par Bernard Kouchner, José Maria Mendiluce et Pierre Pradier (*)
Le Monde, samedi 6 aout 1994
Il y a cinq ans encore, les guerres, les conflits armés, les massacres qui se déroulaient dans le monde étaient examinés, jugés en fonction des risques qu'ils faisaient courir à l'équilibre entre les deux superpuissances, avec, en toile de fond, la menace de la sanction nucléaire comme ultime argument au cas où ces affrontements dépasseraient les limites considérées comme acceptables par les maitres du jeu.
On aurait pu s'attendre que la chute du Mur et l'effondrement des régimes totalitaires amènent un calme relatif à notre monde agité. Pas du tout. Les conflits armés sont plus nombreux, plus meurtriers, plus cruels qu'ils ne l'ont jamais été. En revanche, ils ont changé de nature, pour une bonne part d'entre eux.
Dans notre fin de siècle, la quasi-totalité des affrontements auquels assiste passivement la communauté internationale est faite de guerre intérieure qui naissent et se développent au sein d'Etats internationalement reconnus. Les conflits entre Etats, sans etre devenus une curiosité, sont rares: on en dénombre trois entre 1989 et 1992, alors que dans le meme temps, soixante-dix-huit conflits internes ensanglantent le monde.
Une affaire d'abord politique
Les modalités des combats ont aussi radicalement changé. Il ne s'agit plus de vaincre l'armée de l'adversaire, mais bien de terroriser, puis de détruire, si possible en totalité, la population civile. Au cours de la première guerre mondiale, la Grande Guerre disait-on, 89% des victimes, morts ou blessés portaient l'uniforme. Depuis le début du conflit en Bosnie, 96% des morts sont des civils avec une préférence pour les vieillards, les femmes et les enfants. On n'ose pas parler du Rwanda... Dernier cri de la modernité, c'est par dizaine de millions qu'on doit compter les réfugiés, les déplacés, les errants, ceux qui ont tout perdu et qu'on retrouve faméliques, sur les routes du malheur.
Devant ces tragédies dont le nombre et l'horreur vont croissant, les organisations humanitaires, qui ont acquis leur réputation grace à l'efficacité de leur action sur le terrain, sont complètement dépassées par l'ampleur du désastre. Quand, à la fin d'une guerre, 200.000 personnes sont atteintes du choléra, que vont faire les quelques dizaines de médecins et d'infirmières dépechés sur place ? Ils vont se dévouer, travailler sans relache, réhydrater, perfuser, vacciner, soigner, ils vont sauver quelques centaines de malades ... et une part de notre honneur.
La disproportion est telle entre les besoins et les moyens mis en oeuvre que la tentation vous vient de baisser les bras, d'abandonner la partie, de rentrer chez soi et d'aller tailler ses rosiers. C'est précisément ce qu'il ne faut pas faire. Il faut se battre bien sur, envoyer plus de médecins, plus de médicaments, plus de ravitaillement, plus de vaccins. Encore n'y en aura-t-il jamais trop.
Il en va de la paix dans le monde et de la protection des personnes tout comme il en va de la santé publique. Les épidémies, les grandes endémies qui tuent par centaines de milliers hommes, femmes et enfants ne sont nullement dues au hasard ou à la fatalité. Bien sur, il faut soigner du mieux possible ceux qui sont atteints du choléra; on en sauvera, au prix d'efforts considérables, un pourcentage plus ou moins important. Il faut surtout éviter que soient réunies les conditions de son apparition.
Si, en Occident, on a progressivement vu disparaitre ces fléaux qui décimaient nos familles dans les siècles qui ont précédé le notre, ce n'est pas grace au dévouement des médecins, à la qualité des techniques de soin, ou à l'efficacité des médicaments récents. C'est parce qu'une politique a été décidée et mise en oeuvre: politique de santé publique au sein de laquelle éducation, hygiène de vie, conditions de logement et de nutrition, vaccination, entre autres, ont joué un role majeur, la médecine n'intervenant que rattraper les "ratés" de la santé publique. Vision moins idyllique que l'image plus répandue de la maladie vaincue par le courage et l'abnégation des infirmières et des médecins, toutes vertus qui restent nécessaires au demeurant. Si la médecine y a perdu du prestige, la santé y a gagné en qualité.
Mais un autre fléau menace la vie des habitants de notre planète, la guerre ou plutot les guerres civiles, ethniques, idéologiques, tribales, religieuses, d'autres encore qui tuent par millions, plus surement que les épidémies. Devant de tels désastres, le monde se mobilise, avec plus ou moins d'enthousiasme et de promptitude. Les Nations unies, les ministres, les médecins, la logistique, les armées, chacun s'emploie à limiter la casse ou à tenter de réparer les dégats.
Des budgets énormes sont affectés à l'organisation des secours, au transport, à la répartition de l'assistance en personnel, en matériel de toutes sortes, à la gestion de l'inacceptable. Il fallait faire cet effort et plus encore, mais désormais l'action des Etats, des gouvernements, des organisations intergouvernementales et non gouvernementales, des agences spécialisées des Nations unies est devenue indispensable pour la prévention de ces catastrophes.
Dans le désordre de l'après-guerre froide, les organisations internationales, la superpuissance restante, les nations et leurs gouvernements ont perdu pied devant les changements de nature des conflits armés, tout ce monde reste impuissant, mentalités et institutions demeurant prisonnières du caractère sacrosaint de la souveraineté des Etats.
Pourtant, de louables efforts ont été accomplis, lesquels n'ont pas encore été tous couronnés de succès. Les Nations unies en ex-Yougoslavie, l'Organisation de l'unité africaine, qui avait cautionné les accords d'Arusha, l'Organisation des Etats américains face à l'imbroglio haitien, n'ont pas réussi à enrayer le déroulement des drames humains qui se sont fait jour... Cependant, malgré quelques échecs retentissants, la volonté partagée de sauver des vies menacées, la mobilisation de la communauté internationale ont remporté en la matière quelques triomphes à propos desquels on ne va pas bouder son plaisir ou sa joie: l'Afrique du Sud, le processus de paix entre Israel et ses voisins - y compris la Palestine -, et, plus discrètement, l'accord Pologne-Lituanie sur le tracé de leur frontière commune sont de solides encouragements à l'effort.
Aujourd'hui, l'Europe, et plus précisément le Parlement européen, est un endroit privilégié pour faire naitre et développer une volonté collective de progresser. Quelles étapes doivent etre envisagées pour obtenir quelque avancée ? Tout d'abord, susciter une volonté politique de la part des opinions publiques qui pèseront sur les Parlements nationaux et sur les gouvernements des Etats européens, une volonté d'action préventive qui ne doit se substituer à l'attitude "en réaction" qu'adopte aujourd'hui la quasi-totalité des acteurs de la vie internationale. D'importantes initiatives ont déjà été prises en ce domaine: si les ambassades de France ont multiplié la création de postes d'attachés humanitaires, rien ne s'oppose à ce que d'autres pays progressent dans cette voie.
Un programme pour l'Europe
Ensuite, amener la communauté internationale à manifester cette volonté et à se donner les moyens d'intervenir, moyens politiques, diplomatiques, et, en dernier recours, moyens militaires, pour éviter les guerres civiles. Pour cela, il faut utiliser les ressources déjà existantes - et elles ne sont pas négligeables - recueillir, rassembler, regrouper les informations disponibles. Aujourd'hui les chancelleries, les organisations intergouvernementales, les agences spécialisées des Nations unies et les ONG disposent d'une masse importante d'informations sur les régions où les risques d'affrontements sont présents.
Leur tache en découle: chercher à identifier le plus précocement possible les situations succeptibles de générer des guerres ou des massacres, proposer avec fermeté et, s'il le faut, imposer des rencontres entre les parties concernées, amener les adversaires autour d'une table, permettre la progression et le perfectionnement du droit international humanitaire qui, en quelques années, a déjà fait des pas de géant, établir des liens de confiance par des actions concrètes de coopération, tenter de porter remède aux situations de désastre économique, d'injustice sociale criante ou d'oppression politique inacceptable et, s'il le faut, faciliter la mise en place de moyens militaires de dissuasion à la disposition du secrétaire général des Nations unies.
Voilà le programme que les Européens doivent se fixer. Voilà pourquoi, dès le premier jour de la première assemblée du Parlement européen, des hommes et des femmes de nationalités et de groupes politiques différents ont constitué une cellule de travail qui s'est donné pour objectif de promouvoir une action préventive. Le succès de l'entreprise sera lié à la foi, à l'intelligence, à la volonté et à la persévérance des citoyens de notre Union.
(*) Bernard Kouchner, José Maria Mendiluce et Pierre Pradier sont députés européens, élus respectivement sur les listes du PS, du Parti socialiste espagnol et du MRG.