par Guy HERAUDSOMMAIRE: Document sur l'espéranto préparé pour le 36 ème
Congrès du Parti radical (Rome, Hôtel Ergife, 30 avril - 3 mai)
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"Fédéralisme politique et fédéralisme linguistique": il convient de préciser le sens de cette opposition: toute fédération au sens d'Etat fédéral (Etats-Unis, Allemagne, Suisse, Canada, Australie, etc... ) est politique. Le fédéralisme linguistique le sera, lui aussi, bien que de façon atténuée. Où réside donc l'opposition?
Dans ce qu'on nomme "fédéralisme politique", les Etats fédérés, membres de la Fédération, ne sont pas définis et délimités par le critère linguistique mais par tout autre critère: géographique (comme lorsqu'il s'agit d'îles, par exemple), économique et surtout, comme dans les fédérations existantes: historique. Les "states" américains, les "Länder" allemands, les cantons suisses, les provinces canadiennes ou australiennes sont des entités, les unes très anciennes, les autres plus récentes, qui procèdent, non d'un découpage linguistique, géographique ou économique, mais de l'évolution historique. Exceptionnellement (dans le cas de l'Alaska et des îles Hawaï) la géographie a joué un rôle; en Suisse, la religion explique l'éclatement du canton d'Appenzell en demi-cantons et, pour une bonne part, la création du canton du Jura. Mais, dans l'ensemble, la formation des Etats fédérés ne procède d'aucun principe particulier, mais résulte des hasards et jeux de force de l'Histoire.
I LA SUPERIORITE DU FEDERALISME LINGUISTIQUE
L'inconvénient du principe historique, c'est qu'il consacre comme Etats fédérés des entités politiques hétérogènes du point de vue de la langue et de la culture, et engendre par là des minorités. La partie ethniquement majoritaire de l'Etat fédéré dominera la partie ethniquement minoritaire; car l'inclusion dans un Etat fédéral de l'entité fédérée ne pourra qu'adoucir la domination, non la supprimer. Si l'on prend l'exemple du Jura francophone dans le canton de Berne (1/7e de la population totale avant la création du canton du Jura), on constatera que l'existence de la Conférération au-dessus du canton de Berne n'a pas réussi à contenter les Jurassiens. Sans doute, le fait que le canton de Berne ne fût pas souverain, mais inclus dans un Etat fédéral où existent aussi des cantons francophones et italophones, adoucissait le sort du Jura, mais ne parvenait pas à le "décoloniser" entièrement. Le Jura resterait, en effet, soumis au pouvoir bernois, c'est-à-dire à des lois et règlements émanés d'une majorité além
anique. Le fédéralisme historique - c'est-à-dire "politique" au sens du titre de cet exposé - n'a pas d'effet nocif dans une Fédération unilingue (du type des Etats-Unis, de l'Allemagne ou de l'Australie), mais, dans les Fédérations plurilingues (Suisse, Canada), il s'accompagne de minorités linguistiques (indigènes); et la Fédération, respectueuse des compétences de ses Etats membres, ne peut les défendre comme il convient. C'est la raison essentielle pour laquelle on est incité à proposer une Fédération européenne de type linguistique.
Mais il y a une seconde raison qui, elle-même, se dédouble. C'est l'importance de la Communauté linguistique (CL) - qui, avant la Révolution française qui lui substitua le "peuple" indifférencié, puis, inévitablement, l'Etat - représentait dans tout l'Occident chrétien la vraie "nation". Des penseurs sérieux, issus de différentes disciplines: philosophie, sociologie, ethnologie, psychologie linguistique sont parvenus à montrer la corrélation qui existe entre la langue et la façon de sentir, de penser, de réagir, de se comporter. Il m'est impossible de citer des noms; ils sont trop nombreux, de Herder et Fichte aux sociolinguistes anglo-saxons, en passant par les hérauts du Risorgimento ou à un Georges Mounin et un François Fontan. Si la CL est ainsi nouée par des liens intellectuels, affectifs, spirituels si puissants, il serait vain de la négliger dans la construction institutionnelle de l'Europe. On voit bien d'ailleurs sa force d'affirmation dans ce courant qui a saisi l'Europe centrale et orientale, et
qu'on appelle le "réveil des nationalismes". Mais la consécration institutionnelle des CL n'est pas motivée seulement par une constatation factuelle; elle l'est aussi normativement, si l'on veut bien se rendre compte que les langues sont des valeurs; elles sont "valeurs" en elles-mêmes et par la diversité des cultures qu'elles engendrent. Bien des grands esprits l'ont aperçu et proclamé. Au demeurant, aucune CL majoritaire ne prétendra le contraire. L'indifférence et le mépris ne vont qu'aux langues des autres, en particulier aux langues minoritaires.
Voilà les raisons qui militent pour une Europe des langues. Et celle-ci n'est pas du royaume de l'utopie, car, sous le nom de "fédéralisme ethnique", le monde connaît déjà des Fédérations d'entités linguistiques: l'Union indienne, la Tchécoslovaquie et, depuis les dernières réformes, la Belgique. Il manque tout juste à cet Etat, pour devenir une Fédération parfaite, d'organiser la participation au pouvoir central de ses régions et communautés, lesquelles, constituées selon le principe linguistique, disposent de la plus large autonomie.
Certes, dira-t-on, deux fédérations ethniques ont fait faillite sous nos yeux: l'Union soviétique et la Yougoslavie. On pourrait en discuter longuement. Bornons-nous à dire que l'URSS, parce qu'elle était une dictature totalitaire, ne pouvait être qu'une fausse fédération; en outre, la prépondérance de la Russie sur les 14 autres Républiques fédérées était si forte que, même démocratique, l'URSS n'aurait pas pu constituer une vraie fédération. La Yougoslavie était plus équilibrée et, depuis la schisme de Tito, plus démocratique. Mais on sait que la Serbie dominait l'armée et la fonction publique fédérale. Et surtout la grande ligne de fracture entre la partie catholique, influencée par l'Europe centrale et l'Italie, et la partie orthodoxe, proprement balkanique, joua à la façon d'un rift géologique, capable de disloquer des continents. L'URSS et la Yougoslavie ne pouvaient servir de modèle au fédéralisme linguistique. Et cela, je l'eusse dit avant que ne s'effondrassent ces deux fausses fédérations.
Il reste pourtant une objection au fédéralisme linguistique. Pourquoi y recourir quand la Suisse, qui n'est pas une fédération ethnique, mais une fédération politique, fonctionne si bien? J'ai évoqué le problème du Jura, qui n'est pas tout-à-fait réglé. Le Tessin aussi se plaint de l'emprise alémanique; et la langue romanche (38.000 locuteurs) serait menacée de mort... Ayons l'honnêteté de constater que, rien n'étant parfait en ce monde, ces défauts de la Suisse sont quand même mineurs. Il n'empêche qu'ils seraient éliminés si une refonte de la Fédération, empruntant l'idée du postulat Maspoli, transformait la Suisse des 26 cantons en une Suisse des 4 ethnies: alémanique, française, italienne, romanche. J'ajouterai que la Suisse s'est faite en 700 ans et que nous n'avons pas 700 ans pour bâtir l'Europe.
Si nous concevons l'Europe comme une Fédération politique (= Fédération des Etats actuels), quantité de minorité vont disparaître. Si donc nous voulons sauver cette diversité qui fait notre richesse - et aussi, avant tout, reconnaître à chaque groupe de population le droit à la vie et à la liberté - il est urgent de donner naissance à la Fédération européenne des CL.
La 2e partie de cet exposé a pour objet d'en proposer un schéma et de développer les procédures capables de le mettre en oeuvre.
II SCHEMA ET PROCEDURES DE MISE EN OEUVRE
A SCHEMA
Un fédéralisme linguistique, pour ne pas rester une construction chimérique, et pour réussir, doit tenir compte des aspirations des Européens d'aujourd'hui. Parmi celles-ci figure, outre le respect des langues et des cultures, l'aspiration à une démocratie "proche de l'homme"; et cette démocratie ne peut être que régionale (et municipale). Il faudra donc combiner l'Europe des CL avec l'Europe des Régions. Précisément les deux perspectives ne s'opposent pas mais se complètent. Et ce pour la raison suivante: il n'y a de vraies fédérations qu'équilibrées. Quand un Etat membre domine par sa masse les autres Etats fédérés - tels la Prusse en Allemagne ou la Russie en Union soviétique - la fédération n'est plus fédérale que de nom. Certes, les Etats européens ne présentent pas - sauf si on inclut la Russie - des disproportions aussi grandes, mais il ne peut qu'être profitable de diminuer l'inégalité entre les grands et les petits.
En faisant des régions les membres directs de la Fédération, on atténue la disproportion entre grandes et petites CL, en même temps qu'on fournit aux Européens ce cadre de vie démocratique "à l'échelle de l'homme".
Récapitulons les conditions d'une bonne Fédération:
1) Faire disparaître autant que faire se peut la condition minoritaire: ceci exige des Etats fédérés linguistiquement homogènes.
2) Institutionnaliser les CL.
3) Assurer un bon équilibre entre les Etats membres.
4) Offrir aux citoyens un cadre de vie démocratique proche de ses précoccupations et son horizon humain.
C'est au regard de ces quatre exigences que je passerai en revue les différentes articulations possibles de la Fédération européenne.
a) Une Fédération politique, c'est-à-dire la Fédération des Etats actuels.
Elle ne satisfait à aucune des quatre exigences:
1) Elle ne supprime pas la condition minoritaire.
2) Elle morcelle les communautés linguistiques majoritaires elles-mêmes.
3) Elle est marquée par l'extrême inégalité de ses membres.
4) Elle ne donne pas complète satisfaction aux exigences régionalistes - malgré les progrès accomplis sur le plan interne dans beaucoup d'Etats.
B) Une Fédération de Communautés linguistiques (CL)
1) Elle satisfait à la 1ère exigence, en déminorisant les minorités. Seules subsisteront les minorités dispersées, "minorités par la force des choses", auxquelles, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible d'accorder une autonomie territoriale. Celles-ci jouiront de l'autonomie culturelle, fondée sur la personnalité des statuts.
2) Elle satisfait à la 2e exigence, et de façon royale, puisque la Fédération est la maison commune que se sont donnés les CL.
3) Mais le schéma néglige l'exigence d'équilibre: que pèsent politiquement les CL albanaise, dansoise, estonienne, slovène, face à l'italienne, à l'allemande, à la russe?
3) Il néglige aussi l'exigence régionaliste puisque les régions ne deviennent pas membres directs de l'Europe.
C) Une Fédération de régions linguistiquement homogènes ("Régions monoethniques").
Le schéma est presque parfait: il satisfait à trois exigences sur quatre: déminorisation, équilibre de la fédération, régionalisme. Mais il sacrifie les CL, en tout cas les grandes (l'allemande, l'anglophone, l'italienne, l'espagnole, la française), puisque celles-ci éclatent en régions multiples.
D) Une Fédération de CL et de Régions (linguistiquement homogènes).
Ce schéma maintient les avantages du précédent et fait disparaître l'inconvénient qu'il présentait.
Il reste à bien comprendre comment la Fédération peut comporter deux catégories de membres directs: les CL et les Régions.
Cette possibilité est offerte par la ventilation des compétences en: compétences politiques et économiques d'une part, culturelles de l'autre. La Fédération européenne et les Régions seront des échelons "lourds", matériels; les CL seront l'élément léger, étant chargées de la défense des langues et de la promotion des cultures nationales. On pourra à la rigueur leur ajouter ce qu'en droit belge on nomme "compétences personnalisables", c'est-à-dire les affaires sociales qui réclament des solutions adaptées aux sensibilités et pratiques diverses.
Le lien direct entre Régions et Europe - en matière politique et économique - se combinera bien entendu avec un lien indirect, "médiat", pour les affaires culturelles. Dans ce domaine en effet, la Région devra passer par sa Communauté linguistique.
B PROCEDURES
Dans cette première étape, la Fédération politique - Fédération des Etats actuels - paraît inévitable. Et c'est à travers la Communauté européenne qu'elle a, de loin, les meilleures chances de se réaliser.
Comment faire pour aller plus loin?
La réponse est donnée dans l'application généralisée du droit d'autodétermination des peuples (AD), un droit consacré par maint instrument international (par exemple, l'article 1er des Pactes internationaux des droits de l'Homme), mais que la pratique des chancelleries, jusqu'à l'effondrement de l'URSS et de la Yougoslavie, avaient réservé à l'Outre-Mer. La Constitution fédérale de l'Europe devra prévoir toutes les procédures nécessaires pour que le droit d'AD soit à la disposition des peuples et des minorités. C'est à travers l'exercice de l'AD que les limites des Etats s'ajusteront peu à peu sur les limites des CL. Il est évident, dans ces conditions, que des Etats comme la Suisse pourront substister. On ne peut ni ne doit forcer personne. La Fédération des CL comportera donc exceptionnellement un certain nombre d'Etats membres pluriethniques. Dans ce cas, les diverses CL dont ils se composent se verront offrir une participation aux CL de niveau européen auxquelles la langue se rattache.
Dans divers articles, nous avons développé dans les détails les procédures à base d'AD,mais, par égard pour mon auditoire, je ne puis ici m'étendre.
Une Europe des CL et des régions est vraiment, sinon le meilleur, du moins le moins mauvais des schémas. Et il "colle" à la réalité, la "montée des nationalismes" prouvant qu'il est vain d'espérer la dissolution des nations.
Les partisans des Etats historiques disent parfois que ce modèle s'inspire de l'"apartheid". C'est qu'ils n'ont rien compris et ne veulent rien comprendre. Les Etats historiques, leurs frontières "sacrées", leur souveraineté, leurs armées leur tiennent tellement à coeur!
Le schéma proposé est le plus démocratique puisqu'il se fonde sur des autonomies régionales, dans le cadre d'une Fédération européenne où tout citoyen, sinon tout homme, jouira d'une parfaite égalité de droit et de la possibilité d'aller et venir librement et de s'installer où bon lui semblera. Ce schéma se mettra en place par voie d'autodétermination. Que veut-on de plus? En outre, il casse impitoyablement le nationalisme en faisant de la nation un être purement culturel et spirituel. La défense, la diplomatie, l'économie, l'aménagement du territoire, l'écologie - soulignons-le énergiquement - ne seront plus l'affaire des nations mais de la Fédération ou à la fois de l'Europe, des Régions et des communes. On ne peut proposer de modèle qui aille plus loin dans la désincarnation de la nation.
C'est par là qu'il réalise un pas décisif vers la Révolution fédérale, selon la doctrine du fédéralisme global ou libertaire, dont l'ennemi n. 1 demeure le pouvoir politique.
La vie en bonne entente des Communautés linguistiques d'Europe ne suppose pas seulement que chacune prospère sans entraves dans son domaine géographique traditionnel, sans empiéter sur les autres et les dominer, elle implique aussi des échanges faciles et nombreux, à la mesure du monde contemporain. Les Communautés linguistiques ne doivent pas - et d'ailleurs ne peuvent - vivre refermées les unes sur les autres, mais, pour des raisons pratiques et de culture, aborder le 21e siècle dans un esprit de coopération accentuée.
Il faut donc un instrument de communication qui permette ces échanges accrus.
A notre avis, cet instrument doit être une langue neutre et facile.
Neutre, car si tous les Européens adoptent comme seconde langue commune une langue vivante telle que l'anglais, ils se placent ipso facto dans une situation de semi-colonisation linguistique et culturelle. Quand un peuple tout entier adopte la même langue étrangère, il a déjà fait la moitié du chemin vers l'abârdissement et l'assimiliation. Et nous ne parlons pas de l'influence extérieure que les Etats-Unis continueraient d'exercer de plus belle sur nous à travers une langue qui est aussi la leur.
Facile, car la langue-truchement ne peut remplir sa fonction que si tout habitant de l'europe est capable de l'apprendre rapidement et sans difficulté. Or la solution est à portée de mains, grâce à l'espéranto. Le génie de Zamenhof a été de bâtir, sur un vocabulaire essentiellement latin-germanique et slave, une langue rationnelle qui s'apprend en quelques semaines. Il suffirait maintenant de l'enseigner obligatoirement dans toutes les écoles d'Europe jusqu'à ce que chaque enfant en ait la connaissance totale.
Qu'on aille pas dire que "l'espéranto n'est pas poétique", qu'il est "sec", qu'il est "désincarné", etc... J'ignore si l'espéranto ne pourrait pas donner naissance à une poésie originale. Mais là n'est pas sa fonction: il y a, pour cela, les langues ethniques, les langues des nations. "Sec", "désincarné"? Un passé national, évidemment, ne "colle" pas à l'espéranto. Mais c'est un avantage quand on veut se comprendre sans préjugés. L'espéranto est fait pour la vie courante et pour les échanges scientifiques. De ce point de vue, son caractère inodore et incolore est, non un inconvénient, mais un gros avantage.
Il reste aux Etats et aux organisations internationales à en comprendre tout l'intérêt et à en pousser activement la diffusion.