Guiseppe Turi, l'auteur de cet article, est spécialiste en droit linguistique comparé et secrétaire général de l'Académie internationale de Droit linguistique dont le siège est à Montréal.SOMMAIRE: Nous voulons affirmer politiquement le droit à la langue; comme le soutient Giuseppe Turi, secrétaire général de l'Académie internationale de droit linguistique, il doit être considéré comme "droit fondamental, explicite et autonome, comme un droit premier, préalable à l'exercice des autres droits fondamentaux".
Si vraiment l'on croit au droit aux langues, et à ses deux principes -la dignité et l'égalité de toutes les langues-, plusieurs questions se posent: est-il normal qu'une langue locale ou nationale assume une fonction de langue internationale? Quelles en seront les conséquences pour les autres langues? Et quelles en seront les conséquences sur cette même langue et sur une culture devenues improprement internationales?
(LE PARTI NOUVEAU - N. 6 - MARS 1992)
Dans le but de régulariser les phénomènes et les problèmes qui découlent des contacts, des conflits et des inégalités linguistiques, les Etats modernes légifèrent d'une façon toujours plus déterminante en matière de politique linguistique. Ce problème est particulièrement aigu là où vivent ensemble, sur un même territoire politique, des langues objectivement dominantes et dominées, c'est-à-dire des majorités et des minorités linguistiques.
En fonction de leur champ d'application, les législations linguistiques sont classées en deux catégories, selon qu'il s'agisse ou non de l'usage officiel de la langue. En outre, chacune d'elle se subdivise en quatre catégories selon ses fonctions: législation linguistique officielle (législation, justice, administration publique et enseignement), législation linguistique normalisante (travail, communication, culture, commerce et affaires), législation linguistique standardisante (standards linguistiques à respecter dans des domaines précis, limités et normalement officiels) et législation linguistique libérale (droits linguistiques reconnus).
Le droit à la langue repose sur deux principes fondamentaux et interdépendants: la dignité et l'égalité de toutes les langues.
Malheureusement, pour des raisons historiques relativement claires, toutes les langues ne sont pas égales entre elles. Il y a des langues importantes, des langues dominantes et des langues dominées, des langues plus ou moins internationales et des langues plus ou moins locales. Lorsqu'un Etat légifère en matière linguistique, il ne fait pas que planifier légalement l'usage et l'emploi d'une ou plusieurs langues. Il protège et assure la promotion d'une ou plusieurs langues plus particulièrement, dans le but d'essayer de rétablir un équilibre culturellement plus équitable entre les différentes langues qui sont présentes sur le territoire politique. Il le fait parce qu'il croit à des droits et des devoirs nouveaux d'ordre linguistique. Si l'Etat légifère effectivement dans ce but, s'il reconnaît et se consacre plus spécifiquement au droit à la langue et à ses principes fondamentaux, il est très certainement louable. Si, par contre, il le fait pour protéger et promouvoir d'une façon discriminatoire ou hiérarchi
que une ou plusieurs langues ou, comme cela arrive quelquefois, pour défendre la langue de la majorité, cet Etat n'est digne d'aucun éloge.
Par conséquent, une évidence s'impose davantage chaque jour: la nécessité et l'urgence de reconnaître et de consacrer juridiquement, de manière explicite, le droit à la langue. C'est un droit individuel et collectif. Il ne doit plus être considéré comme un droit fondamental implicite -qui découle, entre autres, du droit fondamental et explicite qui est la liberté d'expression- mais comme un droit fondamental explicite et autonome, comme un droit premier préalable à l'exercice des autres droits fondamentaux. La reconnaissance et la consécration du droit à la langue paraissent désormais possibles parce que nations et communautés internationales rencontrent cette tendance culturelle, d'origine écologique, qui veut protéger et promouvoir le droit à la différence, source de créativité pour les sociétés comme pour les individus et les familles.
Mais, proposée de cette manière, la lutte culturelle sera difficile car la majorité des Etats modernes n'est pas prête pour une telle reconnaissance et une telle consécration. Il faudra être très vigilant si l'on veut éviter que l'intervention publique ne se transforme ni en une banale intervention en faveur des "usagers" linguistiques ni en une intervention autoritaire en faveur d'une langue particulière, considérée comme un bien unique ou un patrimoine linguistique et culturel à défendre. En réalité, la langue est un bien écologique qui appartient à tous. Elle doit être protégée et soutenue pour défendre toujours plus les deux principes fondamentaux du droit à la langue.
L'art. 27 du Pacte international de 1976 relatif aux droits civils et politiques constitue une excellente initiative dans la mesure où il reconnaît et consacre d'une certaine façon le droit à la langue. Mais il faut aller plus loin.
Reconnaître et consacrer le droit à la langue signifie en réalité reconnaître et consacrer la "Tour de Babel", c'est-à-dire non pas une malédiction de Dieu mais un fait humain, le plus éternel qui soit, par ses manifestations exceptionnelles des différences et des particularités culturelles, individuelles et collectives. Le fait qu'il y ait des milliers de langues nationales et locales crée inévitablement le besoin d'une ou plusieurs langues internationales. Langues "internationales", le grec, le latin et le français hier, l'anglais aujourd'hui, et demain, peut-être le japonais ou le portugais, sont des langues nationales ou locales qui s'imposent d'une manière politique et hégémonique sur les autres langues. De nos jours, l'hindi-ourdou et le chinois sont les langues les plus parlées dans le monde; cependant, la langue internationale demeure l'anglais. Est-il normal qu'une langue nationale ou locale, qui est la manifestation d'une culture particulière, joue le rôle de langue internationale? Quelles en sero
nt les conséquences pour les autres langues et les autres cultures nationales et locales, pour cette langue et cette culture qui sont devenues internationales ?
Pour éviter de telles conséquences qui, dans la mesure où toute manifestation d'hégémonie est dangereuse, sont souvent négatives -et pas seulement sur le plan linguistique-, une solution existe. Elle s'appelle l'espéranto.
L'espéranto, langue artificielle sous certains aspects, est naturellement une langue internationale. Elle n'interfère donc pas avec les autres langues qui sont naturellement non internationales et artificiellement internationales. De ce point de vue, c'est une langue "neutre". Si l'on croit réellement au droit à la langue en tant que droit fondamental par excellence et si l'on croit à ses deux principes, la dignité et l'égalité de toutes les langues, le moment semble venu d'encourager la diffusion de l'espéranto comme langue internationale. Celle-ci saura en effet ne pas interférer outre mesure sur la vitalité différente des autres langues nationales et locales.
En effet, la meilleure et la plus intelligente façon de lutter contre un nouveau fléau comme "la guerre des langues" -qui s'annonce féroce-, est précisément de reconnaître et de consacrer effectivement le droit à la langue et l'importance d'une langue internationale neutre. L'on peut et l'on doit éviter une telle guerre. La paix linguistique est possible, elle apportera la richesse culturelle. Mais il faut agir.