LES INDEPENDANTISTES DU KOSOVO PERDENT PATIENCE FACE A L'INTRANSIGENCE SERBE
Les incidents violents qui ont fait sept morts en ue semaine, fin avril, dans cette province du sud de la Serbie peuplée en majorité d'Albanais, inquiètent les Occidentaux et les pays limitrophes
Par Florence Hartmann
Le Monde, vendredi 3 mai 1996
Relégué au second plan pendant la guerre en Croatie et en Bosnie, le problème du Kosovo, province du sud de la Serbie où la population en majorité albanaise, soumise à la repression serbe, revendique l'indépendance, continue de menacer la stabilité de la région. Plusieurs incidents armés, qui ont fait sept morts en une semaine, fin avril, inquiètent vivement les chancelleries occidentales et les pays limitrophes qui redoutent une escalade dangereuse. Pour la première fois, ces violences ont opposé des Albanais non seulement aux forces de l'ordre serbes mais aussi à des civils serbes. L'engrenage est d'autant plus périlleux qu'après les accords de Da,vton sur la Bosnie, les Albanais du Kosovo savent ne plus pouvoir compter sur un soutien occidental. La politique de résistance passive prônée par la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) pourrait être remplacée par une statégie plus offensive. De son côté, le président de la Serbie, Slobodan Milosevic, ne parait guère disposé à engager des négociations avec les ind
épendantistes.
LES INCIDENTS ARMÉS qui ont coûté la vie à cinq Serbes et deux Albanais la semaine dernière au Kosovo ont fait resurgir le problème de cette province du sud de la Serbie, où la population à majorité albanaise, endurcie par dix années de répression et cinq années de quasi-clandestinité, est en train de perdre patience. Depuis 1989, le régime de Belgrade mène une guerre sournoise au Kosovo pour étouffer les aspirations à l'mdépendance des Albanais. Mais la suppression du statut d'autonomie que Tito avait octroyé à la province en 1974, la répression violente qui a suivi, la marginalisation totale des Albanais par les licenciements massifs et l'exclusion des écoles et des hôpitaux, ainsi que le déploiement d'un appareil policier et militaire serbe qui compte plus de 40 000 hommes en état d'alerte permanente n'ont fait que radicaliser les revendications albanaises. Plus question de se contenter d'un retour au statut d'autonomie: les 1,8 million d'Albanais que compte le Kosovo (contre 200 000 Serbes) veulent une r
épublique souveraine. Face à cette politique brutale d'apartheid, les Albanais ont préféré la résistance pacifique plutôt que la lutte armée. Un choix réaliste que l'écrivain Ibrahim Rugova, élu triomphalement au poste de président de la République autoproclamée du Kosovo, en mai 1992 lors d'élections semi-clandestines, a réussi à imposer à son peuple. Depuis plus de six ans donc, la paix au Kosovo repose sur un équiibre fragile à la merci de la moindre provocation. Figés sur des positions irréconciliables, Serbes etAlbanais ne sont jamais parvenus à amorcer le dialogue. II est vrai que la question du Kosovo était tributaire des autres conflits en cours dans l'ex-Yougoslavie et que personne n'avait intérêt, d'un côté comme de l'autre, à faire des concessions avant de savoir comment se terminerait la guerre en Bosnie. Depuis la signature des accords de Dayton sur la Bosnie, le règlement de la question du Kosovo est devenu l'une des priorités. Washington ne le cache pas. Lors d'une récente visite à Belgrade, l
e secrétaire d'Etat américain, Warren
Christopher, a réclamé auprès du président de la Serbie, Slobodan Milosevic, un statut qui garantirait les droits de la populahon du Kosovo. Washington estime en effet que toute paix balkanique passe par un statut pour les Albanais du Kosovo dont dépend la stabilité de l'Albanie et aussi de la Macédoine limitrophe où 23 % de la population est de souche albanaise.
RADICALISATION
Depuis la reconnaissance de Belgrade par l'Union européenne le mois dernier, le régime serbe sait que nul ne soutiendra désormais l'indépendance du Kosovo. Au grand soulagement de Slobodan Milosevic, qui avait conquis le pouvoir en se posant en défenseur de la minorité serbe de cette province qui fut autrefois le berceau historique de l'Etat serbe. Mais pour le président serbe, revenir à un statut d'autonomie du Kosovo, comme le lui suggèrent les diplomates, serait un terrible échec, un retour à la case départ. D'autant que, fragilisé sur le plan intérieur, Slobodan Milosevic n'a pas intérêt à voir les Albanais réintégrer les institutions et s'emparer notamment de la quasitotalité des 24 sièges attribués au Kosovo au sein du Parlement de Serbie (250 sièges au total). Côté albanais, I'heure n'est pas non plus au compromis. Décus par l'attitude de la communauté internationale qui, selon eux, s'apprête à reconnaître l'occupation serbe au Kosovo, bon nombre d'Albanais s'interrogent aujourd'hui sur le bien-fondé
de la ligne pacifique prônée par la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d'lbrahim Rugova. La résistance non violente a certes permis aux Albanais d'affirmer leur identité et d'éviter, jusqu'à présent, un sanglant conflit, mais elle ne leur a pas permis d'obtenir l'indépendance. Car après Dayton, il est clair que le Kosovo, quelle que soit la formule choisie, demeurera une province de la Serbie. Et l'idée d'un protectorat international servant de transition vers l'indépendance, avancée par M. Rugova, n'a plus aujourd'hui aucune chance d'aboutir. Conscients de cet échec politique, les Albanais sont de plus en plus nombreux à réclamer un changement de stratégie: ils souhaitent une résistance plus musclée, moins attentiste, convaincus que seul le langage de la force est écouté, voire récompensé par la communauté internationale. Talonnés par les parbsans de la politique du pire, les dirigeants les plus modérés risquent bientôt de ne plus être en mesure de tenir leur troupes. C'est peut-être ce qui s'est passé ces
derniers jours au Kosovo lorsque l'assassinat d'un jeune étudiant albanais par un tireur embusqué serbe (Le Monde du 23 avril) a été vengé le surlendemain par une série de meurtres de Serbes (Le Monde du 25 avril). La radicalisation du mouvement comporte un risque: le conflit, jusqu'ici limité à un affrontement entre les Albanais et l'Etat serbe, pourrait devenir interethnique. Un pas a déjà été franchi la semaine dernière lors de cette sanglante riposte. Simultanément, cinq Serbes dont un policier étaient abattus dans différentes parties du Kosovo. Pourla première fois, les Albanais, à supposer qu'i7s en soient les auteurs, ont pris délibérément pour cibles des civils. En l'occurrence des Serbes de Krajina et des Serbes d'Albanie, réfugiés au Kosovo. Pourquoi ? En janvier dernier un Albanais du Kosovo était tué et
trois membres de sa famille blessés par des réfugiés serbes d'Albanie. Le mois suivant, c'est tout une famille albanaise qui était agressée au couteau par des réfugiés de Krajina. Bilan: deux personnes égorgées... En dépit des appels au calme des dirigeants albanais et serbes, le Kosovo est en train de sombrer dans l'engrenage de la violence interethnique. Comme s'il ne pouvait se défaire de cette sinistre prédiction: La guerre en Yougoslavie a commencé au Kosovo. E/le se terminera au Kosovo.