SOMMAIRE: Accueillant la délégation (formée de Sandro Ottoni et Aida Alibalic du PR, Walter Skerk, correspondant de l'"Avvenire" et conseiller municipal d'Aurisina pour le PDS) qui a visité ces derniers jours Sarajevo, le maire a illustré dans une longue entrevue la situation de la ville et les nécessités les plus urgentes. La rencontre a eu lieu à l'Hôtel de Ville, dans le cabinet du maire, pratiquement dans l'obscurité à cause de l'absence d'électricité, et tous les présents portaient un manteau à cause du froid. A l'extérieur, on entendait des explosions et des coups de fusil.
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"Hélas, l'accueil que je peux vous réserver n'est pas celui que Sarajevo a l'habitude de réserver à ses visiteurs...
Nous sommes soumis depuis huit mois à un blocus total qui, à mon avis, n'a pas de précédent dans le monde. Même à Stalingrad il existait un passage à travers lequel les habitants recevaient de l'aide. Mais ici le siège est total, la ville est encerclée et les objectifs rappellent le Moyen-Age. On veut nous avoir par la faim et par la soif, et maintenant depuis quelque temps ils ont aussi diminué l'intensité des bombardements - pourquoi gâcher nos munitions, aurait déclaré Karadzic, puisque nous pouvons les avoir par d'autres moyens...
La PROFORONU (United protection forces) et l'UNCHR (United Nation High Comissionary for Refugees) parlent beaucoup, elles font beaucoup de déclarations, mais on voit très peu de résultats. Elles parlent souvent d'humanité, mais leurs décisions semblent plutôt contraires aux intérêts de la population. Nous nous demandons s'ils veulent vraiment nous aider ou si leur activité n'est pas une sorte de diversion tactique.
J'ai ici des lettres que j'ai envoyées à Boutros-Ghali, aux Présidents de plusieurs pays: elles ont été envoyées le 28 août. J'en ai envoyée une également au Président italien. Dans ces lettres je parlais de l'hiver qui se rapprochait. Depuis le mois d'août rien n'a changé par rapport à ce que je demandais et à ce que je prévoyais.
Je pense que cet hiver fauchera les personnes âgées et les enfants. L'Europe pourra ainsi assister aujourd'hui à l'application de la pratique historique des Spartiates pour l'élimination des plus faibles. Selon nos calculs, 60% des gens ne résisteront pas jusqu'à la venue du printemps: cela signifie que 240.000 personnes risquent leur vie.
En ce qui concerne les bombardements quotidiens: nous avons assisté à la destruction des jardins d'enfants, des cliniques et des services de pédiatrie - le service de maternité a été attaqué le premier et les blessés ont été blessés à nouveau avec le bombardement des hôpitaux -, nous avons assisté au bombardement des lieux où les gens se réunissaient, au bombardement des écoles et des universités, des instituts, des oeuvres d'art protégées par l'UNESCO, à la destruction de tous les lieux de culte, à la dévastation des dépôts de trams et d'autobus, à l'attaque et à l'assassinat des pompiers qui intervenaient (sept d'entre eux sont morts). Le personnel médical et paramédical a été blessé dans des opérations de secours. Enfin, je veux vous dire aussi que tous les animaux du zoo de la ville sont morts de faim.
Des enfants sont morts durant la journée de l'enfance proclamée par l'UNICEF. A ce scandale s'ajoute celui de l'UNICEF elle-même qui veut secourir les enfants avec des vêtements et des couvertures achetées en Serbie, chez ceux qui sont en train de nous massacrer. Je pourrais continuer au moins pendant deux heures avec ces nouvelles et ces paradoxes. Dans cette ville, il y a au moins 5000 femmes qui ont été violées et mises enceintes par les irréguliers serbes. Ils les ont renvoyées ici cinq mois plus tard pour qu'elles ne puissent plus avorter.
Ou alors je pourrais vous parler des invalides à 100%, qui n'ont plus ni bras ni jambes. On peut faire une liste de plusieurs kilomètres.
Mais de toute façon, sincèrement, dès qu'on m'a annoncé votre arrivée je me suis tout de suite demandé comment exploiter cette visite. Durant les deux années de mon mandat, j'ai rencontré plusieurs ministres et certains premiers ministres européens. Le dernier en date fut Mock, il y a quinze jours, à Vienne.
Chaque fois que je rencontre ces messieurs, je me rends compte que je ne suis pas un diplomate, et que je ne suis peut-être pas un bon maire. Tout ce que je fais, c'est pour apporter une aide aux gens de cette ville: mes voyages dans les divers pays avaient cet objectif et celui de faire savoir ce qui se passe ici.
Je peux vous dire comment vous pouvez nous aider: si vous obtiendrez n'importe quoi, ce sera suffisant, car nous n'avons rien.
Il ne nous reste que l'espoir. Je vous prie, dans les limites des possibilités de votre parti, de rapporter au monde ce que vous avez vu à Sarajevo.
Nous avons besoin de la conscience de l'Europe, de son aide pour les habitants de cette ville. Je vous prie d'intervenir sur l'opinion publique italienne. Je connais l'Italie et je l'ai traversée à plusieurs reprises, du Nord au Sud, jusqu'en Sicile; je suis convaincu que si le peuple italien était davantage informé sur ce qui se passe à Sarajevo, il exercerait une pression beaucoup plus forte sur le Gouvernement pour qu'il intervienne. Il me parait presque inutile de demander quelque chose de concret dans une situation où nous avons besoin de tout. A votre parti, je demande surtout de faire pression sur le Parlement européen et sur le Parlement italien, pour qu'ils soient plus actifs et qu'ils aident la Bosnie-Herzégovine.
Je veux encore ajouter une chose. La bureaucratie de la PROFORONU, la bureaucratie de l'UNHCR, est en train de nous tuer. Nous aurons bientôt ici des premiers enfants qui mourront de faim, et chaque jour dix avions vides décollent de Sarajevo, c'est une catastrophe. Les avions seraient la solution la plus sûre. Mais je ne peux pas prétendre évacuer toute la ville. Je voudrais toutefois que ceux dont les appartements sont détruits puissent s'en aller; que puissent s'en aller aussi les enfants retardés qui se trouvent dans l'immeuble en face de chez moi. Aujourd'hui, c'est le quinzième jour que ce bâtiment est bombardé. Auparavant ces enfants se trouvaient dans un autre immeuble où les conduites d'eau avaient gelé. Maintenant ils sont ici, sous les bombes. Je voudrais que les invalides puissent s'en aller aussi, tout comme les blessés pour lesquels nous n'avons plus de bandages. Je voudrais en définitive que ceux qui ne sont pas en mesure de survivre à l'hiver puissent quitter la ville. Laissons à l'Europ
e la satisfaction de ne massacrer que nous qui sommes relativement en bonne santé. Je suis fort déçu par le comportement de l'Europe et du monde, de la Communauté européenne. J'imaginais que la Communauté internationale, reconnaissant la souveraineté et l'indépendance de la BiH, aurait été aussi prête à la défendre par les armes. Je ne demande pas qu'ils en arrivent à cela, mais qu'ils essayent au moins d'être cohérents avec leurs décisions.
Je suis un éternel optimiste, cela m'aide à surmonter les situations les plus difficiles. Je me rends compte que ce que j'ai dit est très pessimiste. Mais il y a aussi de bonnes choses: par exemple, jusqu'à présent, nous avons réussi malgré tout à organiser une vingtaine d'expositions, cinquante concerts, des premières d'oeuvres de théâtre, ... nous essayons de prendre certaines difficultés avec philosophie... lorsque chez moi on devient un peu nerveux à cause de l'absence d'électricité, je soutiens que les bougies sont utiles car elles nous permettent d'économiser des allumettes...
Je vais souvent visiter les quartiers de Sarajevo et les gens protestent pour la nourriture: durant tout ce temps les aides humanitaires ont été du riz et des macaronis. Alors je leur réponds que, s'ils me rééliront, le riz et les macaronis seront interdits dans la ville...
Voilà la situation.
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Quant à la PROFORONU, je ne voudrais pas qu'il y ait un malentendu. Sans eux, nous serions déjà probablement morts. Mais je dis que beaucoup de choses ne vont pas avec eux, qu'il faut faire un saut de qualité.
Je sais que si j'allais en Europe, en passant d'une ville à l'autre, je pourrais trouver beaucoup d'aide. Mais moi aussi je suis prisonnier comme mes concitoyens. On m'avait invité à l'assemblée des Maires autrichiens: la PROFORONU ne m'a pas permis de partir, elle n'a pas voulu garantir la sécurité de mon voyage.
Je voudrais vous parler du moulin de Sarajevo. C'était l'orgueil de la ville et de la Bosnie: il moulait 60% de la farine de BiH. Il a été construit par une société de Padoue. Le moulin est à peu près détruit maintenant. Il nous faut des pièces de rechange, elles sont décisives car au lieu de faire venir de la farine de l'extérieur nous pourrions la produire nous-mêmes. Mais l'ingénieur responsable du moulin ne peut pas quitter la ville, il ne peut pas se rendre à Padoue et expliquer ce dont il a besoin...
Je croyais que la bureaucratie avait été inventée par les soviétiques, mais je vois que la chose a pris pied également en Europe...".
En ce qui concerne le moulin, le lendemain le Maire nous a présenté l'ingénieur responsable (qui s'est inscrit par ailleurs au parti radical), lequel nous a remis une lettre à laquelle était jointe une liste détaillée de pièces nécessaires. Kreseliakovic nous a priés de la transmettre à la société de Padoue: en effet ils n'ont même pas un téléphone par satellite pour communiquer avec le reste du monde (son prix: 20 millions de lires). De ces téléphones, il y en a six dans toute la ville: un à la présidence, un au gouvernement, dans trois sociétés privées et à la BBC.
En ce qui concerne les communications aussi, Sarajevo croit être restée seule au monde.