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de la Guérivière Jean, Le Monde - 12 gennaio 1995
Les onze langues de l'UE

BABEL A BRUXELLES

par Jean de la Guérivière

SOMMAIRE: L'Europe des Douze fonctionnait avec neuf langues. On en parle désormais onze. Partie serrée entre le français et l'anglais pour la suprématie linguistique. (Le Monde, le 12 janvier 1995)

Ce n'est pas la guerre, loin s'en faut, mais les escarmouches ne manquent pas. Une guérilla plus ou moins feutrée s'est engagée à Bruxelles entre langues »dominantes , à coups d'»instructions gouvernementales et de pressions. Dans le même temps, l'élargissement de l'Union européenne accroît les difficultés de communication et gonfle les effectifs - déjà considérables - des fonctionnaires affectés à l'interprétariat.

Jusqu'aux consignes pour les exercices d'incendie affichées dans les bureaux et rédigées en neuf langues, l'égalité linguistique entre les États membres de l'Union est hautement proclamée, tant dans la capitale belge qu'à Strasbourg. Toute réunion importante a lieu en présence d'une multitude d'interprètes enfermés dans les cages de traduction simultanée qui font partie du décor de l'eurocratie. Partout, un tableau affiche le numéro des canaux disponibles: allemand, anglais, danois, espagnol, français, grec, italien, néerlandais et portugais. Les Irlandais ont fait preuve de compréhension en ne demandant pas l'introduction du gaélique. Le belge n'existe pas. Le luxembourgeois si, mais le grand-duché en a fait grâce à l'Union européenne.

En dehors du corps d'élite des interprètes-traducteurs, le célèbre SCI, »service commun interprétation-conférences de la Commission, des milliers de fonctionnaires européens sont payés uniquement pour remplir des tâches linguistiques. On atteint des records au Parlement européen, où il n'est pas question que le moindre communiqué, la moindre intervention en séance, soient ignorés des autres élus du peuple. La machine est impressionnante, grande consommatrice de papier. Avec parfois des dérapages spectaculaires, tel ce texte évoquant »les avions sans pilote qui prennent pour cible les centrales nucléaires , alors que, dans la langue originelle, il s'agissait des »avions qui survolent les centrales en pilotage automatique . »D'ores et déjà, 1 % du budget des institutions communautaires [proche de 500 milliards de francs au total en 1994] est consacré à l'interprétation et à la traduction, indique Philippe Petit-Laurent, ancien directeur du personnel à la Commmission. Cela mobilise 20 % des effectifs de la Com

mission, 50 % au Parlement et 80 % à la Cour de justice de l'Union européenne. Chaque langue nouvelle devrait entraîner le recrutement de quelque deux cents traducteurs. A douze, le nombre des combinaisons linguistiques (traduction d'une langue à l'autre et réciproquement) était de soixante-douze. A quinze, on atteindra la centaine et, avec l'entrée de la Hongrie, de la Pologne, de la République tchèque, de la Slovaquie et de la Slovénie, on en arriverait à quelque deux cents...

Faudra-t-il étendre aux procédures formelles (réunions ministérielles, débats parlementaires) le recours à trois langues principales (français, anglais, et, dans une moindre mesure, allemand) déjà en usage pour les procédures informelles et urgentes (besogne quotidienne dans les services de la Commission, débats d'experts, réunions préparatoires du Conseil)? En dehors de légitimes fiertés nationales, il existe de délicats problèmes juridiques. »L'Union européenne n'est pas un »machin comme l'ONU, rappelle un expert. Sa »législation , directement applicable dans tous les États membres, doit être comprise par l'ensemble des populations concernées. C'est pourquoi les trois éditions quotidiennes du journal officiel de l'Union européenne seront publiées en onze langues.

Sans remettre en question l'égalité linguistique pour les documents officiels, Alain Lamassoure, ministre délégué aux affaires européennes, a annoncé, le 14 décembre 1994, que la France profiterait de sa présidence de l'Union européenne - premier semestre 1995 - pour proposer »la mise en place d'un régime de cinq langues de travail, régime limité a fonctionnement interne des institutions . La réaction a été immédiate: le gouvernement grec a vigoureusement protesté; quant à la presse d'Athènes, elle est allée jusqu'à évoquer »une Europe à deux vitesses, même pour les langues .

Jusqu'à présent, à Bruxelles, la cohabitation de fait de cinq »grandes langues - anglais, français, allemand, espagnol et italien - a permis d'éviter le recours au tout-anglais, comme au FMI, à la Banque mondiale et, dans une moindre mesure, à l'OTAN, sans parler de la situation spécifique à l'ONU. Mais, demande M. Petit-Laurent, spécialiste de ces questions à Bruxelles, »si un peu de multilinguisme éloigne de l'anglais, beaucoup de multilinguisme ne risque-t-il pas d'y ramener immanquablement? . La question est posée depuis l'arrivée des Finlandais et des Suédois, qui, à l'image des Danois et des Néerlandais, ont tendance à s'exprimer spontanément dans la langue du commerce international. A la direction générale des relations extérieures de la Commission, de même que dans les services de »Phare - où l'on met en oeuvre la coopération avec les pays de l'Est ayant vocation à entrer un jour dans l'Union européenne -, on constate l'attirance des Polonais et des Hongrois pour l'anglo-américain basique, en passe

de devenir ce »volapuk intégré que moquait de Gaulle. Seuls, les Bulgares et les Roumains reviennent avec soulagement au français si, dans les nombreuses réunions de travail entre les Quinze et leurs partenaires, un natif de l'Hexagone ose prendre l'initiative de recourir à sa langue, ce qui n'est pas toujours le cas, malgré les consignes de Paris.

Le 21 mars 1994, Edouard Balladur a envoyé à ses ministres une lettre très ferme au sujet des »relations entre les administrations françaises et les institutions de l'Union européenne . Il demande aux responsables de »refuser qu'une décision soit prise sur un texte dont la version française ne serait pas disponible, voire de surseoir à la discussion d'un point de l'ordre du jour pour lequel les documents en français n'auront pas été distribués en temps utile . Principaux contributeurs du budget communautaire, les Allemands entendent dire leur mot. L'arrivée de l'Autriche et celle, à moyen terme, de pays d'Europe centrale proches d'eux culturellement les incitent à relever la tête. Les Espagnols n'oublient pas qu'ils parlent une langue à vocation mondiale. Dans certaines réunions techniques, où un quorum est requis pour prendre une décision, ils n'hésitent plus à tout bloquer si la traduction simultanée ne leur assure pas un »retour dans leur langue.

Sans vouloir transformer la construction européenne en affrontement linguistique, certains francophones ne sont pas prêts à se laisser entraîner par le grégarisme anglophone de nombreux technocrates et, loin de se cantonner dans une attitude défensive, ont opté pour un optimisme militant. »Il n'est pas exagéré de dire que l'avenir du français, langue internationale, repose sur deux piliers: la francophonie d'outre-mer et les institutions européennes , concluait, en 1991, un groupe d'étude de l'Association des Français fonctionnaires des Communautés européennes. L'élargissement ne les a pas fait changer d'avis, même si le contexte est moins favorable.

Les premières escarmouches ont commencé en salle de presse. Tous les jours, à midi, en son siège du 45 avenue d'Auderghem à Bruxelles, la Commission vante ses travaux et ses oeuvres. Des kilos de papier sont utilisés pour les communiqués et les fameuses »IP (»informations de presse ), généralement en anglais et en français, avec une tendance à l'abandon de celui-ci quand le commissaire européen ou les »huiles de la direction générale concernés par l'ordre du jour ne sont pas spontanément francophones. Mais, jusqu'à présent, la communication orale s'est faite exclusivement en français. La traduction simultanée ne fonctionnait qu'en cas de visite d'un commissaire ou d'un hôte de marque. Les journalistes britanniques - plus de quatre-vingts, dont une vingtaine pour la seule agence Reuter - se sont pliés à cette obligation, pour eux unique au monde. Non sans d'insidieuses manoeuvres, afin d'amener les orateurs à dire quelques mots en anglais »pour la BBC . L'afflux constant de nouveaux correspondants - Nordiqu

es »citoyens de l'Union ou japonais attentifs aux débats de Bruxelles - remet ce monopole en question.

Parlant au nom des quelque 750 journalistes accrédités à la Commission (autant qu'à Washington), l'association de la presse internationale à Bruxelles a mandaté ses dirigeants pour négocier »l'usage des langues française et anglaise à égalité à partir de 1995 . Certains représentants des titres parisiens n'ont, quant à eux, pas voulu donner l'impression de mener un »combat nationaliste d'arrière-garde . Pourtant, le »réalisme , au nom de la communication avec la planète entière, n'empêche pas certains francophones étrangers, notamment les correspondants maghrébins, de juger étrange, en termes politiques, que l'Union européenne se construise dans la langue des »derniers de la classe .

La suprématie originelle du français s'explique par l'adhésion tardive (en 1973) et rétive de la Grande-Bretagne à la CEE. En 1993, les Français constituaient 17 % du personnel d'encadrement de la Commission (agents de niveau A). A la même Commission, environ 70 % des textes originaux étaient encore en français, pourcentage situé tout de suite derrière celui de l'Organisation internationale du travail (85 %). A l'OCDE, au contraire, 75 % des originaux étaient en anglais. L'implantation de la Commission à Bruxelles joue, en outre, un rôle considérable. On ne dira jamais assez l'apport belge à la francophonie, par le biais des institutions européennes et même de l'OTAN. Pour des raisons évidentes, un bon tiers des effectifs subalternes de la Commission est constitué de Belges recrutés sur place. La langue naturelle de la majorité des secrétaires est celle des Wallons et des Bruxellois francophones. Dans les instances dirigeantes de l'Union européenne, les Flamands s'expriment volontiers et aisément en français

dès lors qu'ils sont soustraits aux querelles linguistiques belgobelges.

Quatre membres de la nouvelle Commission s'expriment naturellement en français: le président Santer, Edith Cresson, Yves-Thibault de Silguy et, bien souvent, le Belge flamand Karel Van Miert. Leurs collègues italiens, espagnols et portugais ont une sensibilité latine. Cela constitue encore un noyau dur, au moment où l'axe de l'Union européenne se déplace vers le Nord et l'Est.

Chaque nouvel élargissement est un choc culturel pour les fonctionnaires européens. Georges Pompidou avait subordonné l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'envoi par Londres de fonctionnaires parlant correctement le français. L'entrée de la Grèce dans le club, en 1986, fut un peu bâclée. Ses fonctionnaires n'avaient généralement pas le niveau requis par les concours qui, normalement, permettent d'accéder à la fonction publique européenne. »En 1986, pour l'entrée des Espagnols et des Portugais, les consignes furent d'éviter le laxisme qui avait prévalu en faveur des Grecs , raconte un ancien président de jury.

Etrangement, le triple élargissement de 1995 ne paraît pas avoir suscité des préparatifs analogues. Plusieurs centaines d'Autrichiens sont arrivés ou vont arriver à Bruxelles sans qu'on ait beaucoup parlé de leur formation préalable. La même discrétion prévaut pour les autres »bleus qui s'intégreront progressivement dans l'eurocratie. Comme si, lancée dans une fuite en avant et consciente que des problèmes encore plus vastes surgiront avec l'élargissement à l'Est, la Commission prenait moins de précautions que par le passé ou ajournait un débat de fond délicat.

En fait, les problèmes linguistiques à la Commission sont le reflet de la situation prévalant sur le Vieux Continent, où la jeunesse cultivée est de moins en moins capable de communiquer dans une autre langue que l'anglo-américain. Actuellement, dans l'Europe des Quinze, parmi les élèves de l'enseignement secondaire, 83% apprennent l'anglais comme première ou seconde langue étrangère, 32% le français, et seulement 16% l'allemand; l'espagnol et l'italien sont de plus en plus délaissés. Puisqu'il est vain de parler de la construction européenne sans un minimum de plurilinguisme dans la population, la France va proposer la signature d'une convention intergouvernementale rendant obligatoire l'apprentissage de deux langues étrangères européennes pour tous les enfants de l'Union.

 
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