique? Et que peuvent s'apporter mutuellement les Etats d'Afrique, arabe et non arabe? Interrogations essentielles mais toujours reléguées au second plan par des gouvernants exclusivement préoccupés par les questions de leur maintien au pouvoir. Entre eux, la meilleure forme de coopération est le financement ou la mise à disposition de gardes présidentielles. La garde rapprochée de certains chefs d'Etat noirs africains n'était-elle pas arabe?
Quand l'admission des Etats arabes au sein de l'OUA fut totale, s'est posé le problème de leadership au sein de l'OUA. Et, c'est là où réside la seconde difficulté, apparentée à une querelle d'hommes, de l'Organisation africaine. Nkrumah et Nasser n'étant plus là, il revenait à Khadafi et Sékou Touré, à Hassan II et Senghor puis aujourd'hui à Moubarak et Diouf de veiller à ce que l'Afrique ait un chef. Chacun de ces hommes croyait être ce chef.
En gros, ces deux groupes d'Etats, arabes et non arabes, participent à une organisation que seul le hasard géographique leur impose et qu'ils n'ont jamais voulu doter de véritables pouvoir. Leurs intérêts majeurs divergent. C'est pourtant la rencontre, sur leur continent commum, entre deux peuples complémentaires qu'il font rater.
Pas plus qu'hier, avec le retour de l'Egypte comme membre de l'organisation, après une exclusion passagère, et l'indépendance des derniers Etats d'Afrique (Namibie, Erythrée), la réunion de Tunis et l'arrivée de l'Afrique du Sud, fraîchement libre, ne donneront de nouveau souffle à l'Organisation africaine. Pour faire ses preuves, ce n'était pas les occasions qui lui ont manqué. Les conflits et les guerres civiles ont perduré depuis les indépendances et l'OUA n'a fait que les accompagner. Celle-ci se contentait d'enregistrer le nombre des victimes, comptabilisées d'ailleurs par des organisations occidentales.
L'exemple du Rwanda, à son énième guerre civile est parlant. Jamais un conflit ne pouvait être aussi facilement maîtrisable à son début. Par l'envoi rapide de forces d'interposition, on pouvait arrêter les partisans d'Habyarimana dans leur croisée vengeresse. Comme à chaque fois, l'OUA s'est défaussée. Elle a attendu l'ONU qui les attendait, les Occidentaux qui eux atten-
daient... leurs avions pour quitter le Rwanda.
Sérieuse, solennelle, l'OUA a demandé à Tunis l'arrêt immédiat des combats et une solution rapide et pacifique au problème des frères rwandais . Des termes usités, déjà valables et employéspour les conflits qui sévissent encore en Angola et au Liberia. En somme, de la langue de bois pour un monde de brutes. S'il existe un idéal africain, il demeure ensanglanté et assez inique, tellement les responsables africains l'ont bafoué.
* Journaliste à Mauritanie-Nouvelles
(1)Depuis 1984, après l'admission de la République arabe sahraouie au sein de l'Organisation africaine, le Maroc s'est retiré de l'OUA.