par Emmanuel Wallon*(Libération, 14-7-94)
La querelle sur la Bosnie a pris un tour rituel qui masque l'essentiel: une issue politique subsiste pour peu qu'on veuille la désigner en droit et la mettre en oeuvre avec des moyens militaires adéquats. La faculté, pour le gouverneemnt d'un Etat recmnu, d'opposer une résistance à une agression contre ses populations civiles est un postulat qui ne prête pas à dicussion, à moins de récuser la charte des Nations unies. Cela dit, bien que la livraison de matériels lourds aux autorités de Sarajevo puisse être l'un des arguments ramenant les Serbes à la raison, la levée de l'embargo ne constitue pas en soi la solution du drame bosniaque.
La bataillle des quotas territoriaux est également piégée. Quand les défenseurs de la Bosnie-Herzégovine parlent de principes constitutionnels et de citoyenneté, les chancelleries répondent par un chiffre: 33, 51, 58%, avec ou sans zones grises en sus. Bien sûr, elles n'osent pas contester publiquement le principe d'intégrité territoriale. Cinq résolutions du Conseil de sécurité (757, 787, 824, 838, 871) l'ont réaffirmé solennellement au sujet de la Bosnie et les projets de règlement pacifique de la question serbe en Croatie ne disposent pas d'une autre base.
Seulement voici: aux yeux des diplomates du groupe de contact, aucun argument juridique, stratégique ou moral ne vaut la réalité des fronts tracés sur les cartes d'état-major. Aussi sont-ils convenus de maintenir la fiction des contours officiels, tout en prêtant un vêtement moins choquant à cette Grande Serbie que les armes d'Arkan, de Seselj et de Mladic ont taillée dans le vif.
Histoire d'intégrité
Le monde connaît à Chypre et au Liban pour ne pas parler d'autres territoires occupés - assez d'exemples de partages abrupts, indéfiniment cautionnés sous des intégrités tronquées, pour s'inquiéter de ce genre de construction. En privant un Etat multiculturel et démocratique de tout droit de regard sur les territoires qui lui ont été arrachés, la communauté internationale redouble l'abandon, car elle renonce en même temps à son propre droit d'ingérence au profit des populations livrées aux milices. Le plan de paix européen couvre la retraite. Trois mots usurpés: ce document relève du charcutage plutôt que du projet il tolère de futurs carnages et dément, l'idée qu'on aimerait se faire de l'Europe. On y cherche en vain les dispositions garantissant les droits des civils et les chances de la démocratie. Il se contente de relier l'entité serbe - serbisée de force, en vérité - à la nouvelle fédération croato-musulmane par un cordon beaucoup moins solide que celui qui, de facto sinon de jure, unit les nation
alistes de Pale à leurs parrains de Belgrade.
Pareille amputation de la souveraineté bosniaque entraînera la poursuite de la purification ethnique dans les contrées gouvernées par Radovan Karadzic, la banalisation d'un droit bancal, d'une police partiale et d'une justice véreuse. L'isolement des villages et l'atonie des villes gonflées de réfugiés, l'errance des exilés, la séparation des familles etl'interruption des flux économiques inciteront, de chaque côté des lignes de crête, à la relance régulière des offensives pour résorber une poche, élargir une enclave ou assurer son raccordement aux arrières.
Cette situation de précarité favorisera encore la militarisation des sociétés. Slobodan Milosevic et ses protégés, Franjo Tudjman et ses émules sauront trouver là le stable fondement de leurs régimes. La ruine des accords de Washington et de Vienne s'ensuivrait de peu. La jeunesse bosniaque aurait alors quelques raisons de se durcir et d'aiguiser un désir de revanche encore contenu. Le problème consiste à savoir si les conditions seront réunies, d'une part pour qu'une option de reconquête ait quelque chance d'aboutir avant la fin du siècle, d'autre part pour qu'elle débouchent sur la sauvegarde de ce que les Bosniaques et leurs amis défendent aujourd'hui à savoir la tolérance et la démocratie. Il est permis de douter sur ces deux points.
Les commandants bosniaques ont relevé la tête depuis l'hiver dernier. Leurs troupes légères, résolues, nombreuses et disciplinées ont prouvé leur mobilité à travers des climats et des reliefs ingrats. A supposer que des canons, des chars et des munitions leur parviennent pour de bon, il n'est pas acquis qu'elles en maîtrisent assez tôt 1'usage pour infliger des revers durables aux forces nationalistes. Celles-ci disposent d'arsenaux que le désengagement des Occidentaux rendrait aisé à mobiliser. Elles occupent de positions élevées dont il est ardu de les déloger par des moyens purement terrestres, sans dommages pour les habitants des cités encerclées. Vu le nombre et la dispersion des fronts, la récupération de quelques territoires se solderait sans doute par la chute de plusieurs enclaves. La mobilisation d'un appareil de reconquête impliquerait surtout un encadrement issu du SDA (Parti d'action démocratique). La minorité islamiste du parti d'Alija Izetbegovic n'éclipse pas l'intelligentsia des vill
es, dont les qualités d'ouverture et d'endurance continuent de faire merveille, mais on imagine l'espace politique et idéologique que lui ménagerait la réduction de la Bosnie nmlticulturelle aux dimensions d'un bantoustan musulman.
Question de citoyenneté
Une autre voie reste ouverte. Le président Izetbegovic l'a indiquée lors de sa récente visite à Paris, ainsi que son premier ministre Haris Silajdzic, le 30 mai dernier. Son conseiller Kemal Muftic, le vice-président fédéral Ejup Ganic, le leader croate Stjepan Kljuic croate nous l'ont répété en juin à Sarajevo: les Serbes de Bosnie-Herzégovine peuvent encore désavouer les Gauleiter et souscrire aux accords de Vienne en tant que peuple constituant. L'équilibre indispensable au succès d'une solution négociée peut être atteint vers le bas, grâce à ce que ces dirigeants nomment un embargo négatif, c'est-à-dire la saisie ou la neutralisation de l'armement offensif des milices serbes, au lieu de se régler par une élévation de la puissance de feu du côté bosniaque. Ce préalable satisfait, la signature et l'application d'un accord global ne seraient plus à la merci des surenchères par lesquelles les chefs serbes ont coutume de relancer le jeu.
Selon les termes de son acte de naissance, le nouvel Etatfédéral ne revendique qu'un nombre limité de prérogatives, celles qui sont vitales à un sujet de droit international (défense, affaires étrangères, commerce extérieur, monnaie notamment). Parmi les compétences qu'il accepte de partager, plusieurs sont essentielles à l'exercice des droits civiques (justice surtout). Les autres responsabilités (y compris la police, l'urbanisme, l'enseignement et la culture) appartiennent aux cantons et aux communes. Les nationalistes serbes, tout en se présentant comme les héritiers de l'ancien ordre fédéral yougoslave, prétendent rejeter ce modèle? Kasim Trnka, ministre de la Justice sortant, l'un des rédacteurs de la Constitution, précise que celle-ci admet à titre transitoire la possibilité d'une simple union avec les territoires comportant une majorité serbe avant la guerre.
Um fois réintégrés, ces dernier ne seraient pas coupés de la Serbie pour autant, puisque des liens de type confédéral sont envisagés avec les pays voisins. Les Bosniaques ne peuvent décemment en offrir davantage, car il s'agit d'émanciper les relations de proximité du contrôle d'un parti, d'une bande armée ou d'un chef de clan, afin qu'elles se raffermissent naturellement. Faute de quoi toute coopération se résumerait bientôt à l'entente fratricide de la Grande Serbie avec la moyenne Croatie.
Les Européens de l'Ouest ont appris que la coopération est le plus court chemin pour dépasser les obsessions nationales. Ils se souviennent aussi que toute ligne de démarcation devient une frontière infranchissable lorsqu'elle isole un espace de droit d'une zone d'arbitraire. Mesurent-ils la quantité de souffrance qu'il a fallu surmonter pour joindre les deux premiers morceaux de la fédération, après les horreurs de Kiseljak, Stupni-Do et Mostar? Pour mieux les attacher, il faut instruire le procès des criminels et reconnaître les droits des réfugiés. Quelle mansuétude exiger des victimes si leurs bourreaux paradent tandis qu'elles restent spoliées de leurs biens?
A plus long terme, l'édification de la paix dépendra du réveil, dans les villes, d'une citoyenneté capable de dépasser,
sans en ignorer aucune, les diverses cultures, religions et traditions. Les intellectuels regroupés dans le Cercle 99 de Sarajevo ont manifesté cette hauteur de vue en appelant d'ores et déjà à la réconciliation.
La France et l'Union européenne n'ont plus beaucoup de temps pour substituer une approche concrète de la citoyenneté à la conception archaïque autant qu'illusoire du partage des terres qui gagne le continent. Il est vrai qu'un tel processus n'aboutira pas sans pressions de la part de la communauté internationale, mais sur les agresseurs, pour une fois, et non sur leurs otages. La menace de frappes aériennes a été éprouvée à Sarajevo, avec un succès relatif mais appréciable. La prudence exige aussi que l'intangibilité des frontières extérieures de la Bosnie-Herzégovine soit confirmée dans les textes et par des actes. Au lieu de préparer un retrait honteux, la Forpronu devra y veiller, grâce à un renforcement de ses effectifs et d'abord de son mandat. Quoiqu'en disent MM. Mitterrand, Balladur et Juppé, en parfaite contradiction avec les déclarations que leur inspirait la crise du Golfe (1), l'altemative ne se situe pas entre le laisser faire (le crime) et le laisser passer (les armes), mais entre la poursuite
de la guerre et l'imposition d'une solution fédérale dans le respect du droit international.
* Maître de conférences en science politique à Paris X (Nanterre).
(1) "Ne laissons jamais la loi du plus fort gouverner le monde. Un jour ou l'autre elle s'installerait chez nous", François Mitterrand, le 16 janvier 1991