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Krauze Jan, Le Monde - 3 dicembre 1994
La question de l'élargissement à l'Est.

LES BEGAIEMENTS DE L'ELARGISSEMENT

par Jan Krauze

SOMMAIRE: Les pays de l'Est sont pressés d'adhérer à l'UE. Les étapes de préparation et d'adaptation proposées par les Occidentaux leur paraissent du temps perdu.

(Le Monde, 3-12-1994)

» Il n'y aura pas d'Europe à la carte, mais un choix de menus : un menu de base, un menu touristique, et, pour les plus ambitieux, un menu gastronomique. L'allégorie bien française utilisée à Varsovie par Alain Lamassoure, ministre délégué aux affaires européennes, à la fin de la semaine dernière, n'était peut-être pas tout à fait du goût de ses interlocuteurs polonais: elle fait trop clairement apparaître que dans le futur restaurant européen, les éventuels convives »de l'Est ne pourraient prétendre qu'au choix le plus modeste, les Français s'attaquant avec les Allemands et quelques autres gourmets fortunés au menu gastronomique. Mais les propos de M. Lamassoure, venu exposer les intentions de Paris alors que la France s'apprête à assumer la présidence de l'Union européenne, se prêtent aussi à une interprétation plus positive : le restaurant sera bien, un jour, ouvert à tous ceux qui auront le minimum requis pour y entrer.

Le ministre français a même fait un peu plus. Au terme d'une journée où il s'est entendu répéter que la France devrait cesser de donner l'impression qu'elle s'opposait à l'élargissement vers l'Est, M. Lamassoure a laissé entendre que Paris acceptait désormais, ou du moins accepterait bientôt, de parler dates.

Un tout petit peu de fraternité

Exprimer l'espoir que, » pendant la présidence française, il sera possible de préciser les critères et le calendrier de l'adhésion n'engage certes pas à grand-chose. Mais cela change tout de même du discours d'Edouard Balladur, qui, en visite en Pologne au mois de juillet, avait refroidi d'emblée ses hôtes en expliquant que » la France [n'était] pas prête à envisager à ce stade un calendrier .

Bien des responsables français ne cherchent nullement à dissimuler leur propre manque d'empressement. L'ancien premier ministre, Edith Cresson, qui va prendre ses fonctions de commissaire européen, n'apprécie guère que les Européens de l'Est » s'acharnent ainsi à obtenir » à toute force leur adhésion. Le » calendrier se résume pour elle à un » après l'an 2000 , même si elle est la première à convenir que ce n'est pas vraiment très explicite. Les spécialistes français avancent une série d'arguments économiques (niveaux des salaires, structure de l'agriculture, énormes besoins de financement des pays de l'Est pour les amener » au niveau ), voire politiques (ne pas prendre à rebrousse-poil les agriculteurs français) qui sont tous justifiés et plaident tous pour que l'on se hâte très lentement.

En face, on connaît ces arguments par coeur, mais on part d'une autre logique. Bronislaw Geremek, président de la commission des affaires étrangères de la Diète, plaide devant M. Lamassoure pour » un tout petit peu de fraternité et de solidarité; remarque, un brin caustique, que les Polonais, » sans trop savoir pourquoi ont toujours aimé la France; demande que Paris veuille bien se faire » le messager de l'Europe au lieu de laisser ce privilège à l'Allemagne. Bien entendu, à qui lui parle d'Henri IV, il répond en citant Sully, lointain zélateur de l'intégration à l'Occident de la Pologne, de la Hongrie et de la Bohême... Le tout est si bien tourné qu'on applaudit bien fort, mais le malentendu, au fond, subsiste.

Beaucoup d'Européens de l'Ouest, particulièrement les Français, estiment qu'il faut prendre son temps : officiellement, parce que les pays de l'Est doivent pouvoir se préparer, s'adapter, et que l'Union européenne doit digérer son premier élargissement et adapter ses institutions. Plus profondément, certains souhaitent tout simplement reculer au maximum l'échéance, inquiets d'avoir à traîner un tel fardeau, pas vraiment convaincus que »l'Est mérite autre chose qu'un statut d'associé plus ou moins privilégié.

Pour les »candidats , c'est plutôt l'inverse. Le temps qui passe n'est pas du temps gagné, mais du temps perdu. Dans cette Europe » malchanceuse , qui a si souvent vécu dans une situation d'occupation, de domination étrangère ou de retard économique, on a la hantise de voir se refermer la » fenêtre d'opportunité qui s'est soudain ouverte, de manière presque inespérée. Il ne faut pas brusquer la Russie, il faut lui laisser le temps de s'habituer au nouvel état du monde, explique-t-on à Paris, à Bruxelles ou à Washington. Mais, il n'y a guère plus d'un an, en août 1993, Boris Eltsine déclarait à Varsovie que la Russie ne voyait pas d'inconvénient à une adhésion de la Pologne à l'OTAN. Aujourd'hui, la diplomatie russe s'emploie avec la dernière énergie à combattre cette éventualité. A l'époque, Boris Eltsine passait encore pour un démocrate, la Russie pour un pays en voie de démocratisation : depuis, il y a eu l'assaut contre le Parlement, la remise au pas du Caucase, le recours à une rhétorique semi-jirinov

skienne, des pressions toujours plus voyantes sur » l'étranger proche ... Autant de raisons d'attendre, ou au contraire d'accélérer le mouvement ?

Parallèlement, les relations entre les divers candidats à l'adhésion sont devenues moins idylliques. L'idée d'une démarche commune, d'une approche concertée, notamment de la part de la Hongrie, de la République tchèque et de la Pologne, a pris du plomb dans l'aile. Plus l'entreprise est difficile, plus vive est la tentation du chacun pour soi.

Le premier ministre hongrois Gyulia Horn parle de » saine rivalité , mais le Tchèque Vaclav Klaus est beaucoup plus brutal. Au cours d'une récente réunion à Poznan des premiers ministres de la zone de libre-échange d'Europe centrale (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), il s'est vivement opposé à ce que le communiqué final évoque une » coordination des démarches auprès de Bruxelles (les micros étant branchés par erreur, la presse a tout entendu).

Les convictions pro-occidentales de certaines équipes

» postcommunistes actuellement en pouvoir sont fraîches et pas forcément très profondes. C'est particulièrement vrai en Pologne - où les déchirements de l'opposition libérale leur donnent l'espoir de rester encore longtemps aux commandes. La méfiance à l'égard des privatisations se mêle à une méfiance à l'égard d'une nouvelle hégémonie occidentale. Certains représentants de cette mouvance imaginent donc une improbable » troisième voie , associée à un statut de neutralité, à un rôle de tampon entre le monde russe et le monde occidental. A ceux qui ont imaginé le

» triangle de Weimar , qui associe pour quelques initiatives communes la France, l'Allemagne et la Pologne, des sociaux-démocrates ont-même répondu en proposant un très étrange » triangle de Varsovie , associant l'Allemagne, la Russie et la Pologne. Même si elle reste marginale, et exprimée à mi-voix,

la méfiance à l'égard de l'Occident n'est d'ailleurs pas le seul fait de la gauche néo-communiste : certains représentants de la droite polonaise partagent cette réticence, renouant en cela avec des traditions d'avant-guerre.

Il y a enfin un autre risque, plus grave : les démocraties de l'Est sont jeunes, pas encore très vigoureuses, et certaines pourraient faner sur pied faute d'être privées trop longtemps du réseau d'irrigation occidental. Tous les efforts de formation, tous les programmes phares, tous les colloques, tous les échanges et toutes les aides, aussi utiles qu'ils soient, ne pourront faire longtemps illusion si les opinions et les dirigeants est-européens se persuadent que l'essentiel, la reconnaissance pleine et entière comme des égaux en droit, leur restera pour longtemps inaccessible.

Jan KRAUZE

 
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