Un projet humanitaire suscite des polémiquespar Maria Grazia Bruzzone
SOMMAIRE: Emma Bonino réplique à l'appel lancé par Chiara Ingrao et souscrit par 110 députés par lequel on demande d'accueillir en Italie cent mille réfugiés bosniaques dans les résidences secondaires inutilisées en hiver, en affirmant qu'il faut tout de suite "imposer la paix, imposer le droit de chacun de rester sur sa propre terre, dans sa propre maison, imposer le droit de ne pas être un réfugié. Par tous les moyens".
(LA STAMPA, 8 novembre 1992)
ROME. "Accueillons cent mille réfugiés bosniaques affamés et sans toit qui risquent leur vie, avec l'hiver qui approche.
Faisons en sorte qu'ils passent l'hiver dans notre Pays. Que le gouvernement ouvre les frontières et organise le déplacement, que les Institutions locales et les familles organisent l'accueil. L'Italie est pleine de résidences secondaires qui ne sont pas utilisées l'hiver". L'Association pour la Paix lance un appel parmi les parlementaires de Montecitorio (1) pour sauver les réfugiés bosniaques condamnés à mort par l'hiver rigoureux des Balkans, en proposant de leur faire passer l'hiver dans les maisons de vacances. Et elle recueille 100 signatures de parlementaires de différents partis: du Parti Démocratique de la Gauche, de "Rifondazione Comunista", des partisans de Orlando, mais aussi beaucoup de démocrates chrétiens, de verts, et même un membre de la Ligue du Nord. Mais la radicale Emma Bonino (2) n'est pas d'accord. Et, pour expliquer pourquoi elle ne signe pas, elle adresse une lettre ouverte au secrétaire de l'Association, Chiara Ingrao et à ses collègues députés qui ont signé. Ouvrant une polémique a
rdente entre pacifistes. Emma Bonino a déclaré: "Vous imaginez le maire de Viareggio ou de Santa Marinella qui réquisitionne les maisons qui ne sont pas habitées? On a presque envie de rire. Que les associations de charité continuent d'accomplir leur mission, mais des députés du Parlement je m'attend des initiatives politiques", explique-t-elle. Et elle ajoute avec sarcasme: "Et puis, pourquoi les réfugiés yougoslaves, et pas les somaliens? Le fait est que la commission Affaires étrangères de la Chambre va en mission à Zagreb et à Belgrade mais n'arrive pas à Sarajevo parce que le gouvernement refuse de nous accréditer. Et qu'on na jamais fait une politique pour la Yougoslavie. Pannella et les radicaux ont été laissés seuls".
La réplique de la fille de Pietro Ingrao est encore moins facétieuse. "Mais quelles réquisitions? Ce que nous proposons ce sont des initiatives volontaires. Nous comptons sur la solidarité des gens. Chaque jour à notre association arrivent des centaines de coups de téléphone de personnes prêtes à accueillir des enfants bosniaques". Une solidarité qui peut arriver à inciter les italiens à céder leur maison de vacances? "Pourquoi pas? Des maisons, mais aussi des hôtels qui sont vides. La fraternité n'est pas un mythe: combien de gens savent que six mille italiens envoient chaque mois un chèque de 100.000 lires à un enfant palestinien? Et puis ce serait une solution temporaire. La vérité est que, depuis que Boniver (3) n'est plus là, personne ne s'occupe plus des réfugiés. Et dire "si les bosniaques oui, alors les somaliens", est le système habituel qui consiste à critiquer pour ne rien faire".
"Que deux cents mille réfugiés risquent de mourir, c'est l'ONU et l'UNICEF qui le disent - insiste Chiara Ingrao citant l'appel. Et l'Italie est parmi les Pays limitrophes celui qui accueille le moins de réfugiés. Notre proposition est que d'ici le mois de mars, des enfants, des personnes âgées, soient accueillies dans des camps, des hôtels, des maisons particulières". Au bas de l'appel, les signatures. Parmi lesquelles ressortent les noms de D'Alema et Iotti, Livia Turco et Walter Veltroni, les »retini (4) presque au complet, de Orlando à Galasso, à Nando Dalla Chiesa, Rutelli et Boato parmi les verts, Lauricella et Nencini parmi les (quelques) socialistes, les démocrates chrétiens Fracanzani, Michelini, Mattarella, Carli. Et beaucoup d'autres.
Maria Grazia Bruzzone
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LETTRE OUVERTE DE EMMA BONINO A CHIARA INGRAO E AUX 110 COLLEGUES DEPUTES QUI ONT SIGNE L'APPEL LANCE PAR L'ASSOCIATION POUR LA PAIX SUR L'ACCUEIL DE 100.000 BOSNIAQUES.
Chère Chiara, chers collègues,
C'est justement l'angoisse que j'éprouve face à la tragédie yougoslave qui m'incite à rendre publiques les raisons qui m'ont poussé à ne pas signer l'appel de l'Association pour la Paix sur l'accueil de cent mille réfugiés de Bosnie, que vous avez par contre lancé et signé.
Certaines de ces raisons concernent le passé: beaucoup de choses pouvaient être faites et n'ont pas été faites pour qu'on en vienne à ce point - avant toute chose le geste simple et clair de prendre position contre l'expansionnisme serbe. Il y a quelques mois seulement Marco Pannella et le Parti Radical ont été laissés seuls dans leur prise de position nonviolente par ceux qui craignaient manifestement de perdre leur inutile virginité politique, se retrouvant aux côtés d'autres nationalismes. Et pourtant il n'y a aucune politique, y compris une politique de paix, qui ne comporte pas des choix de camp. Des choix qu'il faut avoir le courage de faire au bon moment.
D'autres raisons plus importantes concernent par contre le fond de la proposition. On propose d'accueillir "à terme", jusqu'en mars, cent mille bosniaques, sans se demander ce qui se passera justement en mars. Est-ce que vous donnerez, est-ce que l'Association pour la Paix donnera son consentement à des opérations de rapatriement forcé des réfugiés, peut-être même dans des wagons plombés? Evidemment que non. Alors pourquoi présenter l'initiative comme une mesure temporaire? Il faudrait avoir le courage (de nouveau!) de dire la vérité à l'opinion publique, autrement dit que si l'on veut vraiment accueillir des réfugiés il faut leur donner l'asile politique, des droits, des logements permanents, des opportunités de travail. Nous sommes en condition de garantir matériellement tout cela? Et, quant à l'esprit: y-a-t-il dans le pays ce climat de solidarité auquel vous faites allusion dans le document, et selon vous les propriétaires des résidences secondaires ou les hôteliers accepteraient de bon gré d'accuei
llir les réfugiés? Encore une fois: évidemment que non. Ce qui est étonnant, par contre, c'est qu'un seul député de la Ligue Nord ait signé l'appel: pour le parti de Bossi c'était vraiment une bonne occasion pour souffler sur le feu de l'intolérance.
Une autre question concerne aussi les exclus de l'initiative. Hélas, il n'y a pas que la Bosnie qui alimente la tragédie des réfugiés des guerres et des violences de toute sorte. J'ai tout de suite pensé au peuple somalien, qui est déjà en plein hiver (un hiver de faim, de pénurie et de mort) et envers qui, nous italiens, avons des responsabilités graves et directes: notre passé colonial, notre soutien à l'immonde dictature de Siad Barre. Est-ce peut-être la proximité de nos frontières le critère sur la base duquel on devrait choisir qui aider? Ou la couleur de la peau?
Pour finir, le futur. Nous radicaux continuons à croire en une nonviolence active, d'attaque. Nous pensons que les bombardements d'information, les actes d'isolement politique et matériel des agresseurs peuvent fonctionner dans la solution des conflits - même s'il faut des mesures sérieuses, sans l'inutile mise en scène des navires de l'OTAN et de l'UEO envoyés en Adriatique pour assister à la violation quotidienne d'un embargo qui n'est que déclaré. Nous croyons aussi, toutefois, que la couardise est encore pire que la violence et nous nous demandons à quoi servent alors les armées, y compris la nôtre, si personne n'est prêt à les utiliser pour arrêter des massacres comme en Yougoslavie. C'est comme si nous payions les carabiniers et la police pour assister impuissants à toutes sortes de crimes dans la rue.
L'Association de la Paix a tant crié contre les risques d'aventures militaires à l'étranger qu'elle ne se rend pas compte que dans tout l'Occident aussi bien les militaires que les politiques hésitent même trop à utiliser la force dans la seule circonstance qui peut la justifier: pour rétablir le droit. En Bosnie comme ailleurs.
Imposer la paix, imposer le droit de chacun de rester sur sa propre terre, dans sa propre maison, imposer le droit de ne pas être un réfugié. Par n'importe quel moyen. C'est cela qu'il faut demander tout de suite.
Emma Bonino
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L'APPEL DE CHIARA INGRAO SOUSCRIT PAR 110 DEPUTES
Sauvons 100.000 bosniaques condamnés à mort
L'hiver dans les Balkans est une chose terrible.
En Bosnie la neige, le froid, saisiront dans quelques jours une population sans défense, dont beaucoup d'affamés et de sans-abri.
Actuellement, en Bosnie, deux cents mille personnes au moins vivent dans des abris de fortune, dans les parcs, dans les bois, dans les montagnes. Dans les prochains mois une grande partie d'entre eux, surtout des enfants et des personnes âgées, risquent de mourir. Une condamnation à une mort atroce, un effet de la guerre inacceptable basée sur le "nettoyage ethnique", à laquelle personne ne peut assister comme spectateur passif.
Même le cessez-le-feu - que nous continuons à espérer - ne pourra pas faire grand chose dans l'immédiat: la reconstruction de conditions minimales de vie demande du temps, l'initiative pour arrêter la guerre ne peut être mise en opposition à celle pour sauver les personnes. Devant une telle urgence l'Italie qui, parmi les pays limitrophes, est celui qui accueille le moins de réfugiés, ne peut pas continuer à soutenir qu'il faut envoyer des aides au lieu de recevoir des réfugiés, ni attendre encore un accord européen qui concorde les quota d'accueil.
L'ONU, l'UNICEF, la Croix Rouge continuent à lancer des appels désespérés: la plupart restent sans réponse.
Nous voulons répondre et nous demandons de répondre.
Notre proposition est fort simple: nous demandons que cent mille réfugiés bosniaques puissent éviter une condamnation à mort en venant passer l'hiver dans notre Pays. Que des enfants, des personnes âgées, des femmes et des hommes soient accueillis dans des camps de réfugiés, dans des hôtels, dans des maisons particulières, jusqu'au mois de mars. Le gouvernement doit lancer l'opération en ouvrant les frontières et en organisant le transport des personnes, mais les institutions locales et notamment les familles peuvent faire beaucoup pour organiser l'accueil. L'Italie est un pays plein de résidences secondaires inutilisées l'hiver qui pourraient devenir une ressource utile dans ce cas.
Il s'agit certainement d'un acte de générosité que notre pays peut accomplir, mais c'est avant tout un devoir d'hospitalité, civil et moral, face au drame de notre voisin.
110 députés ont signé jusqu'à présent
PARTI DEMOCRATIQUE DE LA GAUCHE: Ingrao-Lorenzetti-Fredda-Calzolaio-D'Alema-Colaianni-Iotti-Turco-Marri-Giannotti-Trupia-Caccavari-Innocenti-Bordon-Mussi-Monello-Larizza-Tarantelli-Senese-Biricotti-Angelini-Melilla-Zagatti-Masini-Alveti-Cesetti-Evangelisti-Grassi-Prevosto-Chiaventi-Longo-Rinaldi-Ghezzi-Strada-Giovanni Di Pietro-Prisco-Bassanini-Soriero-Serra-Simona Dalla Chiesa-Trabacchini-Veltroni-Turci.
RIFONDAZIONE COMUNISTA: Ramon Mantovani-Russo Spena-Goracci-Azzolina Bergonzi Calini-Guerra Tripodi-Piero Mita-Dolino-Speranza-Sarritzu.
LA RETE: Bertezzolo-Nuccio-Novelli-Gambale-Nando Dalla Chiesa-Fava-Galasso-Orlando-Carlo Palermo-Piscitello-Polichino-Giuntella.
VERTS: Turroni-Boato-Rutelli-Ronchi-Lino De Benedetti-Giuliari-Apuzzo-Bettin-Crippa-Leccese-Mattioli-Paissan-Pecoraro-Scanio-Pierone-Pratese-Scalia.
PARTI SOCIALISTE: Olivo-Lauricella-Marte Ferrari-Nencini-Stornello.
DEMOCRATIE CHRETIENNE: Lusetti-Vairo-Caccia-Francesco Ferrari-Caroli-Fronza Crepaz-Garavaglia-Fracanzani-Carli-Gelpi-Margutti-Michelini-Mattarella-La Russa-Nicotra-Bicocchi-Teresio Delfino-Savio.
LIGUE DU NORD: Enzo Flego.
PARTI SOCIAL-DEMOCRATE: Antonio Ciampaglia.
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N.d.T.
1 - MONTECITORIO. Place romaine où se trouve le palais de la Chambre des Députés. Par extension, le nom indique la Chambre elle-même.
2 - BONINO EMMA. (Bra 1948). Secrétaire (élue en 1993) et ancien Président du Parti radical (1989-1993), membre à plusieurs reprises du parlement européen, plusieurs fois député italien à partir de 1976. Parmi les promoteurs du Cisa (Centre Information sur la Stérilisation et l'Avortement), et militante active dans la bataille contre l'avortement clandestin, elle a subi un procès à Florence et a été acquittée. Elle a participé à la conduction, également au niveau international, de la campagne sur la Faim dans le Monde. Parmi les membres fondateurs de "Food and Disarmament International", elle s'est occupée de la diffusion du Manifeste des Prix Nobel.
3 - MARGERITA BONIVER. Socialiste, ancien Ministre des Affaires sociales et de l'Immigration.
4 - "RETINI" - C'est le mom qui a été donné aux membres de la "Rete", parti politique né en Sicile et dont le leader est Orlando.