Il est mort sur le front croate, Momcilo Vukasinovic, "Momo" pour les amis, membre de notre parti. Il n'y a que quelques jours que nous l'avons appris, lorsque des jeunes de Bjelovar, ses amis, sont venus s'inscrire à notre siège de Zagreb et nous ont dit que Momo s'en était allé.
"Momo" était né en janvier 1965 à Bjelovar. De nationalité serbe, il était sans travail. Electricien et écrivain par hobby, il connaissait le Parti radical depuis des années. Il s'était inscrit la première fois en 1990, participant à une réunion d'organisation au siège radical de Budapest.
En octobre 1991, il s'était enrôlé comme volontaire dans la garde nationale croate.
Il a été tué à Komletinci, près de Vinkovci, avec six autres jeunes de Bjelovar, en patrouille d'exploration. Il sont tombés dans une embuscade des partisans serbes, appartenant aux soi-disant "aigles blancs". Les cadavres ont été récupérés en territoire ennemi par une autre patrouille de la même unité.
Momo est un mort d'un coup de mitraillette dans le cou, le 4 décembre 1991.
A leurs frais, après sa mort, ses amis ont publié un recueil de récits de Momcilo qui en plus d'une photo de lui à une réunion de radicaux à Bjelovar, contenait aussi une lettre écrite à un de ses amis. Nous considérons qu'il soit juste de faire connaître cet écrit, comme témoignage et à la mémoire d'un cher ami, d'un radical serbe en Croatie, qui a donné sa vie pour un idéal de justice et de liberté.
Lettre de Momcilo Vukasinovic à Drazen B.
Bjelovar, 13 octobre 1991
Salut,
je me sens un peu idiot. Je ne sais même pas ce que je voudrais écrire. Pour être sincère, j'espère que ça ne va pas m'arriver juste à moi et j'espère que tu ne liras pas cette lettre sans moi, mais...
J'espère ne pas être trop mélancolique. Tu vois, je voudrais t'expliquer pourquoi je suis entré "activement" dans cette boucherie. Tu sais, celle-là, les volontaires etc...
A vrai dire je ne leur pardonnerai jamais de m'avoir obligé à les tuer. Je l'ai lu dans un livre, et je suis d'accord. Crois moi. Tu dois savoir que je ne suis pas un héros, je ne peux pas ne pas participer. Je ne peux y croire, mais c'est ainsi.
Je me souviens maintenant de Budapest et de notre Parti radical transnational, le combat pour les droits des marginalisés, pour la légalisation de la prostitution, pour le marché libre des narcotiques... Et puis "Leptir" (Le Papillon, une revue ndt.) et tout le reste. Un monde différent, comme tu disais. Les paroles des "caviers" (les réfugiés qui vivent dans les caves, à cause des bombardements, ndt).
Je te laisse tous mes récits (personne ne pourrait comprendre ce qu'ils signifiaient pour moi et pourquoi je les ai écrit). Je hais les black-out, un être humain se sent mal dans ces situations artificielles. Je ne réussis pas à concevoir une seule phrase intelligente. C'est pourquoi certaines fois je deviens méchant. D'autre part je ne peux pas rester à la maison, attendant je ne sais quoi.
Je dois être actif, je dois aller en première ligne. On dit que chacun choisit sa propre vie, moi j'ai choisi la mienne, et qu'elle soit ce qu'elle doit être.
Je veux que tu saches que j'ai désiré depuis toujours une Europe sans frontières avec le respect des droits de l'individu, avant tout. Je ne suis pas croate, mais ma patrie est la Croatie. Je suis d'origine serbe, de la septième ou huitième génération en Croatie. Je n'en ai pas honte. Je ne renierai jamais mon nom ni mes origines. Je regrette que ce soit précisément contre les serbes que nous devons combattre, mais je ne peux rien y faire. Mon opinion est que nous combattons contre le stalinisme le plus arriéré. En fin de compte, ce sont eux qui ont envoyé les chars, contre leurs étudiants, au mois de mars de l'année dernière.
Je ne veux plus t'embêter avec mes opinions sur cette guerre. J'espère que tu comprendras ce que je veux dire. Il ne s'agit pas de me justifier, je n'ai besoin de me justifier devant personne - je ne veux que te confirmer ce que tu sais déjà.
J'espère que "Leptir" vole encore et je t'enverrai d'autres récits, si c'est possible. Peut-être avec d'autres sujets et d'autres thèmes, si je survivrai évidemment.
Salut, et ne me blâme pas.
Momcilo Vukasinovic