L'AGE DES GUERRES FAUVESVOICI VENU LE TEMPS DES NOUVEAUX MONSTRES
par André Glucksmann
(Le Figaro, 31-8-94)
Chaque soir, les informations télévisées assènent le spectacle d'une violence étrange dont l'image atteste l'affolante nouveauté. L'ubiquité du désordre explosif frappe, même si maints propos rassurants démondialisent soigneusement le phénomène. Ainsi l'assassinat, promu arme absolue de l'intégrisme, est classé affaire proprement algérienne. Ainsi l'éradication des Tutsis relèverait de la seule tradition rwandaise et les conflits en ex-Yougoslavie illustreraient une démence locale imputable à l'éternel tribalisme balkanique. " Ces gens-là, aiment la mort ", aurait statué, pontifiant et définitif, le président François Mitterrand.
Pareil effort de banalisation savante gomme l'aspect, quantitativement et qualitativement, inédit des conflits en cours. En trois ans de prétendues guerres tribales, la Bosnie a subi la même saignée que la France en 14-18 : un habitant sur vingt est mort. Avec, en prime, l'exode forcé d'un Bosniaque sur deux, l'échelle habituelle des conflits dits locaux est quelque peu dépassée. Pareillement, le meurtre de cinq cent mille Tutsis ou plus en cinq semaines risque de valoir aux milices exterminatrices en fuite un record mondial de l'heure en matière de génocide. Le côté artisanal d'une opération menée à coups de machettes, de grenades et de propagande radio laisse augurer que le ravage est reproductible ailleurs.
La fusion des terreurs
Plus que tout, c'est par une nuance d'effronterie et de transparence intrinsèques que la violence d'aujourd'hui tranche. La fatwa contre Rushdie, l'appel au meurtre contre Taslima et la mise en pratique systématique de telles procédures par le FIS ont peu de précédents. Lorsque Hitler fut moqué par Charlie Chaplin, plus sévèrement et publiquement que Khomeyni dans "Les Versets sataniques", il ne mit pas à prix la tête de l'auteur du "Dictateur". Quand Staline fit assassiner Trotski, loin de s'en vanter, il camoufla le crime. Désormais, les tueurs ne visent plus de prétendus coupables ; ils chaseent à Kigali, outre le Tutsi, le porteur de lunettes ; ils taillent les gorges enseignantes à Alger ; ils brûlent la bibliothèque de Sarajevo et font sauter les clochers et les mosquées. Et, comme par hasard, des intellectuels lancent la chasse aux intellectuels et organisent le bombardement des lieux de culte et de culture. Instituteurs et curés hutus ont allègrement contribué à l'extermination de leurs ouailles et
de leurs élèves nés tutsis ou amalgamés.
De même, une partie non négligeable des professeurs de l'université de Sarajevo dirigent les milices serbes de Palé et affament, canonnent leurs collègues demeurés dans la capitale. Les pires massacreurs que le XXe siècle ait connus ne laissaient pas de rendre l'hypocrite hommage du vice à la vertu, Hitler nerevendiqua nullement l'incendie du Reichstag, Franco ne se félicita guère de Guernica, Staline attribua aux nazis les charniers de Katyn. Un tel souci de sauver les apparences a disparu.
Les clivages des anciennes idéologies sautent. Dès 1990, il y eut quelques dissidents démocrates à Moscou pour pressentir que les manifestants mêlant portraits de Lénine et du tsar dévoilaient un péril inattendu, la fusion de la terreur rouge et de la terreur noire au nom de l'intollérance et de la xénophobie
Dès 1991, à l'instant où l'armée fédérale serbe détruisait la ville de Vukovar, le mariage s'opéra sans difficulté entre la tradition brune (espace vital, pureté du sang et du sexe) et le cynisme rouge (tout est permis dans la guerre révolutionnaire).
Libre à l'Europe éclairée de feindre l'étonnement en découvrant que les monstres totalitaires qu'elle estimait naïvement étrangers l'un à l'autre, incomparables, incompatibles, antagoniques et définitivement ennemis, ont copulé. Il est à craindre que Karadzic et Jirinowski ne soient que les premiers fruits de leurs entrailles, ébauches encore mal dégrossies d'un fondamentalisme fauve à multiples variantes.
Les tueurs masqués
Sarajevo, Kigali, Alger. Les références historiques sont hétérogènes et les révérences idéologiques différentes en ces trois hauts lieux d'une actualité sinistre.
En revanche, les stratégies à I'oeuvre se recoupent. Elles se réclament de la guerre (sainte et ethnique), de la révolution (nationale et religieuse), de la communauté (intégriste et xénophobe). Elles opèrent par purgation et extermination. Elles brandissent à qui mieux mieux l'ultima ratio d'une volonté de mort radicale et régénératrice. Volonté de tuer l'autre, cela est ordinaire. Mais, plus encore, volonté de couper chaque lien avec lui, donc de tuer tout sentiment humain en soi-même. Découper le bébé du voisin à la machette ne va pas de soi. De même, violer par correction politique et ethnique ou par discipline militaire introduit une mutation dans le rapport heurté et dramatique que le XXe siècle entretient avec sa pulsion exterminatrice.
Les tueurs s'avançaient masqués. Ils dissimulaient la cruauté nue de leurs forfaits par un savant brouillage idéologique. Ils épargnaient la vue du crime à leurs plus proches partisans en s'entourant de nuit et de brouillard. Ils s'évitaient le contact de la victime en tuant à distance (géographique : la Kolyma est loin de Moscou ; industrielle: le zyklon B économise l'engagement personnel du SS ; collective : l'extermination est concentrationnaire par le travail et la famine).
Les temps changent. On passe des mystères nocturnes à l'éclat du jour. Le meurtre collectivisé devient public et publié, revendiqué et propagé. Il jouit comme tel. Les lendemains qui chantent ne sont plus censés rédimer un présent qui saigne. Aujourd'hui s'enchante de faire saigner. La société des guerriers s'avoue société des amis du crime. Elle se veut homicide,s'accepte suicidaire et se vautre tortionnaire. Peut-être n'est-il pas inutile de se souvenir que, avant de s'avérer capitale du génocide, Kigali s'était déjà reconnue capitale du sida. Non seulement une bonne partie (30 %, 50 %) des miliciens massacreurs étaient séropositifs, mais, testés, ils se savaient tels. Sans aide, sans secours, ni recours, condamnés pour condamnés, peut-être n'ont-ils pas voulu mourir seuls... Le sentiment d'être injustement volé de sa vie - par l'Occident satanique ou un prochain supposé moins dépourvu - fait lever de nouveaux monstres. Après l'ère des fascismes brun et rouge, nous voilà projetés dans l'âge des guerres fa
uves.
André GLUCKSMANN