par Gian Antonio StellaEmma Bonino (1): pourquoi les intellectuels nous aiment-ils, mais nous laissent mourir?
SOMMAIRE: Une interview à tout champ sur la dissolution possible du Parti radical, sur l'auto-financement de la politique, sur l'avortement. Qui n'est pas là?... »les intellectuels et les politologues. Les Galli della Loggia. les Giannini, les Zagrebelsky, les Panebianco, ceux qui depuis des années indiquent notre parti comme un modèle de parti et ensuite nous laissent mourir
(CORRIERE DELLA SERA, 15 février 1993)
Rome - Alors, député Bonino... "Alors quoi? L'argent?". Quel argent? " Ne faites pas l'idiot: pour l'interview". Qu'est-ce que ça signifie? "Ça signifie qu'étant donné que le Parti radical a besoin d'argent, les interviews sont payantes. Double péage. Le premier vous le payer vous-même, car le comble serait qu'un journaliste qui écoute la revue de presse de Radio Radicale le fasse gratuitement. Le second c'est pour votre journal, en nous laissant expliquer la façon dont on s'inscrit. Alors? Vous payez?".
Emma Bonino rit. Elle élargit les bras et rit: voyez un peu ce qu'elle est obligée de faire. Mais c'est vraiment à elle, petite, toute maigre et fragile (apparemment) qu'ils devaient confier le secrétariat et la tâche désespérée de sauver le Parti radical en recueillant 30 mille inscriptions avant le 28 février?
"Si Marco avait été près de moi, l'autre jour, je l'aurais étranglé. Mais comment: après vingt ans d'honorable politique active c'est à moi que tu donnes le rôle de fossoyeur? Marco! Bon, ça ne fait rien. On est là et on danse. Je plaisante pour ne pas pleurer. Parce que sinon...".
- Les inscriptions vont tellement mal que cela?
"Très mal. Nous sommes à peine plus que trois mille. Et il ne manque que deux semaines. C'est désespérant. Un peu parce que manifestement les gens ne comprennent pas, et c'est aussi la faute des journaux, combien la vie du Pr est importante. Et un peu parce qu'ils ne savent vraiment pas comment s'inscrire".
- Allez, dites-le...
"Alors. Premier système: nous téléphoner au 06/689791. Deuxièmement: faire un mandat postal ou un chèque barré au nom du glorieux Parti Radical, Via di Torre Argentina 76, 00186 Rome. Troisièmement: passer au siège. En plus, outre les tables un peu partout sur les places d'Italie, nous avons organisé à Rome et dans d'autres villes un "pony service".
- Autrement dit?
"Si la petite vieille de Casalpalocco n'a pas envie de venir dans le centre, elle nous téléphone et dans l'après-midi un brillant "pony" en mobylette, en métro ou en dromadaire viendra chez elle pour se faire remettre sympathiquement le butin. Mais tout ça ne suffira pas, à moins que...".
- ... à moins que?
"A moins que chacun des trois mille inscrits d'aujourd'hui ne se transforme lui-même, pendant deux semaines de sa vie, en secrétaire du Pr. En convaincant ses amis, ses connaissances, sa famille, ses collègues de bureau. Un secrétaire de parti, tout seul, ne réussira jamais. Mais tous ensemble...".
- Elle n'est pas trop chère, l'inscription? 270 mille lires...
"C'est beaucoup, c'est certain. Mais ce que nous voudrions faire entrer dans la tête des gens c'est l'idée de la noblesse de la politique. Qui contrairement à la particratie n'est pas une chose marginale. Et ensuite il y a la motivation pratique: nous avons besoin de dix milliards. Absolument. Sinon nous coulons".
- Ne valait-il pas mieux fixer une quote-part plus basse?
"Nous avions déjà essayé avec le Club Pannella. L'inscription coûtait mille lires. Nous nous disions: il y en aura des millions. Allons donc: cinq mille inscrits".
- Bon, un compromis...
"On a essayé aussi. En 1983, si mes souvenirs sont bons. Nous avions fixé une quote-part minimale, 50 mille lires, et nous demandions à chacun une contribution selon ses revenus. Savez-vous comment ça s'est terminé?"
- Dites-le nous.
"Comme d'habitude, 2500 inscrits. Et compte tenu des déclarations il en ressortait que l'Italie avait le revenu du Benin. Pas bbon".
- L'autre jour l'"Avvenire" a publié un article qui disait, plus ou moins, "tant mieux si le Pr meurt".
"Oui, ils sont sympathiques".
- Mais pourquoi un catholique totalement contraire à l'avortement, par exemple, devrait-il s'inscrire à votre parti?
"Parce que la religion est un fait de conscience individuelle fondamentale. Mais un Etat ne peut être que laïque, car ce n'est qu'en respectant les consciences individuelles qu'il peut accueillir des catholiques, des musulmans, des athées et des hindous. Et permettre des religiosités profondes".
- Mais l'avortement...
"La loi sur l'avortement n'oblige pas l'avortement. Nous avons toujours été contraires à l'avortement en tant que système de contrôle des naissances. Toujours. A présent, je pourrais demander quel est le respect de la vie si Jean-Paul II va en Afrique, où des millions de gens sont contaminés par le Sida, et recommande de ne pas utiliser le préservatif. Mais la question n'est pas là".
- Et quelle est-elle? Pourquoi quelqu'un comme le cardinal Biffi devrait-il s'inscrire au Pr?
"Parce que le modèle du Parti radical, un parti qui n'est pas une secte, qui n'est pas un comité d'affaires, qui mise sur les idées et s'en appelle à la prescription constitutionnelle selon laquelle le parti est une association privée de citoyens, est un bon modèle pour reconstruire tous les autres partis. C'est pour cette raison justement que parmi nous il y a tant de catholiques".
- Et tant de démocrates chrétiens...
"Si vous considérez les choses sous ce point de vue... Je dis que ce sont tous des gens qui sont venus sachant qu'ils n'obtiendront rien de nous".
- Eh bien, à quelqu'un comme Culicchia le moins que vous faites c'est donner la possibilité de briser l'encerclement de ceux qui l'associent à l'idée de l'homme politique en odeur de mafia.
"Pardon, raisonnons: si les gens bien ne viennent pas, par indifférence... Mais même pas. Je ne m'aventure pas sur ce terrain. En somme: ce n'est pas la fonction d'un parti de fourrer son nez dans les consciences des inscrits. Tant et si bien qu'alors que tous les partis impliqués dans Tangentopoli (2) ont des prud'hommes, nous n'en avons pas. Certaines affaires regardent la magistrature. A condition que la magistrature sorte de la 'rigor mortis' de ces dernières décennies".
- Et qu'est-ce qui vous manque?
"J'ai besoin, avec rage, des intellectuels et des politologues. Des Galli della Loggia, des Giannini, des Zagrebelsky, des Panebianco, ceux qui depuis des années indiquent notre parti comme un modèle et ensuite nous laissent mourir. Et ensuite les auditeurs de Radio Radicale, qui la consomment comme si c'était un service dû.
Et puis les chefs d'entreprise auxquels nous sommes les seuls à ne pas avoir extorqué une lire. Et puis ceux du PDS (3). Et tous les progressistes. C'est vraiment une chose que je ne comprend pas".
- Pourquoi avez-vous décidé de lancer cette sorte d'ultimatum?
"Parce que le moment était venu de le lancer. Le moment était venu d'en finir avec cette stillation, devenant la fleur à la boutonnière de l'indifférence collective. Il est inutile de tromper tant de gens, d'Afrique ou des Pays de l'Est, si ensuite tu ne peux pas faire de la politique parce que tu n'as pas assez d'argent pour payer tes factures de téléphone".
- Et comment se fait-il qu'il n'y ait pas chez les gens cette volonté de vous aider à vivre?
"Eh bien... Peut-être parce que les italiens ont toujours été habitués à l'Eglise, à la Dc (4), au PCI (5)... Des partis enveloppants, protecteurs. Comme des niches bien chaudes. Voilà, le nôtre est un parti qui ne réchauffe pas. Qui te répète continuellement: tu es libre, vas-y, comporte-toi selon ta conscience".
- Tous mes voeux. Mais si vous échouez?
"Que voulez-vous. Nous dirons: chers italiens, si vous n'avez rien compris, au revoir et nous nous en allons".
- Où ça?
"Ah, moi j'irai à la mer. Pour me remettre de tant d'années de fatigues et de colères, dans un Pays tropical. Sauter dans l'eau et faire de la plongée. Mais ce serait dommage".
- Merci, au revoir.
"Halte-là, où allez-vous? Et l'argent?
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N.d.T
1 - BONINO EMMA. (Bra 1948). Secrétaire (élue en 1993) et Président du Parti radical (1989-1993), membre à plusieurs reprises du parlement européen, plusieurs fois député italien à partir de 1976. Parmi les promoteurs du Cisa (Centre Information sur la Stérilisation et l'Avortement), et militante active dans la bataille contre l'avortement clandestin, elle a subi un procès à Florence et a été acquittée. Elle a participé à la conduction, également au niveau international, de la campagne sur la Faim dans le Monde. Parmi les membres fondateurs de "Food and Disarmament International", elle s'est occupée de la diffusion du Manifeste des Prix Nobel.
2 - TANGENTOPOLI. Littéralement: "La cité des pots-de-vin".
C'est le nom qui a été donné au scandale des pots-de-vins payés à des hommes politiques par des chefs d'entreprise à titre personnel et pour financer leur parti. A peu près tous les partis politiques y sont impliqués. Milan est le centre de cette enquête de grosse envergure, mais petit à petit d'autres enquêtes s'ouvrent dans toute l'Italie.
3 - PDS. Parti Démocratique de la Gauche. Le 11 novembre 1990, le secrétaire général du Parti communiste, Achille Occhetto, proposa au Comité Central le nouveau nom de "Parti Démocratique de la Gauche" et un grand chêne stylisé comme nouveau symbole. Quelques communistes orthodoxes qui n'acceptèrent pas la réforme quittèrent le parti pour créer le parti "Rifondazione Comunista".
4 - DEMOCRATIE CHRETIENNE (DC). Parti italien d'inspiration chrétienne/catholique. Constitué sous ce nom dans l'après-guerre recueillant l'héritage du Parti Populaire, né dans le premier après-guerre par l'oeuvre d'un prêtre sicilien, don Luigi Sturzo. Après les élections de 1948, dans le climat de la guerre froide, il devint le parti de majorité, s'approchant certaines fois de la majorité absolue. Composant central de tout gouvernement, il détient le pouvoir sans interruptions depuis un demi siècle conditionnant fortement en sens modéré le développement de la société italienne. Aux élections de 1992, pour la première fois, il descend sous la barre des 30% des suffrages. La Dc a changé de nom en 1994, et est devenue le PPI (Parti Populaire Italien).
5 - PCI - ancien Parti communiste italien, aujourd'hui PDS.