M. MILOSEVIC RESTE MAITRE DU JEU
Le Monde, 26-27 mai 1996
BIEN que répétant à l'envi que Radovan Karadzic et Ratko Mladic doivent répondre de leurs crimes devant le Tribunal international de La Haye, les occidentaux n'ont jamais eu l'intention d'arrêter les deux chefs de guerre serbes de Bosnie ni non plus d'exiger de Slobodan Milosevic qu'il s'en charge. Ce if est pas une découverte: sans cet arrangement tacite, ou en tout cas jamais publiquement avoué, la négociation de Dayton n'aurait pas débouché sur un accord de paix; Milosevic ne s'y serait pas prêté. Mais l'arrangement comportait une autre clause, explicite celle-ci, et plus importante, pour les puissances occidentales, que la comparution des deux hommes devant la justice internationale : M. Milosevic devait veiller à ce que ses lieutenants de Bosnie ne fassent pas obstacle au processus de paix. C'est cette règle du jeu qui est enfreinte. Radovan Karadzic et Ratko Mladic, chacun à sa manière, viennent en effet d'infliger de nouveau à la communauté internationale de ces humiliations dont ils furent coutumiers
pendant les années de guerre. Le premier en écartant du pouvoir, dans la République serbe de Bosnie, les hommes, un peu moins infréquentables que lui et ralliés à l'accord de Dayton, sur lesquels misaient les Occidentaux. Le second en allant s'afficher à Belgrade aux obsèques d'un autre criminel de guerre présumé, Djordje Djukic, au moment où le Suédois Carl Bildt puis l'Américain John Kornblum venaient rappeler à Slobodan Milosevic ses prétendues obligations envers le Tribunal de La Haye. Alors que l'on arrive à mi-parcours de l'intervention de l'OTAN en Bosnie, prévue pour durer un an, les deux chefs de guerre cherchent à démontrer par ces provocations qu'il faut encore compter avec eux et qu'ils peuvent faire échouer l'accord de Dayton. Ce dernier prévoit la mise en place d'institutions communes pour toute la Bosnie, au moyen d'élections qui devraient être organisées au plus tard en septembre. Si les extrémistes continuent d'apparaître comme les vrais leaders des Serbes de Bosnie, la tentative de faire
revivre ensemble tous les Bosniaques est condamnée d'avance, de même que la marginalisation espérée des éléments les plus nationalistes dans les deux autres communautés.. Comment donc se débarrasser de Karadzic et Mladic ? La mobilisation diplomatique occidentale de ces derniers jours donne à nouveau l'image de l'impuissance. On ne les arrêtera pas, mais on les empêchera de bouger, a déclaré en substance le secrétaire général de l'OTAN, tandis que l'émissaire américain allait demander à Slobodan Milosevic, en le menaçant de rétablir les sanctions économiques, d'interdire aux deux hommes toute apparition en public. Les Occidentaux écartent une action plus musclée, en faisant valoir, outre les risques qu'elle comporte pour les hommes de l'IFOR, quelle pourrait ressouder les Serbes autour de leurs martyrs et ranimer une paranoïa qui commençait à s'émousser. Le vrai maître du jeu, comme depuis le début du conflit dans l'ex-Yougoslavie, reste donc M. Milosevic. Et les Occidentaux ont beau dire qu'ils ont sur l
ui de puissants moyens de pression économiques, ils ont aussi face à lui une faiblesse radicale: celle d'en avoir faitl'indispensable pivot du rétablissement de la paix.