M. BOUTROS-GHALI IRRITE LES GRANDES PUISSANCES EN PRONANT UN DESENGAGEMENT DE L'ONU DE L'EX-YOUGOSLAVIESOMMAIRE: Les représentants des pays membres du Conseil de sécurité de l'ONU ont très mal accueilli lundi 25 juillet un rapport du secrétaire général, dans lequel M. Boutros-Ghali estime que la FORPRONU n'a plus aucun rôle à jouer dans l'ex-Yougoslavie.
(Le Monde, 27-7-94)
NEW-YORK (Nations unies)
de notre correspondante Afsané BASSIR POUR
En cas de recrudescence des combats entre belligérants, les » casques bleus seront, estime le secrétaire général de l'ONU, de plus en plus impuissants à s'interposer et même à faire ce qu'ils font actuellement, à savoir acheminer l'aide humanitaire. En cas de signature d'un accord de paix, ils seraient trop peu nombreux pour en assurer efficacement l'application. Bref, pour M. Boutros-Ghali la Force de protection des Nations unies en ex-Yougoslavie n'a plus de raison d'être.
Conforme à la conviction du secrétaire général que l'ONU est épuisée, cette opinion sur la FORPRONU n'est que la sienne et celle d'un nombre très limité de ses conseillers. Il revient aux membres du Conseil de sécurité et au groupe de contact (Etats-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Allemagne) de décider du sort des 36.000 hommes de la FORPRONU. Mais ayant, publiquement et assez brutalement, affiché son point de vue, M. Boutros-Ghali a réussi à ouvrir le débat sur l'avenir de la FORPRONU.
Dans sa lettre au président du Conseil de sécurité, le secrétaire général estime que le groupe de contact étant le principal médiateur dans le conflit, le rôle politique des Nations unies » est considérablement moins important qu'avant , et qu'il serait logique que ce groupe » assume la responsabilité de l'application de ce qu'il a lui-même négocié . Citant le refus des Américains de participer à la FORPRONU sauf pour faire appliquer un règlement de paix accepté par les parties, leur refus de se soumettre à un commandement de l'ONU, et faisant allusion aux aspects » extrêmement délicats de la coordination militaire entre l'OTAN et l'ONU, M. Boutros-Ghali propose donc le désengagement de l'ONU et demande au Conseil de sécurité de donner son aval à une force internationale de 60.000 hommes pour appliquer l'accord de paix.
» L'ONU s'en lave les mains
Si les parties n'acceptent pas l'accord de paix, le groupe de contact a prévu des sanctions qui exposeront la FORPRONU à des représailles et risquent de la placer dans une situation » intenable , dit M. Boutros-Ghali. Pour ne pas » faire obstacle aux sanctions , il n'estime ne pas avoir d'autre choix que de » retirer la FORPRONU .
La partie la plus contestée de ses propositions est celle de retirer les » casques bleus non seulement de la Bosnie, mais aussi de la partie de la Croatie aux mains des Serbes, la Krajina, ainsi que de la Macédoine. »En gros, explique un diplomate européen, le secrétaire général nous dit soit la FORPRONU se retire, soit elle se retire . » Qu'il nous dise que l'ONU se retire si l'embargo sur les armes est levé, n'a rien de nouveau, qu'il nous dise avec un accord de paix l'ONU ne peut pas assurer seule son application, n'a rien de nouveau non plus, mais qu'il nous dise l'ONU s'en lave les mains, là ce n'est plus possible et ne sera jamais accepté par les intéressés.
L'un des diplomates que le » coup de tête de M. Boutros-Ghali a fortement mécontenté rappelle que » c'est au Conseil de sécurité de prendre les décisions . Selon lui, M. Boutros-Ghali a » particulièrement mal choisi le moment de lancer son rapport, il est ironique que maintenant que les grandes puissances ont finalement décidé de faire pression sur les parties, M. Boutros-Ghali fasse un rapport qui rendra toute décision plus difficile .
La prise de position de M. Boutros-Ghali déplaît particulièrement aux Russes : l'ONU, notamment son Conseil de sécurité, est en effet un des derniers forums où Moscou peut encore exercer une influence importante. Le désengagement de l'ONU priverait la Russie de cette influence sur les aspects militaires de l'intervention en Bosnie.
Les diplomates membres du groupe de contact, ainsi que certains conseillers du secrétaire général, avaient essayé, mais en vain, de le dissuader de rendre public ce rapport. Selon une source qui requiert l'anonymat, le problème entre les Serbes et les Croates en Krajina (enclave serbe à l'intérieur de la Croatie) est de la plus haute importance dans son esprit. » Les Serbes signent, l'OTAN se déploie, la Bosnie est partagée, l'OTAN s'en va, et l'ONU reste, indéfinitivement en Krajina : c'est surtout ce scénario qui fait peur au secrétaire général. A la suite du rapport du Secrétaire général, une lettre de l'ambassadeur croate à l'ONU Mario Nobilo a été distribuée, dans laquelle il » exige que tout accord de paix soit » global .
Un diplomate, dans cette polémique ambiante, reste calme : » Tout cela est purement académique ; la plus forte probabilité sera le status quo, et, dans ce cas-là, la FORPRONU restera exactement là où elle est ! ,
Afsané BASSIR POUR