DE L'OPERATION "TURQUOISE" A L'ARRESTATION DE CARLOS, LA FRANCE OBTIENT DES SUCCES D'ESTIME QUI MASQUENT L'ABSENCE D'UNE POLITIQUE ETRANGERE COHERENTEpar Edwy PLENEL
(Le Monde, 31-8-94)
» Il y a un pacte séculaire entre la grandeur de la France et la liberté du monde , écrivait Charles de Gaulle le 1ier mars 1941. Les commémorations de la Libération nous ont évoqué ce lointain héritage national où, depuis les soldats de l'An II et dans un mariage inédit de patriotisme et d'universalisme, la France n'est elle-même que dans sa présence au monde. Elles nous ont aussi rappelé combien cet héritage pouvait être fragile : n'eût été l'homme du 18juin 1940, cette prétention française qu'incarnait le nationalisme républicain, aussi admirable qu'exaspérante vue d'au-delà de nos frontières, aurait sombré dans la débâcle où l'entraînaient l'armistice, la capitulation et les pleins pouvoirs à Pétain.
Or, tandis que résistants gaullistes et communistes communient dans le souvenir épique de cette grandeur passée, la France d'aujourd'hui suscite à l'étranger des commentaires insistants sur sa petitesse présente. » Vive la France, but only for the French (» Vive la France, mais seulement pour les Français ), titrait par exemple le quotidien britannique The Independent du 26 août, à propos de l'assignation à résidence des islamistes algériens reclus à Folembray. Ces demiers temps, la presse de qualité anglo-saxonne n'est guère avare de sarcasmes sur un Hexagone volontiers caricaturé en proie au repli cocardier, rongé par une corruption galopante, à hauts risques pour les investisseurs, vivant dans la peur de l'autre et la crainte du monde...
Il est permis de les ignorer en ravivant un vieux fond de rancoeurs contre la perfide Albion et l'impérialisme américain. Il est aussi permis d'entendre ce qu'ils nous disent de la France et de son rapport au monde. Fût-il peu amène, le regard des autres reflète parfois une part de nous-mêmes. Car ces railleries et moqueries résonnent paradoxalement comme un hommage rétrospectif à cette posture française qui, hier, énervait tant outre-Manche et outre-Atlantique - cette aptitude de la France à se forger un mythe d'elle-même, dans un cheminement particulier du national à l'universel.
De la grandeur à la petitesse, serions-nous donc passés d'une fiction agissante à une réalité impuissante ? D'une France écoutée à un pays décrié ? A première vue, les feuilletons de l'été finissant dressent un constat contraire, entre aide humanitaire, haute police et diplomatie secrète. L'opération » Turquoise s'étant maintenant terminée en faisant mentir le soupçon d'interventionnisme durable, l'action militaro-française au Rwanda ne suscite plus qu'estime et compliments dans les chancelleries occidentales, d'autant plus qu'elle fut au départ étrangement solitaire. L'expéditive livraison par Khartoum du terroriste mercenaire Carlos, recherché depuis vingt ans par bien des polices est saluée comme un coup de maître par la communauté internationale du renseignement. Enfin, dans l'affaire algérienne, la fermeté française face à l'islamisme impressionne favorablement l'opinion, au point de valoir à Charles Pasqua les louanges du chevènementiste Max Gallo.
Dans ces trois cas, la France a agi seule, sans l'aide ou la consultation de ses alliés, en affichant haut et fort sa liberté de manoeuvre. Pour l'anecdote - mais n'est-ce vraiment que cela ? -, elle a même retrouvé avec un M. Pasqua omniprésent ce mélange gaullien de la scène intérieure et du théâtre extérieur, du verbe et du secret, de l'éclat et du mystère. Mais c'est alors que le doute s'installe. Après tout, fût-il habile et ambitieux, M. Pasqua n'est encore » que ministre de l'intérieur.
L'avenir des relations non seulement de la France, mais de l'Europe, avec la rive sud de la Méditerranée ne se réduit pas à un problème d'intendance policière. S'il s'agissait d'une politique maîtrisée à moyen ou long tenne, le ministre des affaires étrangères, Alain Juppé, aurait sans doute montré plus de zèle à la faire sienne. Enfin, même si on la sait imputable à la maladie, la discrétion du président de la République, personnage dont, en bonne théorie constitutionnelle - même » cohabitationniste -, tout procède en ce domaine, renforce les interrogations sur la cohérence de la politique étrangère française.
Trompeurs, et à fort usage intérieur, ces succès d'estime ne masquent-ils pas la vérité du déclin à l'extérieur, l'inaptitude à anticiper l'avenir et à projeter la France dans un paysage international bouleversé de fond en comble depuis 1989, l'inconséquence d'une politique solitaire inapte à inventer une nouvelle stratégie d'alliance dans un monde d'autant plus interdépendant qu'il n'est plus soumis au partage simplificateur en deux blocs ? En d'autres termes, la France ne reste-t-elle pas prise au piège d'un discours de la grandeur qui n'est plus qu'un discours de l'apparence, accompagnant la tentation nationaliste d'un isolement qui, aujourd'hui, n'aurait rien de splendide ?
Les cas rwandais et algérien
Hors l'Europe, l'Afrique est la seule aire géographique où la France peut encore prétendre au titre de puissance régionale, au prix d'un déni constant des valeurs républicaines qui justifiaient son attitude messianique. Or la crise rwandaise marque bien un recul et un retrait, prix à payer d'une trop longue compromission avec le régime déchu. Tandis que, dans la » zone humanitaire de sécurité , adossée au Zaïre, ex-Congo belge, les militaires français tentaient de restaurer une image écornée, leurs collègues américains s'installaient directement à Kigali, la capitale, avec l'aval d'un nouveau pouvoir volontiers anglophone et francophobe. Des sources américaines ne se privaient pas de forcer l'avantage en accusant la France d'une coupable mansuétude pour la Radio Mille collines et ses animateurs, fort actif dans l'appel au génocide. Légitime, l'humanitaire n'a pas moins servi ici de trompe I'oeil, si l'on veut bien se rappeler ce propos de Jacques Delors, qui a l'avantage d'avoir vu depuis bientôt dix ans l
a France du dehors : » La plus grande déviation intellectuelle de l'époque est d'avoir pris la politique d'aide humanitaire comme une politique étrangère (1).
Succès policier, l'arrestation de Carlos a rapidement dégénéré en polémique franco-française passéiste, une partie de la majorité d'aujourd'hui ne résistant pas à la tentation de régler des comptes avec la gauche gouvernante de 1982. Du coup, l'essentiel, déjà peu transparent, est relégué au second plan : la livraison du terroriste par le Soudan recouvre à l'évidence un jeu de l'ombre dont on voudrait être certain qu'une diplomatie cohérente l'anime. Sans être vraiment démenti à Paris, l'imam Hassan el Tourabi, leader islamiste - et francophone - du régime de Khartoum, tout à la fois habile et doctrinaire, n'at-il pas affirmé s'entremettre entre la France, le FIS et les militaires algériens ? Or, dans le même temps, sous l'impulsion de M. Pasqua, la France se comporte en partie prenante de la guerre civile algérienne, faisant des islamistes ses adversaires directs, au point d'» encaserner , selon des dispositions juridiquement douteuses et au nom d'un délit d'opinion, des hommes qui demain seront, peut-être
, des interlocuteurs inévitables.
L'activisme de cette diplomatie policière, efficace dans l'instant, ne semble guère soustendu par une réflexion prospective. On y décèle, au contraire, une façon glorieuse de persister dans l'erreur qui a empêché l'émergence d'une troisième voie démocratique - ni militaires, ni islamistes - en Algérie. Erreur qui consiste à soutenir coûte que coûte un régime corrompu auquel on doit, sous le régime du parti unique FLN, l'entrée des islamistes sur une scène politique algérienne jusqu'alors foncièrement laïque. Cet entêtement est d'autant plus risqué qu'il est solitaire, l'ensemble des alliés de la France - non seulement la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, mais aussi l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie - plaidant pour une reconnaissance de fait des islamistes comme des interlocuteurs obligés. Tout se passe comme si, prisonnière d'une ancienne politique de grandeur dont elle n'a plus les moyens, la France, n'arrivait pas à retrouver ses marques dans un paysage transformé où cette politique est devenue inopéran
te. Fondée sur le sacro-saint principe de l'indépendance, refusant farouchement d'être entravée par ses alliances, la diplomatie gaulliste trouvait aisément ses marques dans le monde divisé de la guerre froide où sa partition se différenciait de celle des deux blocs. Elle était même opérante sur le front intérieur face à une opposition de gauche partagée entre socialistes atlantistes et communistes soviétisés. Son efficacité n'en était pas moins relative dans la mesure où, déjà, la liberté de parole - du discours de Montréal à celui de Phnom Penh - ne signifiait pas forcément la capacité à agir.
Aujourd'hui, les jeux sont autrement faits et rien ne va plus. » La diplomatie française a été la principale victoire de la chute du communisme, constatait Gilles Martinet dans un récent essai trop peu remarqué (2). L'éclatement de l'empire soviétique, suivi de celui de l'URSS elle-même, la prive d'une marge de manoeuvre (en partie fictive, en partie réelle) dans sa politique d'indépendance à l'égard des Etats-Unis. En entraînant la réunification de l'Allemagne et le retour de son influence en Europe centrale, l'effondrement soviétique lui permet de ne plus être sur un pied d'égalité avec la France : » Elle est en mesure, ajoutait Gilles Martinet, de retourner à son profit le discours que lui tenait le général de Gaulle. Oui, nous sommes européens. Oui, nous sommes toujours prêts à participer à des initiatives communes, mais à la condition, cette fois, qu'elles ne soient pas contraires au déploiement d'une politique nationale allemande.
Des atouts diplomatiques dépréciés
Depuis la chute du Mur de Berlin, la plupart des atouts que possédait la diplomatie française sont dépréciés. L'Allemagne n'a pas eu besoin de consulter la France pour négocier avec les Soviétiques les modalités de la réunification. Alliée militaire du temps de la guerre froide, l'Europe est désormais vue par les Etats-Unis comme un rival économique dont l'Allemagne et sa monnaie sont le pivot central. Chaotique et aléatoire, la nouvelle configuration géopolitique n'autorise plus la France à entretenir l'espoir d'une politique autonome à l'Est que caressait l'Europe » de l'Atlantique à l'Oural du général de Gaulle. Les Russes ayant abandonné le continent africain, les Américains n'ont plus le même intérêt à y ménager la prépondérance française. Dans le même mouvement, la crise économique oblige la France à revoir à la baisse les instruments de sa présence, dans une prise de conscience tardive illustrée par la dévaluation du franc CFA. L'active participation française à la guerre du Golfe ne suffira pas à i
mposer sa présence lors des négociations israélo-palestiniennes qui suivront, au point que même le nom de la France ne sera pas prononcé lors de la rencontre entre Rabin, Peres et Arafat à la Maison-Blanche. Etc.
Bref, la France a besoin de s'inventer d'urgence une nouvelle présence au monde : une politique étrangère qui ne se complaise plus dans la répétition d'anciens schémas. On en revient alors forcément au riche débat autour du traité de Maastricht, qui n'est clos qu'en apparence et continue de traverser la gauche aussi bien que la droite. Car la seule autre voie réaliste est sans doute l'» européanisation de la politique étrangère française : non pas le registre nationaliste d'une glorieuse solitude, mais l'affirmation renouvelée de l'universalisme français par et dans la construction politique de l'Europe.
D'une Europe qui, loin de se limiter à la règlementation du libre-échange, ait les moyens démocratiques - et donc parlementaires - d'une véritable politique étrangère commune. D'une Europe qui, loin de se construire comme une bastille de nantis, envisage son avenir dans l'ambition sociale et le dialogue avec ses voisins du sud. D'une Europe qui, en somme, restaure l'espérance démocratique en inventant un système économique social et politique capable de répondre à la mondialisation des économies et de résister à l'aggravation des inégalités.
On aimerait croire que la proche élection présidentielle saura relancer ce débat nécessaire. Sinon, par lassitude et réflexe, la France risque de vivre encore longtemps dans l'illusion d'une grandeur qui ne sera plus que l'oripeau d'un inéluctable repli sur elle-même.
EDWY PLENEL
(1) Cité par Alain Rollat, Delors, Flammarion, 1993.
(2) Gilles Martinet, Le réveil des nationalismes français, Seuil, coll. "Essai politique", 1994.