Nous publions ci-dessous un commentaire aux résultats de la Conférence de Rio, rédigé pour la Lettre Crocodile par M. Carlo Ripa di Meana, qui a assumé le 28 juin 1992 la tâche de Ministre de l'environnement dans le gouvernement italien présidé par M. Giuliano Amato. Ce commentaire a été toutefois élaboré par M. Ripa di Meana à la veille de sa haute nomination gouvernementale: il nous a été donc envoyé dans sa qualité de commissaire européen chargé de l'environnement.
M. Ripa di Meana a été député européen (1979-1984) - en participant notamment à la création et au développement de l'action du Club Crocodile - et, par la suite,il a été membre de la Commission européenne, chargé notamment des questions institutionnelles et culturelles (1985-1988) et de la politique de l'environnement (1989-1992). Après cette longue carrière communautaire, M. Ripa di Meana revient donc à la politique italienne, dans un moment très difficile de l'histoire de la République. "Crocodile honoris causa", M. Ripa di Meana agira certainement au sein du gouvernement italien non seulement en vue de poursuivre son action tenace pour la sauvegarde de l'environnement mais aussi pour faire avancer le processus d'intégration fédérale de l'Europe.
LES BOITES VIDES DE RIO
La conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement s'est achevée à Rio dans un climat de solennité pompeuse.
Vingt ans après la conférence de Stckholm, l'occasion était belle de secouer l'apathie de l'hémisphère nord, riche et polluant, et de ranimer, dans les pays du Sud défavorisés, l'espoir d'une croissance économique équitable et respectuese des équilibres écologiques. Le Sommet de RIo constituait surtout l'événement propice, après une période d'enrichissement scientifique, au peaufinement des choix politiques fondamentaux capables de résoudre le problème épineux de l'harmonie entre le développement et l'environnement. Cette possibilité a néanmoins été gâchée et, malgré l'emballage plus factice que réel des dernières journées, on peut dire sans exagérer qu'aucun des objectifs de la CNUED n'a été parachevé. Ces objectifs étaient essentiellement au nombre de trois : les relations Nord/Sud, les mesures spécifiques en faveur des pays défavorisés et l'élaboration d'une plate-forme commune en ce qui concerne le développement dit durable.
S'agissant du premier de ces objectifs, le but consistait à réduire la fracture grandissante qui sépare les deux hémisphères avec, comme principaux enjeux, l'instauration d'une certaine discipline dans le Nord surtout en matère de production non polluante, la constitution de ressources financières adéquates pour le Sud et la fixation de régles plus justes entre les deux partenaires. Cependant, l'attitude des Etats-Unis a hypothéqué toutes les chances d'entente, alors que ce pays se prétend le fer de lance de la production "verte"; cette position est d'autant plus incompréhensible que les faits parlent d'eux-mêmes: l'Amérique, qui produit 23% des rejets mondiaux de gaz carbonique, est la principale responsable de l'effet de serre.
Pour ce qui est de l'Agenda 21, l'ambitieux programme d'aide aux pays en voie de développement dont la mise en oeuvre dépendait fondamentalement de perspectives financières appropriées, les résultats laissent à désirer. En effet, une contribution de 10 milliards de dollars est loin de répondre aux attentes. Quant aux responsabilités de la Communauté, malgrè la promesse d'un écot de 4 milliards de dollars, l'effort financier ne dépasse pas de beaucoup le niveau actuel des aides. Il s'agit donc plutôt d'une redistribution des cartes qui n'exerce aucune influence sur l'enveloppe globale. Actuellement, seuls les Pays-Bas et le Danemark respectent l'objectif qui consiste à consacrer 0,7% du PNB à l'aide au développement. La France et l'Italie ont promis de les imiter bientôt, tandis que les autres parteneraires se contentent de manifester très diplomatiquement leur intention de s'aligner "dès que possible".
En ce qui concerne le troisième aspect, relatif au développement durable, les travaux de la conférence ont, d'emblée, vidé de leur substance les éléments qui en constituaient le fondement conceptuel, et singulièrement la croissance démographique, la lutte contre la déforestation et la neutralisation de la désertification. Une timide tentative de définition de certaines politiques démographiques ne peut pas être considérée comme un resultat encourageant; quant au déboisement, la position de certains Etats participants tels que la Malaisie et l'Inde, farouchement opposées à toute perte de souveraineté, a découragé la moindre avancée.
Toute la conférence a été asphyxiée par la chape de plomb qu'a jeté sur elle l'attitude du Président Bush, accroché tout au long du sommet à une position fermée, indigne d'un dirigeant qui prétend faire de sa conception du monde son cheval de bataille. M. Bush a en effet compromis la Communauté dans le délayage de la Convention concernant le climat, tout en réitérant son refus obstiné de signer la Convention relative à la diversité biologique. Face à une telle impasse, les chefs d'Etat et de Gouvernement n'ont eu d'autre recours que de promettre de nouveaux sommets miraculeux. Cependant, en marge de la CNUED, Rio a été le théatre d'une contre-conférenbce intelligente et réaliste mise sur pied par les organisations non gouvernementales, qui ont ainsi confirmé une nouvelle fois leur précieux rôle d'aiguillon.
Les conclusions à tirer de cette expérience ne doivent cependant pas nous pousser à baisser les bras. La coquille vide de Rio peut être garnie grâce à une démarche responsable de la part de tous ceux qui, conscients de la gravité de la situation, veulent s'investir résolument dans la défense de notre planète.
La Communauté doit confirmer les engagements qu'elle a pris en mettant en oeuvre le cinquième programme en matière d'environnement, qui érige le développement durable en pilier de l'activité future des Douze, et entreprendre d'adopter les propositions qui se trouvent déjà sur la table du Conseil. La taxe sur le carbone, que défend vigoureusement le ministre italien de l'environnement, M. Ruffolo, constitue un example concret à cet égard.
Carlo Ripa di Meana