Dr. Ulrich LINSSOMMAIRE: Document sur l'espéranto préparé pour le 36 ème
Congrès du Parti radical (Rome, Hôtel Ergife, 30 avril - 3 mai)
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Se demander si l'espéranto est dangereux peut sembler une question étrange pour beaucoup de gens. Comment une langue, qui n'a pas derrière elle la puissance d'un Etat, et qui n'est parlée que par quelques centaines de milliers de personnes, pourrait être dangereuse?
C'est ce que se demandèrent déjà les premiers espérantistes lorsqu'ils durent affronter l'opposition de l'empire tsariste. Ils avaient suivi l'appel de Zamenhof pour une fraternisation de l'humanité à travers l'élimination des barrières linguistiques et ils restèrent extrêmement surpris par le fait qu'un tel objectif, apparemment innocent, rencontre une aussi grande hostilité. Dans leur réaction, ils soulignèrent l'absence de danger de leurs aspirations. Mais cela ne suffit pas à éliminer la suspicion des autorités tsaristes, qui, en contradiction même avec les faits, assimilèrent les espérantistes aux révolutionnaires.
Le mouvement espérantiste se développa, heureusement, également en Europe occidentale, où il régnait en général un esprit plus tolérant. L'argument des espérantistes était que leur langue pouvait contribuer de manière significative à faciliter la communication à une époque de commerce international, ce qui aida à gagner de nouveaux adeptes en France et dans d'autres pays, qui jouissaient des fruits d'une longue lutte pour la liberté, l'égalité et la fraternité.
Cependant, même en France, il existait toujours des opposants, qui attribuaient à l'espéranto des visées contraires à leurs intérêts et qui le désignèrent comme un danger. Plus ou moins explicitement, il s'agissait d'une crainte que l'espéranto puisse influer sur l'esprit des gens, et donc avoir un effet de contre-poids à la propagande nationaliste. Afin de contester cela, les espérantistes répondirent que la langue internationale n'était absoluement pas contraire à la loyauté nationale et qu'un bon citoyen devait regarder au-delà de ses frontières. Dans les années vingt, un tel raisonnement ne resta pas sans écho: le mouvement continua à se développer à cause de sa neutralité sur le plan politique, religieux et racial, et grâce à l'atmosphère générale, qui permettait la coexistence d'un internationalisme modéré avec un patriotisme orgueilleux.
Comme chacun sait, ces conditions générales changèrent complètement avec l'avance du fascisme et du nazisme. Cela se fit sentir surtout en Allemagne. Les associations espérantistes furent dissoutes en 1936, après avoir tenté en vain de défendre leur droit à l'existence en utilisant les arguments des décennies précédentes. Il n'était pas possible de survivre, parce que le régime nazi ne permettait pas de compromis entre les considérations nationales et internationales, mais exigeait une soumission complète à ses propres règles. Pour la première fois, les espérantistes firent l'expérience d'un gouvernement qui déclarait n'être lié à aucune collaboration internationale, et qui condamnait tout ce qui était international et d'origine juive, qui pour eux devait être détruit. Ainsi, ils déclarèrent que l'espéranto était intrinsèquement dangereux.
Presque en même temps, les espérantistes d'Union soviétique subirent de terribles persécutions. Lors de la Grande purge des années 1937/38, ils furent une des catégories destinées aux arrestations, aux travaux forcés, à la mort. La raison en était que l'espéranto était un instrument particulièrement efficace utilisé par les citoyens soviétiques en direction de l'étranger, apportant des nouvelles de l'étranger, qui amenaient à des confrontations défavorables pour le régime soviétique, ou exportant des nouvelles sur la vie quotidienne en Union soviétique, ce que la propagande officielle voulait éviter à tout prix. L'espéranto respésentait l' aspect spontanné de l'internationalisme, une tentative autonome de concrétiser l'utopie révolutionnaire. Même si l'ampleur de l'utilisation de l'espéranto dans ce sens était relativement modeste, cela fut déjà suffisant pour qu'on le considérât comme dangereux.
Ces deux grandes persécutions montrèrent aux espérantistes qu'ils avaient sous-estimé les potentialités de l'espéranto. Ceux-ci continuaient de penser que l'accroissement progressif du nombre de ceux qui apprennent la langue serait un bon moyen d'obtenir un appui officiel, que les hésitants seraient convaincus, grâce à ces exemples d'utilisation pratique de la langue. Ce qu'il avaient oublié de prendre en considération, c'était l'arrière-plan politico-social dans lequel ils agissaient. Ils ne voulaient pas ou ne pouvaient pas imaginer qu'un mouvement ou un régime politique puisse ne pas favoriser le travail pour l'espéranto, et ils durent donc faire face sans aucune préparation à l'oppression hitlérienne et staliniste.
Cette oppression leur fit comprendre pourquoi l'espéranto, dans l'esprit de leurs oppresseurs, était dangereux. Mais lorsqu'ils prirent conscience des implications politiques de leur action, les conditions commençaient déjà à changer. Alors qu'il devenait clair que l'espéranto ne pouvait vivre que dans des pays relativement démocratiques, la crise s'installait déjà pour tous ceux qui éprouvaient de l'aversion à l'idée des contacts internationaux. En théorie, donc, les conditions redevenaient très favorables pour l'espéranto et les espérantistes recommencèrent à défendre leur cause de la même manière qu'aux débuts, sans imposition, sans agressivité. A nouveau, il semblait que l'on ne doive plus se préoccuper du caractère "dangereux" de l'espéranto.
En effet, personne ne définit plus l'espéranto comme dangereux. Mais cela ne signifie pas pour autant que les obstacles aient disparus. Pour être plus clair , commençons par considérer les conditions extérieures qui favorisent l'action de l'espéranto.
- Nous nous trouvons à une époque caractérisée par la croissance des relations internationales. La conscience de l'interdépendance mondiale s'est accrue, les moyens de communication de masse se sont perfectionnés, et les satellites véhiculent des connaissances jusque dans les coins les plus reculés de la planète, le tourisme international se répand d'une façon extraordinaire, et consent aux "masses" de porter un regard sur des milieux dont les traditions et les conditions de vie sont radicalement différentes des leurs.
- Il n'existe pratiquement aucun gouvernement qui ne déclare qu'un des fondements de sa politique est de contribuer à la paix et à la collaboration internationale.
- La situation linguistique des organisations internationales a atteint un niveau critique. Une partie considérable des budgets est dissipée uniquement à cause de l'usage des langues. Il n'y a aucune solution au dilemne entre le principe de la parité de droits entre les différentes langues et la tendance à être fonctionnels et à réduire les dépenses.
- L'opposition à l'espéranto sur une base politico-idéologique a disparu avec les régimes socialistes. Seulement ici ou là, les espérantistes rencontrent une certaine méfiance à cause des origines juives de Zamenhof et d'un rapprochement avec le sionisme, à cause du caractère international de l'espéranto.
Cela dit, malgré ces conditions plus favorables, l'espéranto ne se diffuse pas plus rapidement. L'opposition active a cessé, mais il demeure une autre forme d'opposition, qui a en fait accompagné la langue depuis sa naissance. Appelons-la opposition passive. Celle-ci est faite à la fois d'un désintérêt pour le problème de l'égalité des droits en matière de langue, d'un scepticisme sur la possibilité d'une "victoire" de l'espéranto, d'une ignorance sur la vitalité de l'espéranto et d'une équivoque sur les finalités du mouvement.
Certains de ces arguments peuvent être facilement contrés, par exemple le préjudice étonnement vivant que les espérantistes viseraient à l'universalisation de leur langue au sens d'une dévaluation ou même d'une élimination des langues nationales. Il n'est également pas difficile de rappeler l'histoire plus que centenaire de l'espéranto, et donc de prouver son fonctionnement. Il n'est pas rare de pouvoir calmer les opposants, mais il reste de toute façon à corriger sans cesse les présentations erronées. De ce point de vue, les espérantistes sont aidés par le fait que la tendance à baser la critique de l'espéranto sur son artificialité a considérablement diminué par rapport aux décennies précédentes.
Sur un point cependant les critiques sont plus difficiles à combattre. Il s'agit d'une des accusations que l'on entend le plus fréquemment, à savoir que l'espéranto n'aurait pas de culture derrière lui. Naturellement les espérantistes font mention de toutes les acquis de la langue sur le plan culturel, par exemple en faisant la liste des oeuvres originales et traduites de sa littérature. Mais cette défense se révèle inefficace. Pourquoi?
En premier lieu, nous devons nous rendre compte du fait que l'argument du manque d'arrière-plan culturel pèse beaucoup à une époque comme la nôtre où les cultures "régionales" revivent à l'échelle de la planète, et où la résistance contre l'homogénéisation technologique se renforce. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit difficile de se débarrasser de la suspicion que l'espéranto contribue lui aussi à cette homogénéisation.
La défense la plus efficace serait peut-être ici... l'offensive. Il faudrait partir courageusement de la constatation que l'espéranto manque effectivement d'un arrière-plan culturel. Cela ne signifie pas soutenir la thèse suivant laquelle il ne serait pas capable de rendre toutes les subtilités de la pensée humaine, qu'il ne soit pas possible de raconter des blagues en espéranto, qu'il n'ait pas sa propre littérature, qu'il ne soit pas possible de traduire en espéranto du japonais ou de l'arabe. Il dispose de tout cela. Tout cela est possible. En disant que l'espéranto n'a pas d'arrière-plan culturel, je veux dire ceci: effectivement il n'existe pas derrière l'espéranto un sentiment de solidarité similaire, en tant que force, à celui qu'ont les langues nationales. Les langues nationales se rattachent à un antique héritage culturel et on ne cesse de parler des sentiments communs à une nation. En comparaison avec l'arrière-plan aux multiples facettes et riche de traditions qu'ont les langues nationales, l'espé
ranto est très faible, car il s'appuie sur un sentiment de solidarité qui est, lui-même, faible, à savoir le sentiment de solidarité internationale. Notre monde évolue techniquement, économiquement, politiquement vers l'internationalisation, mais le sentiment international des hommes, des masses, est en revanche totalement sous-développé.
Lorsque nous parlons d'intensification des rapports internationaux, ne tombons pas dans notre propre piège. L'existence de possibilités de contacts plus aisées et la pénétration universelle des conquêtes technico-scientifiques ne garantissent pas encore le rapprochement des hommes de nations et cultures différentes. Souvent, c'est la mentalité traditionnaliste des hommes qui constitue un obstacle à leur participation active à la vie internationale, mais nous pouvons observer également qu'il existe aussi une réticence à profiter de ce que le progrès technique rend théoriquement possible. Dans la tendance déjà mentionnée à résister à l'homogénéisation internationale, il était déjà difficile de faire une distinction entre, d'un côté, le désir compréhensible de défendre la variété culturelle, et, de l'autre, la tendance provinciale à se distinguer des autres, à refuser les influences étrangères, contribuant ainsi à une nouvelle division du monde. Des millions de personnes voyagent à l'étranger, moins pour appren
dre que pour goûter ce qui est étranger, et qui fait bien de rester étranger. Le tourisme de masse nourrit plus l'appétit d'exotisme qu'il n'élève le niveau de conscience des individus. D'une manière similaire, au-delà des slogans sur la modernisation révolutionnaire du réseau mondial de communication, on cherche avant tout à améliorer et à rendre accessible à tous d'abord les moyens de communication, c'est-à-dire la technique. On ne parle pratiquement pas, dans un tel contexte, du fait que les gens du commun devraient ainsi avoir plus de possibilités d'échanger directement des informations et de communiquer sans intermédiaires. Il reste également le fait que de nombreux gouvernements, derrière de belles déclarations sur la collaboration internationale, se protègent en fait contre les influences de l'extérieur, et font usage de leurs propres moyens de communication de masse pour véhiculer une image du monde colorée idéologiquement, ou bien utilisent leur propre puissance économique pour une propagande cult
urelle unidirectionnelle.
Ce n'est que lentement que regagne du terrain la reconnaissance du principe que la détente et la paix doivent se faire sentir également dans la vie quotidienne des peuples, que la collaboration entre les Etats doit comprendre la cohabitation amicale des peuples, des individus, dans un esprit de compréhension réciproque. En un mot: nous avons besoin d'un sentiment commun à tous les hommes d'être liés les uns aux autres, un sentiment de solidarité.
Ce sentiment, sur une faible échelle, a toujours existé, et c'est sur cet arrière-plan culturel qu'est justement né l'espéranto. La langue de Zamenhof appartient à la tradition du cosmopolitisme, qui existe depuis des millénaires, mais, étant restée endormie pendant des siècles et particulièrement au cours des deux cents dernières années, l'époque du nationalisme, elle n'a survécu que très modestement. Les personnes qui ont utilisé l'espéranto n'ont pas seulement prêché pour ce sentiment, ils ont vraiment mis en pratique la solidarité entre les êtres humains, au point que des dictateurs aussi différents que Staline et Hitler ont désigné l'espéranto comme un danger et ont persécuté sans pitié ses adeptes. Ils ont presque exterminé l'espéranto et, avec lui, l'espérance d'une humanité en voie d'unification.
L'espéranto a survécu aux dictateurs; il n'y a plus de persécutions directes; dans de nombreux pays, la langue se diffuse. Mais, comme on le voit, des obstacles de taille demeurent. Nous nous sommes efforcés d'en éclaircir la nature. Il semble que ce qu'écrivait, il y plusieurs années, le linguiste américain Mario Pei soit pour l'essentiel encore vrai: "Les gouvernements ne veulent favoriser aucune langue internationale. Ils craignent trop que celle-ci n'affaiblisse leur contrôle sur leurs citoyens respectifs. Malgré toutes les déclarations formelles en faveur de l'esprit d'internationalisme, peu sont ceux qui soutiennent véritablement cet esprit".
Mais, contrairement à l'époque des dictatures, les citoyens peuvent, même si c'est avec beaucoup de lenteur, influencer leurs gouvernements. Et le problème que nous évoquons ici est trop important pour qu'il ne retienne l'attention que des seuls espérantistes. Le problème, dont l'espéranto veut être la solution, est déjà très largement compris: on comprend de mieux en mieux qu'il est nécessaire à la fois de faciliter les relations internationales et de respecter le pluralisme culturel démocratique dans le monde; qu'il est nécessaire d'éliminer le chaos des langues et en même temps de soutenir le droit des langues. Mais il manque la conscience de ce que notre planète a besoin d'un sentiment commun aux êtres humains qui l'habitent et que, pour donner vie à ce sentiment et le maintenir en vie, les hommes doivent communiquer entre eux.