Lettre d'Adriano Sofri ad Emma Bonino, Sergio Stanzani, Roberto Cicciomessere, Angelo Bandinelli et Marco Pannella (1)SOMMAIRE: Répondant à la lettre avec laquelle certains dirigeants radicaux expliquaient les raisons pour lesquelles ils n'avaient pas adhéré à la "grève de la faim de solidarité avec les victimes en ex-Yougoslavie" [texte n. 5348], Adriano Sofri précise avant tout qu'il est d'accord sur le fait que la paix ne peut être sauvegardée hors du droit et sur la nécessité d'une intervention plus efficace de l'ONU pour défendre Sarajevo et la Bosnie. Mais tout cela - affirme Sofri - n'a rien à voir avec la grève de la faim car cette initiative a explicitement l'intention de réunir des forces divisées par des positions contrastantes. Le désaccord est donc uniquement sur la possibilité de mener une action commune malgré les divergences. Considérant que cela soit possible, Sofri précise les objectifs de l'initiative qui essaye de donner plus de force à ceux, "personnalités publiques et civiles, groupes et partis modérés et favorables à la paix et au respect ethnique et religieux, qui constituent en ex-Yougoslavie la tra
me aujourd'hui fragile, demain peut-être plus solide, pour la fin de la guerre et le retour à la coexistence". Il indique ensuite dans le "Verona Forum" un des sièges pour le développement de ce processus qui doit amener à définir de nouveaux objectifs communs plus avancés. Il exprime pour finir des réserves sur la distinction, confirmée par les radicaux, entre nonviolence et pacifisme: s'il est vrai que le pacifisme a manqué les défis les plus dramatiques de l'humanité, il est vrai également que dans la pensée gandhienne le pacifisme était "l'extension à l'échelle des états de la nonviolence à l'échelle des individus". "Destiné à se dépouiller de sa présomption idéologique, d'autant plus qu'il se mesure avec la réalité, le pacifisme peut devenir ce qu'il est juste et beau qu'il soit, la vocation de tant de gens à unir leur propre force d'interposition à celle des Nations Unies"
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Chers Emma, Sergio, Roberto et Angelo, je réponds par écrit à votre lettre, dont je vous remercie. Je n'avais pas pensé que nous aurions été en désaccord sur cette initiative, et ceci serait déjà un bon sujet de réflexion. Je vous prie de me croire: l'autre soir au téléphone j'avais dit en passant à Marco que j'avais cette intention, uniquement parce que je vois bien combien il est occupé. Une chose, centrale dans votre lettre, me semble juste autant qu'incohérente: celle qu'on ne sauvegarde pas la paix hors du droit. J'en suis convaincu, mais je ne vois pas dans l'initiative que nous sommes en train de mener le moindre prétexte pour cette objection, au contraire. Je ne peux donc pas répondre à ce qui me semble tout à fait immotivé.
Vous m'expliquez (ou plutôt vous me confirmez) vos positions sur les responsabilités des agresseurs en ex-Yougoslavie, mais le point n'est pas là. En discutant de cela, nous pourrions trouver des arguments de désaccord particulier: je ne sais pas, une différente considération de l'échelle des responsabilités, sans cependant aucun doute sur celle primaire du gouvernement serbe et des bandes armées qu'il couvre et alimente; ou la préoccupation pour des hâtes verbales - le lapsus "ces porcs des serbes" qui échappe parfois à Emma, par exemple lorsque nous étions ensemble chez Costanzo, et j'imagine qu'Emma elle-même ne le répéterait pas. Ou peut-être, mais j'en doute, un jugement plus pessimiste de ma part sur le gouvernement croate. Des désaccords donc, marginaux. Sur la question centrale je crains que je serais plus draconien que vous: j'ai écrit depuis longtemps sur 'L'Unità' (sans que personne d'ailleurs ne réponde) que j'étais favorable à une intervention armée des Nations Unies pour défendre Sarajevo et la
Bosnie qui était attaquée. J'ai écrit, pour qu'il n'y eut pas de doutes, que j'étais favorable à un bombardement des bases d'artillerie lourde et des voies de ravitaillement militaires serbes. Mais je crois que vous le sachiez plus ou moins.
Puisque dans ma proposition sur la grève de la faim figure explicitement l'intention de réunir des forces pourtant divisées par des opinion fortement contrastantes si ce n'est opposées (dans mon texte on en fait même un résumé pédant: sur le thème des responsabilités, comme sur celui de l'utilisation de la force armée de la part des Nations Unies) il est clair que, excusez le jeu de mots, la divergence ne concerne pas les divergences, mais la possibilité de mener une action commune malgré les divergences. Je suis convaincu que oui, et je vous demande de prendre mes raisons en considération.
En attendant, mon objectif essentiel n'est pas de m'interposer entre les blocs, mais de stimuler la participation active du plus grand nombre possible de personnes de bonne volonté qui n'appartiennent pas aux blocs. J'ai l'impression que beaucoup de ces personnes restent passives à cause de la passivité réciproque de ces blocs. De toute façon, la pullulation admirable d'initiatives volontaires de solidarité concrète et particulière face à l'inconsistance d'une mobilisation plus vaste et, autrefois on l'aurait dit, générale, en est la confirmation.
Il me semble en attendant qu'il y ait des choses que l'on peut faire malgré tout désaccord. Ni moi ni vous répugnerions de récolter de l'argent ou des habits, que sais-je, avec des pacifistes professionnels. Il y a d'autres choses qui exigent par contre une clarté de positions et de limites: d'accord. Mais dans l'initiative dont je suis promoteur il n'y a aucun compromis désengagé. J'ai proposé que, chacun se battant comme il croit dans toute autre occasion, on rassemble nos forces pour le témoignage de solidarité le plus résonnant; et que l'on souscrive cette force en faveur de ceux qui, personnalités publiques et civiles, groupes et partis modérés et favorables à la paix et au respect ethnique et religieux, représentent en ex-Yougoslavie la trame aujourd'hui fragile, demain peut-être plus solide, pour la fin de la guerre et le retour à la coexistence. Soutenir la croissance de cette perspective est déjà un objectif digne, et il n'est pas nécessaire que je vous le dise, vu que cela me semble coïncider avec
le réseau d'adhésions transnationales que vous avez cherché et accueilli - que nous avons, me corrigerait Marco à ce point: mais je dis 'avez' uniquement pour ne pas ressembler à la mouche du coche. De plus, souscrire une grève de la faim et d'autres initiatives solidaires avec cette perspective veut aussi dire, comme on essaye de l'expliquer dans l'appel que j'ai écrit, se préparer à adopter les objectifs qu'au fur et à mesure cette rencontre pacifique et multiethnique renouvelée réussit - difficilement, comme c'est inévitable - à reconnaître comme étant communs. J'ai indiqué le rendez-vous de Vérone comme un des sièges de ce processus; j'y suis allé, en tant que spectateur, et j'ai confirmé aussi bien ma conviction que ce sera un processus très difficile, que ma conviction de sa nécessité et fécondité. Autrement dit j'ai confiance dans le fait que, mises face à des conditions tragiquement urgentes, des personnes de bonne volonté doivent, et de toute façon peuvent moins subir le poids de leurs appartenances
, des préjugés nationaux, confessionnels, idéologiques, et acceptent le rappel commun de l'humanité, du respect, de la légitime défense de chaque personne menacée. Là j'ai entendu confirmer sans réserves des objectifs que je partage et que vous soutenez - la création du tribunal international contre les crimes de guerre, la reconnaissance de la Macédoine, etc. - et j'ai entendu, sur les thèmes les plus délicats, la revendication d'un "engagement plus fort et plus direct de la Communauté internationale": aussi bien pour faire cesser les sièges et les attaques, empêcher les bombardements aériens, la fourniture d'armes et l'utilisation d'armes lourdes, que pour faire arriver effectivement à destination les aides humanitaires, qui ne doivent pas être partagées entre assiégeants et assiégés, que pour décourager et empêcher tout "nettoyage ethnique". Dans ce but on demande de soutenir l'utilisation maximale de tous les moyens civils (monitorage, médiation, pressions politico-diplomatiques, utilisation de l'embargo
, etc.) mais aussi une menace croyable et une utilisation éventuelle de la force militaire internationale. Non pas pour appuyer une des parties en guerre, mais pour rétablir des conditions minimales de légalité... Ce grand engagement international est demandé aussi du point de vue préventif pour décourager toute extension de la guerre à la Macédoine (dont on confirme la demande de reconnaissance internationale immédiate), au Kosovo et à la Voïvodie. Cette expérience n'est-elle pas significative, malgré ses limites? N'est-il pas significatif que ces résultats naissent de la rencontre entre des forces différentes, dont beaucoup répondent surement à la définition de pacifistes?
Voici le dernier point - pour cette fois. J'en ai parlé à plusieurs reprises avec Marco et j'avais l'impression que nous faisions des pas en avant. La distinction que vous maintenez fermement entre violence et pacifisme ne réussit pas à me persuader, si ce n'est dans une acception historique. Il est vrai que le pacifisme a manqué les défis les plus dramatiques de l'humanité, et qu'il a contribué à désarmer l'opinion publique et la communauté internationale face à des agressions et des exterminations. Mais il est aussi vrai, me semble-t-il, que chez Gandhi, surtout à partir d'une certaine date, la nonviolence et le pacifisme sont étroitement liés et qu'ils coïncident même, et que - avec toutes les complications infinies et les contradictions vitales de la pensée et de l'action gandhienne - le pacifisme était pour Gandhi l'extension à l'échelle des états de la nonviolence à l'échelle des individus. Quant à moi, dans ce problème fort compliqué, je m'en tiens à quelques petites convictions: que le pacifisme comm
e extension d'un comportement non-agressif à l'égard de la nature - l'"écopacifisme" - est une doctrine trompeuse; et que probablement le pacifisme comme idéal religieux confessé ne peut absolument pas être attribué à un mouvement, mais uniquement à des personnes en particulier, et à des personnes exceptionnelles - des créatures dont la sainteté soit telle qu'elle rachète aussi la folie et la rapidité au sacrifice, outre que de soi, également des autres. Mais quant au pacifisme comme idéologie "de gauche", épigone de la 'démonisation' superstitieuse de l'Occident et la complicité dévote avec le communisme, il me parait évident qu'il est destiné à s'éteindre avec l'écroulement du communisme. Je dis 'à s'éteindre', et non 'à s'écrouler', parce qu'il y a des habitudes psychologiques et des schémas mentaux qui durent bien au-delà de la condition dont ils proviennent: et ils peuvent toujours chercher de nouveaux aliments pour remplacer les drapeaux perdus (y compris un tiers-mondisme de retour, si ce n'est un pro
-islamisme: des excès qui, comparés à la cécité avec laquelle l'Europe affiche son désintérêt pour les turcs domestiques et les musulmans bosniaques, sembleraient des bagatelles). Il me semble donc que le pro-serbisme "de gauche" et stalinien, là où il persiste, n'ait pas la vie longue, et qu'il devra se briser outre que sur les méfaits serbes, sur un volontarisme russe qui mêle des nostalgies soviétiques à des panslavismes racistes: une chose indigeste. Destiné à se dépouiller de sa présomption idéologique, d'autant plus qu'il se mesure avec la réalité, le pacifisme peut devenir ce qu'il est juste et beau qu'il soit, la vocation de tant de gens à unir leurs forces d'interposition à celle des Nations Unies: plus simplement, comme on disait dans l'Assise de Saint François, "à faire les paix". Il peut le devenir, n'est-ce-pas? Il peut aussi faire le contraire, conserver précieusement ses préjugés et ses intérêts de paroisse - mais c'est là un risque que nous courrons tous. Certes je suis effrayé lorsque je voi
s des gens qui au nom du pacifisme croient devoir se mobiliser pour empêcher l'utilisation d'une force armée internationale en Bosnie, après plus d'un an que la communauté internationale laisse massacrer la Bosnie. Je suis effrayé lorsque j'entends répéter la chanson de l'intangibilité de la souveraineté nationale et se scandaliser lorsque le pape parle de droit d'intervention humanitaire, après des années que les organismes internationaux ont consacré le devoir d'intervention, et dans un monde où les souverainetés nationales ne sauvent ni les enfants ni les baleines, ni le monde. Mais à plus forte raison il me semble juste de trouver des voies pour se mesurer ensemble avec les problèmes communs, avec des interlocuteurs communs. Vous vous êtes beaucoup employés et vous vous emploierez beaucoup; beaucoup plus que moi par exemple. Cela pourrait vous pousser à une fermeture involontaire, une sorte de jalousie de parti: ce qui est le plus naturel des sentiments, mais hors de propos dans un parti comme le parti r
adical, et beaucoup plus dans le parti radical tel qu'il est devenu après le changement qu'il vient d'effectuer. Mais peut-être que la jalousie de parti n'a rien à voir, et alors vous m'excuserez. Je vois dans la paille d'autrui la poutre sous laquelle j'ai succombé un jour.
Nous pouvons rendre publique cette discussion, si vous êtes d'accord, et la continuer et l'approfondir avec d'autres. Si cela avait lieu pendant que continue et se renforce, avec votre contribution aussi, la grève de la faim de solidarité, j'en serais fort heureux.
En attendant je vous salue affectueusement,
Adriano Sofri
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N.d.T.
1 - SOFRI ADRIANO. (1942). Leader du mouvement extraparlementaire italien "Lotta Continua". Journaliste, écrivain. Jugé et condamné à vingt ans comme co-responsable présumé de l'assassinat du commissaire de police Calabresi, il a été acquitté par la suite. Mémorialiste lucide et désabusé.