DIEU LES A ELEVESpar Mario Vargas Llosa
SOMMAIRE: L'opposition du Vatican et des islamistes à la conférence du Caire sur la population et le développement est une conspiration rétrograde et antiféministe qui, de plus, condamne les pauvres du monde à une apocalypse démographique. Cette alliance de la demi-lune et de la croix ne saurait surprendre: toutes les religions sont dogmatiques, convaincues de détenir la vérité absolue et prêtes à l'imposer aux autres au prix de bains de sang.
(Le Monde, 2-9-94)
Beaucoup de gens ont été surpris quand le Vatican s'est associé aux régimes et institutions fondamentalistes islamiques, par exemple au gouvernement iranien et à 1'université Azhar du Caire, pour s'opposer à la conférence des Nations unies qui, à partir de la semaine prochaine, étudiera en Egypte les conséquences de l'accroissement démographique sur l'avenir de l'humanité. Il est surprenant que certains croient qu'il y a incompatibilité essentielle entre la religion catholique, moderne, civilisée et tolérante, et une foi obscurantiste, intransigeante et primitive qui ramène au Moyen Age les sociétés qu'elle s'approprie, comme cela s'est passé avec l'Iran, la Libye ou le Soudan.
Ceux qui pensent ainsi sont victimes d'une confusion qui, même si elle est explicable et relativement courante, se révèle gravissime à l'heure où l'on essaie de comprendre et de porter des jugements sur les conflits religieux, comme ceux qui dévastent l'ex-Yougoslavie et qui maintiennent en perpétuelle effervescence l'Irlande du Nord et l'Israël. Si l'on s'en réfère aux origines, c'est-à-dire à la doctrine et à la tradition, il n'y a pas de religions modernes ou primitives, flexibles ou inflexibles, démocratiques ou autoritaires. Toutes, y compris le bouddhisme, si doux et qui semble être la plus légère et la plus diluée des croyances, sont dogmatiques et s'autosuffisent, convaincues de posséder la vérité absolue et l'autorité morale nécessaire pour l'imposer aux autres, même si cela doit se terminer dans des bains de sang.
Si la religion catholique a cessé de brûler les hérétiques, si les pinces et les grils du Saint Office se sont rouillés, au contraire, d'une certaine façon, le fondamentalisme islamique perpétue de telles pratiques et se vante de le faire, sans aucune honte - comme le prouvent Salman Rushdie et Taslima Nasreen. En effet, à la différence des sociétés musulmanes, qui sont toujours profondément religieuses, les sociétés chrétiennes ont expérimenté un processus de sécularisation - de séparation de la religion de la culture générale et du pouvoir politique par lequel l'Eglise se retrouve pieds et poings liés, obligée dès lors d'agir dans le cadre d'une législation sur laquelle elle peut influer, mais qu'elle ne dicte et ne contrôle pas. Grâce à ce large processus, qui a commencé avec la Réforme protestante et qui a atteint une sorte de paroxysme lors de la Révolution française, le système démocratique est né et nous pouvons parler d'une culture de la liberté.
Le conflit de la raison et du dogme
Que l'on ne déduise pas de ce qui précède que, comme les anarchistes ou les marxistes de la première heure, pour qui la religion était » l'opium du peuple , je pense qu'il faille libérer la société des Eglises - quitte à brûler les couvents et à assassiner les curés et les moines - pour que l'homme atteigne sa propre réalisation. Au contraire, quoique personnellement je sois agnostique, je suis persuadé que la religion joue un rôle social de premier ordre et qu'elle est irremplaçable pour garantir une vie spirituelle et un guide moral à l'immense majorité des êtres humains, qu'une culture exclusivement laïque plongerait dans la confusion, dans l'égarement et dans une dangereuse anémie morale (il y a assez de preuves de ce phénomène dans la réalité occidentale contemporaine). La religion est un élément fondamental de la civilisation, à condition qu'il existe une claire séparation entre l'Eglise et l'Etat, qui permettrait à celui-ci de freiner celle-là lorsqu'elle a tendance à franchir les limites du spirituel
et qu'elle prétend se construire comme un pouvoir temporel.
La séparation de l'Eglise et de l'Etat n'est pas toujours facile. Elle induit un équilibre tendu et est sujette à des réajustements continuels. Mais, si on ne la préserve pas, des aspects fondamentaux de la souveraineté individuelle et des droits humains sont menacés et les ciments mêmes de cette précieuse création historique qu'est la culture de la liberté peuvent s'effondrer. On ne peut trouver meilleure preuve que le sujet très épineux du contrôle de la natalité ou » capacité de la femme à décider , comme le dit de façon euphémistique le document préparé par les Nations unies pour la conférence du Caire, où cette question aura la vedette et sera l'objet d'une offensive entêtée de la part de la brûlante alliance catholico-islamique établie à cette fin.
L'Eglise catholique a plein droit pour demander à ses fidèles de s'abstenir d'utiliser d'autres moyens contraceptifs que ceux qui sont »biologiques et de refuser l'avortement, elle peut lancer des campagnes publiques pour que ces interdictions deviennent des lois, mais il ne lui appartient en aucune façon d'empêcher les citoyens d'un pays de recourir à ces moyens une fois que la loi les y autorise, elle ne peut méconnaître leur droit à se mobiliser en retour en faveur d'une légalisation. Le conflit n'a pas de solution parce que, dans ce cas, la loi de César et celle de Dieu - ou, en des termes moins apocalyptiques, la raison et le dogme - sont en totale contradiction, et parce que l'on ne peut demander à l'Eglise d'analyser de façon rationnelle, d'accepter de se soumettre à la délibération et de voter ce qui pour elle est une question dogmatique, un acte de foi).
Les arguments rationnels, aussi solides et écrasants soient-ils, sont toujours réduits en miettes si on les réfutent avec L'ukase terrible de la divinité. Si Dieu lui-même a décidé que l'homme et la femme peuvent seulement faire l'amour pour procréer et que, par conséquent, l'unique raison d'être du corps féminin est celle, transcendante et vénérable, de la procréation, que peuvent valoir face à lui mes statistiques misérablement terre-à-terre, selon lesquelles cette décision, convertie en une pratique généralisée, condamnerait des centaines de milliôns de femmes à une servitude animale et peuplerait la planète d'enfants misérables dont une grande partie mourraient de faim et de maladies atroces avant d'avoir atteint l'âge de raison et enfonceraient les nations du tiers-monde, toutes affligées de démographies galopantes, dans le sous-développement et la pauvreté?
Le Vatican et l'apocalypse des pauvres
Comment pourrait-elle faire brèche, dans l'inéluctable décision forgée dès les débuts du temps par l'Etre suprême, face à l'évidence scientifique que, si l'on ne met pas en pratique, le plus tôt possible et à l'échelle mondiale, une politique effective de contrôle de la natalité, les 5,6 milliards d'actuels habitants seront 12 milliards au milieu du vingt et unième siècle ? Ceci signifie que les souffrances et les tragédies sociales d'aujourd'hui se seraient multipliées et engendreraient d'ineffables holocaustes et apocalypses pour les pauvres de ce monde, qui seraient la grande majorité des êtres humains.
Cependant, le problème se complique encore quand l'Eglise catholique, dans le seul but de s'opposer à toute forme de contrôle de la natalité selon l'argument dogmatique (et irrationnel) de la vérité révélée, d'un Dieu qui, dans sa volonté mystérieuse et infinie, aurait décidé de faire de l'amour physique une stricte inversion génétique et de la femme une machine permanente de reproduction - raison qui, je suppose, vaut seulement pour les croyants et que l'Eglise ne prétend pas faire accepter à ceux qui ne le sont pas -, quand l'Eglise donc tente d'étayer une telle croyance par des considérations sociopolitiques et idéologiques laïques qui auraient une validité universelle. Ainsi, les critiques vaticanes à la prochaine conférence du Caire disent aujourd'hui s'opposer à tout accord sur le contrôle de la population, au nom de la dignité et de la souveraineté des peuples du tiers-monde, auxquels les nations riches, dans une attitude impérialiste et néocolonialiste, essaieraient d'imposer l'usage de contrace
ptifs et de pratiques abortives afin de détruire leur culture et de mieux les exploiter.
Cette affirmation est démagogique et mensongère. On doit l'appréhender comme une simple stratégie destinée à recruter un public inculte et imprudent, préparé par l'idéologie tiers-mondiste à croire tout ce qui semble antioccidental, pour ce qui, en fin de compte, n'est rien de plus qu'une thèse religieuse dogmatique. Les attitudes des catholiques rappellent tout à fait la façon comique avec laquelle le fondamentalisme islamique prétend justifier la charia, c'est-à-dire le respect de la loi coranique qui légitime l'autoritarisme et fait de la femme un citoyen de seconde classe ou un objet: la défense de »l'identité culturelle des sociétés musulmanes que les pays occidentaux d'Amérique et d'Europe, pervertis et vendus au diable, voudraient corrompre.
La vérité, c'est que le document préparé par l'ONU, en relation avec la conférence du Caire, est extrêmement prudent. Au lieu de donner toutes les informations pertinentes concernant l'accroissement de la population et ses tragiques conséquences dans les pays du tiers-monde, on évite de se prononcer de façon unilatérale sur les politiques spécifiques de contrôle de la natalité. En revanche, l'emphase est bien mise sur un fait que l'histoire contemporaine corrobore partout, à savoir que, dans un pays, l'accroissement de la population diminue ou se stabilise lorsque, à égalité avec l'homme, la femme cesse d'être discriminée et exploitée, lorsqu'elle accède à l'éducation, au travail et aux responsabilités sociales. Par conséquent, la promotion de la femme et la lutte contre tous les obstacles, légaux ou culturels (ou religieux), qui limitent son pouvoir de décision et l'exercice de sa liberté, est le plus important et le plus fructueux des pas effectués pour endiguer l'explosion démographique dans le mond
e.
Une conspiration rétrograde et antiféministe
Il est évident que toute politique de contrôle de la natalité doit, en plus de mettre l'emphase sur les droits de la femme, exclure de façon catégorique toute forme de contraintes, tels les cas de stérilisation forcée qui commencèrent à avoir lieu en Inde durant le gouvernement d'Indira Gandhi, tel l'emploi de moyens légaux ou de politiques d'intimidation qui, comme en Chine et dans d'autres pays d'Asie aujourd'hui, privent les couples ayant plus d'un enfant de leurs emplois et de leurs bénifices sociaux. Les gouvernements ont pour tâche de doter leurs citoyens d'un cadre légal idoine, d'informations et de services qui leur permettent de planifier les familles de façon responsable, en accord avec les convictions et les possibilités de celles-ci. Aucun Etat ne devrait obliger les gens à avoir moins d'enfants qu'il ne le veulent, à en avoir plus qu'ils ne le voudraient ou ne le peuvent. Cette politique si simple, dictée par le sens commun, est sans doute une pure utopie dans les sociétés, d'ailleurs les plus n
ombreuses, qui n'ont pas encore adopté la civilisation démocratique. Pour cette raison, on peut craindre que, lors de la conférence du Caire, les brûlants alliés de la demi-lune et de la croix, obtiennent, dans leur conspiration rétrograde et antiféministe, plus de succès qu'ils ne le méritent.
Mario Vargas Llosa *
* Ancien candidat à la présidence du Pérou, écrivain.