POUR UN RENVERSEMENT D'ALLIANCEpar Alain Joxe
SOMMAIRE: Les citoyens ont-ils le droit de peser sur l'exécutif dans les questions de politique étrangère ? C'est la question que pose le débat sur la Bosnie face à-l'impuissance européenne devant l'émorgence d'un néofacisme. L'opinion n'est pas ,seulement émqe par les horreurs de la purifiçation ethnique . Elle comprond4 que notre lndécidm est structurelle parce qu'elle repose sur une alliance de fait avec l'agresseur, la Serbie.
(Le Monde, 8-7-94)
Les cérémonies marquant le cinquantième anniversaire du débarquement en Normandie nous ont parlé sans cesse de résistance à l'oppression nazie, de guerre antifasciste, de libération par l'action armée, de l'union des démocrates (y compris américains) qui devient indispensable lorsque la violation des droits de l'homme est érigée en système fondateur d'Etat. Les Français ne sont pas schizophrènes, et ils comprennent parfaitement qu'on ne peut pas célébrer cet événement dignement tout en proclamant une indécision quant aux horreurs qui dominent la Bosnie agressée. La question bosniaque recouvre l'exigence d'une politique européenne cohérente avec la défense de la démocratie, et cette exigence suppose un renversement d'alliance : la France doit mettre fin à l'alliance serbe, qui est l'alliance avec le néofascisme contemporain, et pratiquer avec clarté l'alliance avec la République bosniaque.
La question pertinente lancée dans l'opinion par la demande de levée de l'embargo pose un problème général en démocratie : les citoyens ont-ils le droit et la compétence de peser sur l'exécutif dans les questions extérieures? C'est la deuxième fois en une génération que l'opinion pèse sur la question la guerre-la paix et qu'on lui nie le droit de le faire. La première affaire fut celle des euromissiles, et l'opinion finit par obtenir le retrait de la nouvelle génération de fusées, entraînant peu après l'effondrement du système de la guerre froide. Le droit de l'opinion d'interférer dans la politique internationale n'est pas reconnu dans la morale puérile et honnête des hommes d'Etat.
Il faut aujourd'hui contester dans son fondement cette idée-là et la qualifier d'antidémocratique. Il n'y a (malheureusement, peut-être) plus de différence très tranchée entre politique intérieure et politique extérieure, car la souveraineté des Etats est rongée par la transnationalisation de l'économie; il serait, d'ailleurs faux de penser que la politique extérieure serait, plus que la politique intérieure, le lieu où se déchaîneraient des passions populaires incontrôlables. On peut discuter de l'opportunité de la levée de l'embargo, mais il est indispensable d'admettre un débat sur ce point. Ce n'est évidemment pas parce que le président des EtatsUnis change d'opinion affichée que nous devrions cesser d'en débattre. Ce débat-là est essentiel pour l'avenir de la démocratie en Europe. La réponse préférée de tous les pouvoirs exécutifs, c'est non : le public est sous-informé, mineur, passionné et irresponsable. De même que la politique intérieure ne doit pas se faire à la corbeille, la politique i
nternationale ne doit pas se faire dans la rue. La réponse des pouvoirs législatifs est plus ambiguë. D'abord, le droit de guerre et de paix leur appartient selon toutes les Constitutions. De plus, les députés doivent par définition respecter l'opinion, en démocratie. Néanmoins, ils ont au fond un point de vue comparable. Le pouvoir d'Etat se réserve la pensée du monde extérieur, sans contrôle démocratique direct. Le principe même de la démocratie représentative est destiné à permettre que la politique échappe aux passions populaires. C'est encore plus vrai en politique internationale, vouée à l'état de nature hobbesien ou à la violence sans limite de la guerre clausewitzienne. En fait, c'est peut-être même là l'essence de la démocratie représentative depuis le XVIIIe siècle : les représentants du peuple neutralisent le pouvoir passionnel de la foule.
Cette définition de la démocratie ne s'applique plus du tout de la même manière aujourd'hui du fait de l'existence des médias. Le niveau d'information auquel peut prétendre un citoyen et les systèmes d'analyse et d'explication auxquels on a accès ont-bien plus complets qu'aytrefois. l'exclusion de l'opinion hors du champ de la politique extérieure, voilà qui ne s'est jamais complètement appliqué en France: le régime républicain nous a toujours créé le devoir civique d'opiner sur l'international au nom des valeurs universelles fondatrices de l'Etat. Le fameux consensus qui règne en France depuis des années sur les questions extérieures n'est pas un état passif de l'opinion. En outre, dans le vide démocratique qui caractérise aujourd'hui les institutions de l'Union européenne, l'opinion française monte au créneau : elle l'occupe en toute légitimité; de la stratégie contre une menace internationale nouvelle que ni les pouvoirs d'Etat ni les institutions européennes ne peuvent désigner et traiter : la me
nace parfois du nationalisme, mais souvent d'un nouveau fascisme contemporain. L'opinion est tout à fait capable de distinguer entre les deux. Le pouvoir serbe, fondé sur le massacre, la torture, les viols et le nettoyage ethnique, est bien du deuxième type.
Le ventre fertile de la bête immonde a craché en effet quelques nouveaux petits monstres sur les décombres des Etats ex-communistes. En Europe, les Bosniaques sont les principales victimes de ce nouveau pouvoir agressif. Un renversement d'allianceserait une mesure de sécurité conforme aux intérêts stratégiques de la France. Contralrement à ce que veut faire croire le gouvernement, l'opinion publique n'est pas seulement sentimentale, même si l'indignation face aux horreurs commises par les milices serbes existe, heureusement; elle est aussi stupéfaite de notre impuissance politique et militaire, et de l'incohérence de notre stratégie. L'impuissance de la France est structurelle puisqu'elle résulte moins de l'absence de vertu de nos dirigeants que de la ruine de l'autonomie nationale par l'intemationalisation des économies,- de l'absence, malgré le traité de Maastricht, d'un pouvoir politique européen, responsable ou simplement gestionnaire d'une politique de défense commune des Etats européens. C'es
t dans ce vide de pouvoir et ce vide de démocratie que l'opinion s'exprime sur la guerre et la paix; elle remplit en toute légitimité une fonction de souveraineté laissée provisoirement en friche par la crise des institutions.
Les casques bleus français sont dispersés en mission d'interposition et de paix; ce n'est pas un déploiement militaire offensif ni défensif cohérent. Ils sont donc, malgré la supériorité latente de leur puissance de feu et de leurs moyens, en permanence en danger, en situation d'otages par rapport aux forces militaires dominantes sur le terrain. Ils sont les otages stratégiques des milices les plus puissantes, c'est-à-dire des milices serbes. Parfois aussi des autres troupes, mais la plupart du temps des milices serbes.
Dans la pratique, nous gérons donc bien une alliance serbe en Bosnie. Elle est en partie historique - puisque c'est le sentiment du chef des armées, c'est sentimentalement vrai - mais elle est surtout devenue obligatoire sur le terrain du fait de la dispersion stratégique qu'exige la fonction humanitaire : un mode de déploiement qui nous affaiblit militairement. Cette situation est mauvaise pour le moral des troupes, qui doivent accepter de gérer non des compromis mais des compromissions et qui épuisent, sans combats, leur crédibilité militaire; elle est est aussi néfaste pour I'autonomie diplomatique. L'alliance serbe de facto que nous portons comme une croix infamante, à cause des crimes commis, ne crée aucune liberté d'action pour la France. Elle ne permet pas, depuis deux ans, à la politique française d'obtenir la cessation des combats.
Notre lntérêt est donc un renversement d'alliance. Il a été esquissé autour de Sarajevo et Gorazde, mais pas poussé au bout de sa logique. La question de l'embargo n'est que l'aspect armement de ce renversement. L'embargo est déjà violé depuis longtemps au profit de tous les protagonistes - des serbes par les Russes, et par les Allemands et les trafiquants internationaux au profit des Croates. Il n'est pas bon qu'il le soit au profit des Bosniaques uniquement par les Saoudiens ou même les Iraniens, ou encore par les mafias de la drogue turque, sous couvert des Etats-Unis. La France, en changeant d'allié, contribuerait à éviter l'islamisation fondamentaliste des forces bosniaques ou le pourrissement général qui pourrait très bien intervenir sous l'hésitante égide américaine. On sait l'appui américain au FIS algérien et leur goût bizarre pour un islamisme despotique caravanier et somptuaire pourvu qu'il s'avoue fils du libre marché revu par l'école de Chicago. Il ne faut pas laisser les Américains manoeu
vrer seuls sur cette interface où leur républicanisme laïc est déficient.
Alain JOXE
Directeur d'étude à I'EHESS, directeur du groupe de sociologie de la défense.