Quelle agriculture voulons-nous dans vingt ans ? Entendons-nous sauvegarder la capacité exportatrice de la Communauté ? Quelles fonctions de l'agriculture voulons-nous privilégier ? L'agriculture de production performante est-elle vraiment incompatible avec l'entretien de l'espace rural et la protection de l'environnement ? Quel nous semble être le seuil optimal de la population agricole ? Au-delà de l'activité agricole, quel modèle d'organisation économique proposons-nous au monde rural? Vers quel type de structures d'exploitation devons-nous nous acheminer ? Enfin, quel prix immédiat nos sociétés sont-elles prêtes à consentir pour n'avoir pas à payer demain le coût économique et social pour toute la population de la faillite de nos agriculteurs ?
Ces quelques questions montrent bien que la réforme de la politique agricole commune (PAC) n'intéressent pas que les agriculteurs. Elle intéresse tous les citoyens de la grande Europe en devenir. C'est un choix de société qui nous est proposé, qui nous est demandé.
Le Parlement européen est sollicité au premier chef par cet enjeu. En tant qu'institution dotée par le Traité de Rome de pouvoirs législatifs certes limités, mais surtout de pouvoirs budgétaires qui trouvent une part importante de leur application dans le financement de la PAC, mais aussi en tant que représentation démocratique, c'est-à-dire lieu d'expression des multiples courants qui traversent nos sociétés, avec leurs richesses, mais aussi leurs contradictions.
De façon générale, notre institution admet dans des termes comparables à ceux du Commissaire Mac SHARRY, la nécessité de réformer radicalement une politique agricole commune qui n'était pas mauvaise en soi mais qui n'a pas subi en temps utile les inflexions nécessaires et dont le poids financier devient année après année plus lourd et d'autant moins justifié qu'il est inégalement redistribué.
La préoccupation de la charge financière est donc un axe fondamental de la démarche suivie par le Parlement dans l'examen du document de base comme des propositions législatives de la Commission. Mais elle n'est pas la seule, et, par-delà des divergences importantes sur les moyens à mettre en oeuvre, le Parlement a su se garder de la tentation réductrice de n'envisager l'agriculture que comme un secteur économique parmi d'autres, assujetti aux mêmes règles et aux mêmes contraintes que toute activité.
Certes, l'agriculture est par excellence le type même d'un secteur productif, et l'Europe n'a pas à rougir de l'esprit d'entreprise qui a permis aux exploitants agricoles d'accroître de façon particulièrement remarquable la productivité de la main-d'oeuvre. Mais l'agriculture européenne a d'autres rôles : à l'extérieur de la Communauté, elle nous permet de jouer un rôle primordial dans l'alimentation du monde, particulièrement dans les situations d'urgence, ce qui donne de la Communauté l'image justifiée d'une grande puissance humanitaire ; à l'intérieur, l'agriculture joue un rôle irremplaçable en termes d'emplois, de conservation des paysages, voire de préservation de notre identité culturelle.
Le Parlement a fortement insisté sur ces facteurs. L'objectif de la réforme doit être conditionné par l'avenir de l'agriculture, mais aussi du monde rural. Nous devons garder des habitants actifs dans toutes les régions d'Europe et particulièrement dans les régions défavorisées.
Il s'agit donc d'une démarche tournée vers le long terme. Or, un facteur supplémentaire interfère avec la mise en oeuvre d'une réforme en tout état de cause indispensable : il s'agit des négociations en cours au GATT et des très fortes pressions exercées dans ce cadre par les Etats-Unis. Certains se comportent à cet égard avec la fascination du lapin pour le serpent. Le Parlement refuse la tentation de concessions agricoles irréfléchies pour assurer un "succès" de la négociation de l'Uruguay round et insiste sur la nécessité de conduire notre réforme avec une vision prospective plus large, qui intègre les responsabilités internes et externes de la Communauté.
FRANCO BORGO
Président de la commission de l'agriculture,
de la pêche et du développement rural du Parlement Européen