OBJECTIFS LINGUISTIQUES ET INSTRUMENTS POLITIQUES POUR LA COMMUNICATION EUROPENNE ET INTERNATIONALEpar Andrea CHITI BATELLI
SOMMAIRE: Document sur l'espéranto préparé pour le 36 ème
Congrès du Parti radical (Rome, Hôtel Ergife, 30 avril - 3 mai)
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I. Le préalable politique
Notre but est de démontrer que les objectifs à suivre dans le domaine de la communication internationale, au niveau européen et mondial, ainsi que pour tous les problèmes qui s'y rattachent - dont nous parlerons dans la deuxième partie - n'admettent qu'une solution politique, comme nous le verrons dans la première partie. D'où l'exigence d'une stratégie précise sur laquelle concentrer nos efforts dès maintenant et jusqu'à la fin du siècle; et ce sera l'objet de la troisième partie.
On peut affirmer pour simplifier que la suprématie linguistique de l'anglais n'est qu'une conséquence de la suprématie politique exercée par les nations et les peuples qui parlent cette langue sur les cinq continents, surtout les Etats-Unis, ce qui lui assure de facto le rôle de lingua franca européenne et mondiale. En conséquence, tous ceux qui veulent s'opposer à cette tendance hégémonique et glottophagique, ainsi que ceux qui désirent l'affirmation d'une langue neutre comme lingua franca internationale et en particulier européenne, se voient obligés - s'ils ne veulent pas poursuivre un objectif purement utopique - de s'efforcer d'instaurer un pouvoir politique aux dimensions comparables à celles des USA, un pouvoir dont l'intérêt fondamental serait d'adopter comme lingua franca une langue non discriminatoire comme l'espéranto, car seul un idiome de ce type permettrait à ce pouvoir de consolider sa propre indépendance culturelle et politique, tout en préservant la pluralité des langues européennes (menacée
s aujourd'hui par l'expansion progressive de l'anglais), ainsi que la pluralité des cultures européennes, qui risqueraient également de se dissoudre, si les langues qui les véhiculent et qui en rendent possible la survivance venaient à disparaître.
II Le problème linguistique dans la communication internationale: objectifs
Après avoir bien mis en évidence cet important facteur préliminaire, arrêtons-nous un instant pour analyser l'état actuel de la communication internationale sous l'aspect linguistique, les risques encourus et les remèdes à apporter. Dans à peine quelques dizaines d'années, l'existence même des langues européennes sera remise en cause par un danger extrêmement sérieux: l'affirmation progressive de l'anglais comme lingua franca de facto dans le monde entier.
Le destin des langues autochtones en Europe à l'époque de l'Empire romain, c'est-à-dire leur destruction et leur substitution par le latin, de même que celui des langues de l'Amérique du Nord et du Sud qui furent, après la découverte du Nouveau monde, anéanties par l'espagnol, le portugais, l'anglais et le français, ne fait pas de doute. La seule différence tient dans ce que le processus a nécessité autrefois plusieurs siècles, alors qu'il aura lieu aujourd'hui en une ou deux générations, car l'anglais peut non seulement compter sur la force politique et économique des pays anglophones, et en particulier des Etats-Unis, mais aussi sur la force encore plus décisive des mass media, surtout de la télévision ( ou pire encore, de la télévision par satellite). Une langue vivante n'est en effet pas un instrument de communication neutre et asseptisé, c'est aussi l'expression d'un style de vie, le Träger d'une Weltanschauung; en conséquence, il est nécessairement intolérant et tend a remplacer toutes les autres Welta
nschauungen par la sienne.
La seule réponse rationnelle à ce péril est radicale: introduire l'utilisation comme lingua franca d'une langue qui n'ait pas le pouvoir destructeur de l'anglais. Le latin a perdu son pouvoir destructeur après être devenu une langue morte, tout en restant, pendant tout le Moyen-Age et la Renaissance, la lingua franca des savants et des étudiants, de l'élite intellectuelle et aussi de l'Eglise, sans pour autant menacer le français, l'allemand, l'espagnol, etc... Cela nous montre - historia magistra vitae - quelle devrait être la solution à notre problème: une langue qui ne soit la langue maternelle de personne, qui n'ait derrière elle la force politique et culturelle d'aucun peuple ou d'aucun Etat, ou, pire encore, d'un groupe de peuples ou d'Etats présents sur les cinq continents. Comme nous vivons à une époque de communication de masse, où l'élite ou l'intelligentsia ne sont pas les seuls à avoir besoin d'un accès à la communication internationale, seule une langue à la fois "morte" (c'est-à-dire neutre) et
en même temps facile est adaptée à nos exigences et à notre temps. Or seul une langue artificielle possède ces caractéristiques. Et seul l'espéranto a été utilisé suffisemment longtemps et possède une "infrastructure" suffisante (à savoir une littérature qui porte sur une grande variété de thèmes et un mombre important de locuteurs) pour pouvoir être candidat, hic et nunc, à cette charge. Et, ce qui est encore plus important, c'est l'unique langue qui est en harmonie avec la "raison d'Etat" d'une Fédération européenne, c'est-à-dire avec l'aspiration de l'Europe à l'indépendance pour elle-même, afin d'aider le Tiers monde à conquérir une indépendance analogue, aussi bien politique que culturelle.
Un dernier aspect, pas forcément secondaire, est que l'adoption de l'espéranto serait d'une importance fondamentale pour la création d'une situation de parité entre les nouvelles langues dominantes et les idiomes subalternes des ethnies minoritaires, et fournirait ainsi une contribution essentielle pour libérer ces dernières de l'aliénation dont elles souffrent aujourd'hui à cause des inégalités existantes.
Malheureusement, il est utopique, dans l'état des choses, d'espérer que l'Europe puisse faire un tel choix à court terme. L'obstacle principal n'est probablement pas la force sociologique de l'anglais, qui est déjà, dans une large mesure, une lingua franca. L'obstacle majeur est psychologique: le sentiment inconscient, très diffusé à cause du manque total d'information, que le recours à une langue inventée, privée de tradition historique, impliquerait, tant au niveau individuel que collectif, une "perte d'identité" radicale. Le problème peut sembler à première vue insoluble, mais une solution nous est offerte grâce à la récente Sprachkybernetik (cybernétique linguistique), et en particulier aux recherches conduites à l'université de Paderborn, en Allemagne, sous la direction du professeur Helmar Frank. Ces recherches ont confirmé et démontré définitivement, avec des méthodes rigoureusement scientifiques et des systèmes de mesures quantitatives, que l'étude de l'espéranto constitue, grâce à sa facilité et à s
a rationalité, la meilleure préparation à l'étude de toute autre langue vivante, en particulier des langues indo-européennes, et parmi celles-ci, de l'anglais. En d'autres termes, ceux qui, après avoir fait deux ans d'espéranto, commencent en troisième année à étudier une langue naturelle comme l'anglais, le français, etc..., dépasseront en quatrième année le niveau de connaissance et la capacité d'utilisation de ceux qui ont commencé directement cette langue quatre ans auparavant. Je considère donc que cette méthode doit être utilisée dans toute la Communauté européenne, en commençant par les pays qui, comme l'Italie, sont en train d'examiner la possibilité d'introduire l'enseignement d'une langue étrangère à l'école primaire. D'un côté, on peut et on doit apporter des améliorations à l'aide des méthodes les plus avancées en matière de didactique des langues (en ce qui concerne les moyens et modalités d'enseignement, pas à propos du choix de la langue enseignée); d'un autre côté, et c'est beaucoup plus impo
rtant, il y a le fait que même ceux qui sont hostiles au choix de l'espéranto comme lingua franca internationale peuvent accepter cette solution: l'utilisation de l'espéranto comme moyen ne signifie pas qu'il doive être accepté comme une fin. En outre, cette stratégie contribuera à éliminer l'aversion radicale vis-à-vis de l'espéranto de la part de ceux qui s'y opposent à cause de ce qu'on a appelé le "complexe de la perte de l'identité", qui a été identifié par le psychologue et linguiste Claude Piron de l'Université de Genève: c'est, pour ces personnes, comme si l'usage d'une langue inventée et privée de racines historiques, même uniquement comme langue auxiliaire, pourrait détruire à la racine leur personnalité culturelle, tant individuelle que nationale. Une utilisation purement propédeutique et didactique, et donc seulement temporaire, de l'espéranto ne peut susciter de telles peurs irrationnelles ou, du moins, peut servir à les contenir de manière appréciable. En outre, la diffusion pour ainsi dire "en
démique" d'une langue extrêmement facile, qui s'oublie forcément plus difficilement qu'une langue naturelle, servira à réduire les craintes ci-dessus, une fois que les faits et l'expérience seront en mesure de parler d'eux-même, et préparera en même temps le terrain à la "diffusion "épidémique" de l'espéranto, c'est-à-dire à la réalisation du projet à long terme, beaucoup plus ambitieux, dont il a été question plus haut, concernant l'espéranto non plus seulement comme moyen, mais aussi comme fin.
Un second objectif, non moins important, est la création dans nos universités d'instituts interdisciplinaires (si possible avec la collaboration des universités de différents Pays européens) qui étudieront les problèmes de la communication internationale du point de vue de la politologie, de la sociologie, de la pédagogie, de la linguistique et de la cybernétique. Voilà le programme à court terme que nous pouvons et que nous devons commencer à réaliser.
Une seconde phase, destinée à un futur moins immédiat, a été décrite dans les termes suivants par Jean-Pierre VAN DETH de l'Association internationale pour la recherche et la diffusion des méthodes audiovisuelles et strucuro-globales de Gand, en Belgique:
L'enseignement actuel des langues "dans un but spécifique" - de loin la méthode la plus diffusée, car c'est la seule adaptée à l'éducation de masse - est tellement élémentaire qu'il est hors de question que la connaissance des langues étrangères acquise de cette façon puisse avoir une valeur formative, améliorant la Bildung de l'étudiant et ouvrant son esprit à la culture des autres peuples. Un tel niveau de connaissance d'une langue étrangère est utile seulement pour les menues exigences de la vie quotidienne, au guichet de la gare, par exemple, ou au restaurant. Mais si cela doit servir seulement à cela, il est absurde de perdre autant de temps à apprendre des langues difficiles comme le sont les langues naturelles; pour une communication aussi élémentaire, l'espéranto est plus que suffisant et permet, dans la mesure où l'apprentissage est plus rapide et plus efficace, une énorme économie de temps et d'énergie. Cette proposition - l'espéranto "pour touristes", "dans un but spécifique" ou "pour les exigence
s de la vie quotidienne" - est particulièrement importante et mérite d'être soutenue, car elle permet de dépasser une autre forme possible du "complexe" décrit plus haut, qui peut se résumer de la manière suivante: une langue inventée comme l'espéranto peut être comparée à un automate, capable seulement de mouvements simples, approximatifs; mais si un langage de ce genre est utilisé sans restrictions, il risque de détruire notre richesse spirituelle, annihilant notre humanité à travers une réduction de la communication à des formes extrêmement grossières et primitives. C'est justement pour cette raison, au niveau international (et surtout, dès que ce sera possible, européen) qu'une telle langue peut se révèler être un instrument utile - vu la grande facilité avec laquelle on peut l'apprendre - dans les secteurs les plus simples de la communication comme le tourisme, les transports, le commerce, etc... , ce qui en fait un instrument acceptable même par ceux pour lesquels une telle langue n'est pas adaptée aux
formes les plus élevées de la communication, en particulier de caractère culturel, car pour cela, il y a et il y aura toujours les langues naturelles.
Voilà la conviction qui a inspiré Van Deth. Peu importe si l'on ne partage pas toutes ses affirmations, car l'espéranto a déjà démontré qu'il avait une capacité expressive qui n'était en rien inférieure à celle de n'importe quelle langue naturelle, et qui peut même, pour certains aspects, sembler supérieure, par sa souplesse et sa flexibilité. Malgré cela, il ne convient pas de dénoncer cette erreur maintenant, mais au contraire, de l'encourager et de l'utiliser. Il sera grand temps de la corriger dans l'avenir: la seule chose qui compte, actuellement, c'est que, grâce à cette erreur, on parvienne à une situation meilleure pour dépasser un obstacle psychologique et pour progresser significativement sur le chemin de ce que j'ai défini comme la "diffusion endémique" de l'espéranto.
Ces suggestions ne constituent, comme je l'ai dit, que l'esquisse d'une seconde phase, mais celle-ci ne pourra se réaliser sans l'accord préalable d'un certain nombre de nations (alors que la troisième phase correspondrait à l'usage de l'espéranto pour la communication scientifique au niveau international). La première phase, l'objectif immédiat, est et reste donc celle qui a été indiquée par les chercheurs de Paderborn. Or cet objectif est malheureusement resté jusqu'à aujourd'hui totalement inconnu, ou a été volontairement ignoré par les experts de cette discipline qui se définit elle-même sous le vocable de "didactique des langues" ou de "linguistique appliquée". La valeur propédeutique et didactique de l'espéranto dans l'enseignement des langues modernes est, à mon avis, une grande découverte en matière de didactique des langues. Si les spécialistes de cette discipline ignorent systématiquement cette découverte, sans jamais la prendre en considération, même pas pour la réfuter (en fait, ils ne prennent m
ême pas la peine de la mentionner, tamquam non esset), cela ne peut être dû à des raisons scientifiques, qui devraient être inspirées par des principes d'objectivité et de constante disponibilité à enquêter et à remettre en question les conclusions auxquelles on est parvenu. Toute certitude acquise devrait être considérée comme provisoire et comme susceptible d'être dépassée par le progrès scientifique. Pour ce qui est de la question qui nous concerne ici, les experts de didactique des langues, au contraire, ont tous, presque sans exception, choisi la stratégie du silence. Celle-ci ne peut donc être inspirée que par des préjudices, c'est-à-dire par le fait que leur culture, leurs sources d'information, leurs intérêts en tant qu'enseignants, les ont amené à une condition de soumission quasi-totale à la culture (et à la littérature spécialisée) anglo-saxone, au point que l'anglais est l'unique langue "internationale" qu'ils soient disposés à prendre en considération, qu'ils évitent soigneusement toute discussi
on sur l'autre choix possible que serait une langue programmée et, surtout, qu'ils ignorent obstinément les conséquences désastreuses de cette glottophagie qu'implique l'expansion continue de l'anglais. Pire encore: ils minimisent aveuglément et nient toutes ces conséquences, lorsqu'ils sont contraints de prendre le problème en considération, sans aucune argumentation sérieuse.
Il est donc opportun de rappeler aux spécialistes de la didactique des langues ce qui suit, en commençant par une admonition en latin: Sutor, ne supra crepidam. Votre science est une science de méthodes, non de fins. Votre tâche est donc d'étudier et d'évaluer les meilleures méthodes pour enseigner les langues. Mais le choix d'une langue comme lingua franca internationale, et le fait de se résigner (après en avoir attentivement examiné les conséquences) à la victoire inévitable de l'anglais - ce qui se produira certainement, si l'on ne fait aucun effort pour s'y opposer -, tout ceci dépasse votre compétence et doit rester la tâche des hommes politiques, secondés et informés par des historiens, des sociologues, des linguistes, des experts en communication et en matière d'organisations internationales.
Tout ce qui est proposé ci-dessus ne peut néanmoins avoir lieu sans un profond changement des attitudes mentales et culturelles dans le secteur qui nous intéresse. Et cela implique, en conséquence, une totale prise de conscience, une responsabilité et un engagement - actif, direct et constant - de la part des intellectuels et des forces créatives européennes, avant tout de celles qui, les premières et le plus directement, souffrent de la glottophagie qui découlera de l'affirmation de l'anglais.
On peut encore comprendre, mais certainement pas excuser, cette trahison des clers qui s'est vérifiée jusqu'à aujourd'hui: polarisés qu'ils étaient par le conflit entre les deux Grands, et rangés en bon ordre de l'un ou l'autre côté, ils en ont oublié jusqu'à présent tant le problème de l'unité européenne que celui de la communication et de la culture internationale.
Cette carence et ce désintérêt - toujours coupables- sont aujourd'hui totalement inadmissibles.
III Une stratégie politque indispensable: la création d'une Fédération européenne d'ici à l'an deux mille
Cela dit, l'engagement des intellectuels ne suffit pas non plus: il faut, avant tout, un nouveau pouvoir politique.
Dans la Section I, nous avons énoncé la prémisse politique: une langue - dans notre cas, l'espéranto - ne se diffuse pas en vertu de sa facilité ou de sa meilleure adaptation à la communication internationale: c'est là une condition nécessaire, mais pas suffisante. Elle se diffuse au contraire, si elle est adoptée par un pouvoir politique en mesure de l'imposer. Le latin submergea le Vieux continent (et détruisit les langues de l'ancienne Europe) non pas à cause de la beauté de la poésie de Virgile ou d'Horace, ou de l'élégance de la prose de Cicéron ou de Tacite, mais par la force des légions romaines, suivant ce que nous pourrions définir comme "la loi fondamentale de la sociolinguistique". Ayant établi que la création d'une Fédération européenne est, ici et maintenant, le seul moyen de donner à l'espéranto une première mais décisive possibilité de se diffuser, nous devons définir à présent une stratégie qui consente d'atteindre cet objectif politique avant la fin du siècle. L'évolution même de l'unificati
on européenne nous suggère une stratégie. Cette évolution peut être grossièrement résumée de la manière suivante:
1) D'un côté, les grands événements qui ont secoué l'Europe depuis 1989 rendent nécessaire de réaliser:
a) une Union politique
b) une Union paneuropéenne
c) une Union fédérale
C'est seulement ainsi que les Pays ex-communistes pourront être aidés à devenir à court terme des membres à part entière de l'Union européenne, et c'est seulement ainsi que cette dernière pourra se présenter comme une institution à même de résoudre les nouveaux conflits ethniques, tout en assurant à la fois l'autonomie des différents membres et l'unité de l'ensemble.
2) D'un autre côté, on a décidé à Maastricht de ne créer qu'une Union économique et monétaire limitée à douze.
3) D'un autre côté encore, le Gouvernement allemand a soutenu et continuera de soutenir une solide Union politique et une compétence générale, la seule qui consente d'englober le dynamisme économique et politique de la "Grande Allemagne", alors que des secteurs de plus en plus larges de la société réclament une Allemagne qui "ferait tout toute seule", aspirant donc non pas à une Allemagne européiste, mais à une Europe germanisée. En conséquence, toutes les forces européistes et fédéralistes devraient fournir leur appui au courageux programme politique allemand, qui a vu dernièrement se réduire le nombre des ses partisans, en organisant une grande mobilisation de la société européenne.
Cette mobilisation devrait avoir les caractéristiques suivantes: en 1952, les fédéralistes réussirent - grâce au Président du conseil italien de l'époque, Alcide De Gasperi (et, à travers lui, avec l'aide de Konrad Adenauer, Paul Henri Spaak et Robert Schumann) - à faire que les Gouvernements des Six (les seuls pays à cette époque impliqués dans le processus d'unification européenne) chargeassent le Parlement européen, dans la forme qu'avait alors l'Assemblée de la Communauté européenne du charbon et de l'acier, d'un mandat pour rédiger un projet pour la réalisation d'une Communauté politique européenne, projet qui fut en effet élaboré en l'espace de six mois. Le projet n'eut pas de suite, à cause de l'opposition de la France, mais cette procédure est toujours valable. Toutes les forces, les mouvements, les associations européistes et fédéralistes devraient passer un accord analogue - un pactum tacitum de Europa condenda - avec le Gouvernement allemand afin de jeter les bases de l'Europe du futur, en orga
nisant une campagne massive pour la relance de l'Europe politique. En 1994 auront lieu les troisièmes élections européennes pour un Parlement qui est, de fait, seulement une assemblée consultative. En conséquence, si les choses restent comme elles sont, les élections européennes sont condamnées à se dérouler dans l'indifférence générale, encore plus que dans le passé. La situation sera cependant complètement différente, si l'on réussit à obtenir que les Gouvernements des douze, ou au moins certains d'entre eux, chargent le Parlement européen, avant son élection, du mandat d'élaborer un Projet de Constitution fédérale européenne, étant entendu qu'il devra être mené à bien dans un délai d'un an et que le projet en question sera soumis à la ratification directe des Parlements nationaux (ou bien selon ce qui est prescrit dans les différentes consitutions, à un référendum populaire), sans passer à travers l'exténuante procédure des conférences diplomatiques qui, en 1984-85, conduisirent à l'avilissement du "Proje
t Spinelli", déjà approuvé par le Parlement européen, mais défiguré par la suite et réduit à l'"Acte unique". Ni les mouvements européistes et fédéralistes, ni le Parlement européen n'ont à eux seuls la force ou l'autorité politique de mener à bien une entreprise politique d'une telle portée. Grâce cependant au soutien d'un allié comme le Gouvernement allemand, et grâce à la solidarité de ceux qui en suivront l'exemple, l'entreprise ne semble pas impossible. Voilà l'objectif du moment, das Gebot der Stunde, la stratégie à suivre d'ici à la fin du siècle. Les espérantistes devront y prendre une part active - également comme "communauté-pont" - avec la conviction que leurs objectifs politiques spécifiques ne pourront être atteints qu'à travers la réalisation de cette prémisse politique fondamentale.
BIBLIOGRAPHIE
J'ai fourni une bibliographie complète sur ce thème dans mon livre (en français) Communication internationale et avenir des langues et des parlers en Europe, Nice, Presses d'Europe, 1987, ainsi que dans mes articles (en italien) Una lingua per l'Europa, Padova, Cedam, 1987, et L'insegnamento delle lingue nella Comunità Europea: stato attuale e propettive future, Roma, Armando, 1983.