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Edelman Marek et d'autres - 8 giugno 1994
Ex-Yougoslavie
La déclaration de Cracovie

SOMMAIRE: "Déclaration de principes" adoptée par des intellectuels français et polonais, qui reconnaissent la légitimité de l'affirmation des indentité communautaires -à condition qu'elle ne s'exprime pas au moyen de la haine xénophobe-, déclarent leur opposition résolue à toute tentative de modification par la violence des frontières reconnues par la communauté internationale et, en proclamant que la souveraineté des Etats ne saurait s'appliquer au détriment des droits de l'homme, indiquent une Europe politique effective comme l'instrument le plus approprié pour défendre les droits et les libertés de l'homme aujourd'hui bafoués ou menacés.

Réunis à Cracovie (Pologne) les 7 et 8 juin, à l'initiative de l'Institut français et des Editions Znak, des universitaires, chercheurs, journalistes français et polonais ont adopté une "déclaration de principes" sur la guerre dans l'ex-Yougoslavie, après avoir entendu des représentants serbes, croates et bosniaques. Ebauche d'une prise de conscience morale contre la dictature du fait accompli, ce texte franco-polonais est aussi un appel à la construction d'une Europe politique. Cette déclaration est signée, coté polonais, par Marek Edelman, Bronislaw Geremek, Jacek Kuron, Adam Michnik, Jozef Tischner, Jerzy Turowicz, Jacek Wosniakowski, Henryk Wosniakowski et, coté français, par Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard, Gilles Martinet.

1. Le siècle qui s'achève a vu la naissance, le développement puis l'écroulement des régimes totalitaires, d'abord dans leur forme nazie en 1945 puis sous leur forme communiste en 1989. La fin de cette "honte du XXième siècle", quelles que soient les difficultés qui l'accompagnent et les nouveaux périls qui en résultent, doit etre regardée d'abord comme une chance pour la civilisation.

2. Face à cette renaissance des phénomènes nationaux auxquels on assiste aujourd'hui dans toute l'Europe, une distinction très nette doit etre introduite entre l'affirmation du fait national, comme expression d'une identité collective et de résistance à l'oppression, et le néo-nationalisme, qui se présente comme idéologie exclusive de l'intérêt national, y compris dans une forme aggressive, annexionniste - et meme raciste.

3. Le désir d'affirmation des identités communautaires culturelles ou naturelles est donc légitime. Il ne devrait toutefois pas se traduire par l'élaboration de stéréotypes xénophobes et par cette culture de la haine qui se développe aujourd'hui dans l'ex-Yougoslavie, notamment sous l'influence de Milosevic et de ses partisans. Une même haine de l'autre, en particulier de l'immigré et de l'étranger, est en train de se développer dans toute l'Europe. Les soussignés appellent à lalutte contre la propagande et les agissements xénophobes.

4. De la meme manière, les soussignés dénoncent avec force les courants politiques actuels qui, sous couleur de réconciliation nationale, conduisent à la banalisation du phénomène totalitaire, voire à la réhabilitation de régimes que les démocrates ont abattus hier les armes à la main.

5. Ils déclarent leur opposition résolue à toute tentative de modification par la violence des frontières reconnues par la communauté internationale. Ils précisent que cette déclaration implique l'opposition à toute annexion patente ou déguisée - dans le cas de l'ex-Yougoslavie - et à toute atteinte à l'intégrité territoriale des Etats reconnus par l'ONU.

6. Ils affirment que toute reconnaissance du fait accompli, qui consacrerait le droit de conquête et, à plus forte raison, la purification ethnique bafoue les principes de l'Organisation des nations unies et de l'Europe démocratique.

7. Dans le cas d'Etats pluri-ethniques comme la BosnieHerzégovine, la Croatie et la Serbie, une telle position implique la reconnaissance de droits culturels et administratifs aux diverses communautés qui le désirent. Les soussignés affirment que, parmi les droits des individus, figure celui de se rattacher librement à la communauté à laquelle il se sent appartenir.

8. Le principe de la souveraineté des Etats, sur lequel repose aujourd'hui la paix entre les nations, ne saurait s'appliquer au détriment des droits de l'homme. L'évolution des opinions publiques, favorisée par la fin de l'affrontement Est-Ouest, laisse présager le jour où la garantie de cette souveraineté par les Nations unies sera réservée à celles qui respectent les droits élémentaires de leur propres populations.

9. Si la situation de la femme tend à une égalité juridique à peu près complète avec les hommes dans la plupart des pays d'Europe occidentale, il n'en va pas de même dans certains pays d'Europe centrale et orientale où les femmes continuent d'etre victime, jusque dans leurs corps, d'une situation d'injustice et de dépendance qui doit etre combattue.

10. La situation nouvelle des pays d'Europe centrale et orientale, les menaces pour la paix et la liberté qui se précisent un peu partout, à partir de l'épicentre de l'exYougoslavie, conduisent pour l'Europe à une exigence nouvelle: la construction urgente d'une Europe politique aux côtés de l'Europe économique sous des formes appropriées.

11. Les soussignés, Français et Polonais, qui appartiennent pour la plupart à des professions intellectuelles, affirment pour finir la nécessité de dépasser l'échelon national dans le combat pour les valeurs qu'ils ont énumérées plus haut. C'est à l'échelle européenne que les droits de l'homme sont aujourd'hui bafoués ou menacés. C'est à l'échelle européenne qu'ils doivent etre défendus.

 
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