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Partito Radicale Olivier - 4 agosto 1994
Démocratie Linguistique

LA LANGUE DE TOUS

par Jacques Toubon

SOMMAIRE. Jacques Toubon, ministre français de la culture et de la francophonie, expose dans la rubrique "point de vue" du Monde sa politique de défense et de promotion de la langue française. Selon lui, celle-ci s'inscrit dans une tradition qui remonte à Condorcet et qui voit dans la coexistence d'une "langue scientifique" et d'une "langue du peuple", "un éternel obstacle à la véritable égalité". (Le Monde, Jeudi 4 aout 1994)

Gouverner, c'est choisir. C'est préférer le courage des convictions au conformisme des qu'en dira-t-on, l'intéret général et l'avenir aux égoismes de court terme, la supériorité des valeurs de la culture aux impératifs du marché, la volonté du peuple de vivre ensemble à l'individualisme et au communautarisme favorisés par une conception dévoyée de la liberté, c'est préférer le peuple à ceux qui, à vouloir s'en distinguer, finissent par le mépriser.

Si depuis toujours en France la langue, la culture, l'éducation sont des affaires d'Etat, si la politique de la nationalité a toujours été généreuse, fondée sur le droit du sol et sur l'assimilation, c'est précisément parce qu'il ne saurait y avoir ni démocratie ni dignité humaine sans appartenance à une communauté historique et culturelle d'individus égaux, partageant les memes valeurs et exerçant les libertés individuelles en meme temps qu'ils jouissent de droits collectifs.

Quand Francois 1· impose l'emploi du français, c'est parce qu'il ne peut admettre que la langue du peuple ne soit pas la langue de tous; c'est parce qu'il ne peut plus tolérer que la langue des actes publics, la langue officielle, ne soit pas celle que parle le peuple.

C'est Richelieu qui, en 1635, donne à l'Académie française la mission de "rendre la langue française plus claire, d'en fixer l'usage, de la rendre apte à exprimer les sciences et les techniques".

C'est Marmontel, secrétaire de l'Académie, qui écrit en 1785: "Tous les jours, la langue est obligée de correspondre à des moeurs étrangères, tous les jours l'historien, le poète, le philosophe se transplantent dans des pays lointains, que deviendront-ils si elle n'a pas les analogues et les équivalents de celles des pays qu'ils fréquentent ?"

La tradition républicaine

C'est Condorcet qui montrait qu'il était contraire à l'esprit des Lumières d'utiliser le latin (il dirait aujourd'hui l'anglais) dans les sciences: "Nous montrerons que l'existence d'une sorte de langue scientifique, la meme chez toutes les nations, tandis que le peuple de chacune d'elles en parlerait une différente, y eut séparé les hommes en deux classes, eut perpétué dans le peuple les préjugés et les erreurs, eut mis un éternel obstacle à la véritable égalité, à un usage égal de la meme raison, à une égale connaissance des vérités nécessaires; et en arretant ainsi les progrès de l'espèce humaine, eut fini par mettre un terme à ceux des sciences elles-memes."

Voilà la pensée des Lumières. Voilà la tradition républicaine. Voilà ce que le pouvoir constituant, sur ma proposition et celle d'Alain Lamassoure, a inscrit dans la Constitution en 1992, en disposant que "la langue de la République est le français". Voilà pourquoi l'écrasante majorité des Français (près de 90%, selon un sondage de la SOFRES) a approuvé la loi que j'ai fait adopter, sans aucune opposition, par le Parlement.

Parmi eux, les plus modestes, les plus faibles, les moins diplonmés et, sans doute, les Français de fraiche date; pour eux, la langue française est leur premier capital, le signe de leur dignité, le passeur de l'intégration, le diapason d'une culture universelle, le partage d'un patrimoine commun, une part du rève français.

Voilà l'enjeu central d'une politique de la langue française, hélas caricaturée à loisir par tous ceux qui y trouveraient leur intéret ou leur amusement.

En vérité, les adversaires de l'évolution de la langue française ne sont pas ceux qui, depuis des siècles, font l'effort d'inventer des mots pour désigner des réalités nouvelles (logiciels, ordinateur, oléoduc, cadreur) mais bien les prescripteurs qui emploient systématiquement les termes étrangers et se refusent donc à créer de nouveaux mots français.

Nous ne sommes pas chauvins, nous qui préconisons le plurilinguisme européen, la modernisation et le rayonnement international de la langue française; ne sont-ils pas, en revanche, vraiment franchouillards, ceux qui, depuis six mois, ont limité le débat à se demander s'ils pourraient toujours dire "week-end" ou "corner", ce dont il n'a jamais été question dans la loi, comme les commentateurs qui l'ont lue ont pu s'en apercevoir?

Le gouvernement et la majorité, en adoptant une législation moderne, ont vu plus loin que les frontières de l'Hexagone pour constater que les langues sont parmi les principaux enjeux économiques, industriels et géopolitiques du monde de demain. Tous les pays importants s'en occupent avec une détermination qui n'a rien à envier à la notre. Et les praticiens de l'humour facile auraient pu, eux, prendre la peine de constater et de dire que la Cour supreme des Etats-Unis avait autorisé les entreprises à imposer à leurs salariés, memes étrangers, de parler en anglais, meme entre eux!

Les "has been" (eh oui, cher Plantu!) ne sont pas ceux qui défendent le pluralisme et la diversité des cultures; ce sont ceux qui confondent ouverture et aliénation, qui pensent qu'ils doivent renoncer à etre eux-memes pour échanger et, ainsi, n'apportent rien d'autre dans l'échange que leur désir de se confondre.

Qui met en cause la liberté d'expression ? Pas ceux qui veulent que chacun puisse comprendre les discours tenus dans la cité et garantissent ainsi la cohésion d'une société démocratique et solidaire. En revanche, par une interprétation abusive de la liberté d'expression, on distinguerait de nouveau, après cinq siècles de progrès, une langue de l'administration et une langue des citoyens. En oubliant la leçon des "hussards noirs de la République" et les accents de la langue de Jaurès, les socialistes ont pris le risque d'aggraver les ségrégations, l'échec scolaire et les entraves à l'intégration et à la promotion sociale.

La décision du Conseil constitutionnel doit se lire en fonction des données de ce débat fondamental. Elle déclare conforme à la Constitution l'essentiel de la loi et constitutionnalise l'obligation d'usage du français pour toute personne dans les cas prévus par la loi. Et cette obligation est normalement sanctionnée au civil et au pénal.

Erreur de lecture

Ce qui est déclaré non conforme, pour les seules personnes privées, relève de la technique de la terminologie officielle. Comme la loi n'a jamais eu pour objet de réglementer tout le contenu de la langue, l'annulation de ces dispositions n'est pas déterminante.

En effet, c'est désormais aux juges qu'il appartiendra de dire souverainement quel mot est français ou pas, et pas seulement dans les cas où un mot étranger aurait pu etre remplacé par un terme officiel; ce qui était l'objet meme, limité à quelques centaines de termes principalement techniques, des dispositions annulées.

L'insécurité juridique pour les entreprises, une menace accrue pour la liberté d'expression peuvent donc résulter de la disparition de règles que j'avais voulues prudentes, pratiques et, en fait, protectrices.

La suppression de l'alinéa concernant les publications en français des travaux d'enseignement et de recherche subventionnées provient, quant à elle, d'un véritable contresens. Etait rendue obligatoire la publication, à un moment ou à un autre, dans une forme parfaitement libre (voir mes déclarations au Parlement) d'une présentation en français des résultats de la recherche. Restait parfaitement légale la publication préalable, principale, à la diligence du chercheur, en langue étrangère et en particulier dans une revue anglo-saxonne.

La motivation de cette "erreur de lecture" par la liberté absolue de l'enseignement et de la recherche pourrait cependant avoir des conséquences redoutables pour notre politique culturelle. Qu'est-ce qui doit etre plus libre que l'expression du créateur et de l'artiste ? Faut-il condamner toutes les aides, les mesures de soutien qui, comme le financement de la création et de la production cinématographiques, sont réservées aux oeuvres de la langue française ? Je me pose cette question, elle est grave, quelques mois après que nous avons sauvegardé l'exception culturelle.

Je redouterais aussi que le recours des députés socialistes, la décision prise par le Conseil constitutionnel et les commentaires dont elle a été entourée n'interrompent le réveil des consciences (ah, ces "sacs gonflables" vertueux qui fleurissent dans les publicités pour automobiles), ne confinent la langue française à l'administration (qui n'est qu'un producteur marginal de néologismes) et n'affaiblissent la place de notre pays dans la communauté francophone.

Il faut donc que le gouvernement - et pas seulement lui - soit déterminé à intensifier la politique de promotion de notre langue au-dedans et au-dehors, dans l'éducation, l'industrie et la création. Qu'une fois de plus l'intéret général l'emporte, l'avenir prévale et la générosité de l'exemple français inspire nos pensées et nos actes.

 
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