parAngiolo Bandinelli, Olivier Dupuis, Luca Frassineti, Silvja Manzi
SOMMAIRE: Anthologie de textes radicaux sur la nonviolence
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INDEX
Nonviolence, tolérance laïque, révolution libérale
par Angiolo Bandinelli
Préambule du Statut du Parti radical [149]
La nonviolence et les démons du siècle
par Marco Pannella [5557]
Tchécoslovaquie, 1968
par Marco Pannella [112]
Avortement, 1977 [4390]
Osijek, 1991 [6094]
Monsieur Grève de la Faim
Interview à Marco Pannella [2605]
Journal d'une grève de la faim
par Marco Pannella [5781]
Où sont la violence et le chantage?
Interview à Marco Pannella [1027]
Le droit à l'identité et les médias de masse
par Marco Pannella [2796]
Nous ne sommes pas désarmés
par Marco Pannella [1047]
L'arsenal du nonviolent
par Marco Pannella [1184]
Dissuasion ou nonviolence?
par Marco Pannella [2597]
Pacifisme, nazisme, communisme...
Interview à Marco Pannella [4149]
Merci, camarades assassins
par Marco Pannella [4495]
Les nonviolents et les violents
par Marco Pannella [1035]
Nonviolence: la nouvelle tolérance laïque
par Marco Pannella [840]
La nonviolence est active
Interview à Marco Pannella [3599]
On a vite fait de dire faim
Interview à Marco Pannella [2594]
1975: sauvons Plioutch
par Marco Pannella [4491]
1991: appel aux serbes
par Marco Pannella [3820]
Droits civils et droit naturel
par Angiolo Bandinelli [4434]
Karl Popper, libéral et nonviolent
Interview à Marco Pannella [5099]
La leçon du siècle
Interview à Karl Popper [5114]
La nonviolence: le chromosome radical
par Roberto Cicciomessere [704]
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Le numéro entre crochets indique la fiche des Archives Parti radical d'Agorà Telematica. Pour des raisons esthétiques et de place, les textes présentés ici ont été parfois écourtés ou ont subi de légères retouches purement formelles. Dans Agorà Telematica - Archives Parti radical, on trouve plus de 6.000 textes sur le/et du Parti radical de 1955 à nos jours. Pour les consulter il suffit d'un ordinateur personnel, d'un modem, d'une ligne de téléphone, et d'appeler un des numéros suivants: ++39/6/69920412 ou ++39/6/6990532.
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Bjelovar, 13 octobre 1991
[...] Pour ne rien te cacher, je ne leur pardonnerai jamais de m'avoir forcé à les tuer. Je l'ai lu dans un livre, et je suis d'accord. Crois-moi. Tu dois savoir que je ne suis pas un héros, je meurs de peur, mais je ne peux pas ne pas participer. Je ne peux pas y croire, mais c'est comme ça.
C'est à Budapest que je pense maintenant et à notre Parti radical transnational, la lutte pour les droits des marginaux, pour la légalisation de la prostitution, pour le marché libre des stupéfiants.
[...] Je veux que tu saches que depuis toujours j'ai voulu une Europe sans frontières et respectant les droits de l'individu, avant toute chose. Je ne suis pas croate, mais la Croatie est ma patrie. Je suis d'origine serbe, en Croatie depuis sept ou huit générations. Je n'en ai pas honte. Jamais je ne renierai mon nom ni mes origines. Je regrette que nous combattions justement contre les serbes, mais je ne peux rien y faire. Mon opinion est que nous combattons contre le stalinisme le plus arriéré. En fin de compte, ce sont eux qui ont envoyé leurs chars, contre leurs étudiants, au mois de mars de l'année dernière.
Au revoir, et ne me blâme pas.
Momcilo Vukasinovic
Momcilo Vukasinovic, surnommé Momo, de nationalité serbe, sans travail, avec le hobby de l'écriture, s'était inscrit au Parti radical en 1990. Enrôlé volontaire en 1991 dans la Garde nationale croate, il a été tué à Komletinci le 4 décembre 1991.
Ce livre lui est dédié
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Les radicaux et la
nonviolence
par
Angiolo Bandinelli, Olivier Dupuis, Luca Frassineti, Silvja Manzi
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"Le parti nouveau"
Rome
1994
NONVIOLENCE, TOLERANCE LAIQUE,
REVOLUTION LIBERALE
Au début de ce siècle un jeune-homme, venu à Londres de son Inde natale pour y faire des études d'avocat, entend avec stupeur conjuguer dans les cercles d'avant-garde londoniens, avec les termes "socialisme", "anarchisme", "démocratie", etc., le terme "nonviolence", que ces intellectuels exhument des cultures d'Orient. Quelque temps plus tard il tombe sur Lev Tolstoï, qui médite sur ces mêmes thèmes, et échange avec lui des idées, des projets, des utopies. Dès lors, toute sa vie durant, Gandhi essayera d'approfondir ce tissu d'idées et de valeurs, les mettant au service de la révolution nationale indienne.
Parmi des difficultés, des incompréhensions, et même des erreurs - et par-delà même le langage contingent avec lequel il parle à ses compatriotes - Gandhi réussira à introduire ce terme inhabituel dans le lexique de la culture politique moderne. Ou plutôt. Grâce à lui, nous arrivons aujourd'hui à comprendre que la "nonviolence" peut être la clé de voûte d'une interprétation fascinante, tout à fait actuelle et bouleversante de la Révolution libérale (française, mais également américaine...); ou mieux la seule interprétation qui puisse rendre une pleine vitalité aux idéaux avec lesquels elle enflamma les esprits de toutes des générations.
Pendant deux siècles - écrit Roberto Cicciomessere (v. page 71) - "des contradictions épouvantables ont meurtri la civilisation de la tolérance et de la démocratie. Au nom de la déesse Raison on a tué et massacré, au nom des Nations et des Révolutions on a fait des guerres et des carnages". Ce n'est qu'avec l'application intégrale, ponctuelle et rigoureuses des valeurs et de la pratique nonviolente - ou mieux, c'est uniquement dans l'effort pour les traduire politiquement en comportements concrets et en lois - que les idéaux de liberté, de tolérance, de démocratie, soulevés par la civilisation des Lumières reviennent à leur splendeur, à exprimer leur potentiel énorme, et inexploré. Comme le dit encore Cicciomessere, "la nonviolence politique peut représenter aujourd'hui la forme la plus avancée et intégrale de la tolérance laïque".
Les textes ici rassemblés essayent de rendre explicite cette question essentielle. Ils représentent une sélection sommaire de la considérable production d'écrits qui ont accompagné trente années de batailles nonviolentes du Parti radical et de son leader Marco Pannella: les batailles avec lesquelles le Pr a remporté en Italie (et pas uniquement) d'exceptionnelles victoires sociales, idéales et politiques. Cette origine "militante" renforce leur ambition, d'être un segment nécessaire d'une "théorie" politique du libéralisme moderne, du dialogue et de la tolérance, de la démocratie.
Les sujets, les problèmes qui sont abordés sont énormes. Pour les affronter et tenter - uniquement tenter! - de les résoudre, il faut cependant aujourd'hui une nouvelle organisation des luttes nonviolentes. Un parti "national" n'est plus suffisant. Il faut désormais donner naissance à un sujet politique qui soulève des efforts et des instruments nonviolents au niveau transnational, dépassant les étroites frontières nationales et se confrontant activement avec les noyaux, ou les projets, de "société universelle" auxquels les Nations Unies et les processus d'intégration fédérale en cours et en projet sur bases régionales (Europe, Afrique occidentale, Amérique Latine, etc.) sont en train de donner corps.
Seul cette dimension apparaît désormais à même d'affronter les terribles thèmes politiques, sociaux, environnementaux qui sont devant nous, à l'aube du troisième millénaire et alors que nous sentons de nouveau se déchaîner, menaçants et arrogants, les démons de la violence. Il n'y a que dans un contexte transnational que les termes de "droite" et "gauche", autrement usés et inutiles, reprennent aussi de l'ardeur et un sens.
Nous espérons que cette anthologie puisse représenter un premier "bréviaire" efficace pour ceux qui veulent coopérer à faire grandir ce parti: le Parti radical, transnational et transpartite, précisément.
Angiolo Bandinelli
Rome, Mars 1994
PREAMBULE DU STATUT
Le Parti radical
proclame le droit et la loi
droit et loi également politiques du Parti radical,
proclame dans leur respect
la source incomparable de légitimité des institutions,
proclame le devoir à la désobéissance,
à la non-collaboration, à l'objection de conscience,
aux formes suprêmes de lutte nonviolente
pour la défense - avec la vie - de la vie,
du droit, de la loi.
S'en appelle à lui-même
et à toute femme et tout homme qui veut croire
à la vie et à la paix, dans la justice et dans la liberté,
au strict respect, à la défense active de deux lois fondamentales
qui sont
la Déclaration des Droits de l'Homme (souhaitant que son nom soit changé en "Droits de la Personne") et la Convention Européenne des Droits de l'Homme
ainsi que des Constitutions des Etats
qui respectent les principes contenus dans ces deux chartes;
au refus d'obéissance
et de reconnaissance de légitimité, par contre,
pour quiconque les viole, quiconque ne les applique pas,
quiconque les réduit à des déclarations verbeuses
purement ordonnatrices, c'est-à-dire à des non-lois.
Déclare conférer à l'impératif "tu ne tueras point" une valeur de loi historiquement absolue, sans exceptions, pas même celle de la légitime défense.
approuvé lors du 23ième Congrès (extraordinaire), Rome 1980
Démocratie politique
La nonviolence et les démons du siècle
par Marco Pannella
Une longue intervention complexe faite au cours du séminaire "Le Parti radical transnational et la nouvelle Europe" (Prague, 15-16 et 17 juin 1990). Marco Pannella approfondit les thèmes théoriques du parti en commençant par la revendication intransigeante "de la liberté et donc de la responsabilité de l'individu", autrement dit de la démocratie politique.
[...] Nous venions nous faire arrêter pour des problèmes concrets ou, en septembre 1968, nous réussissions le véritable miracle - pour le parti de trois cents ou cinq cents inscrits que nous étions - de manifester à la même heure contre l'occupation de la Tchécoslovaquie, à Moscou, à Sofia ou à Berlin-Est, dans tous les pays du Pacte de Varsovie qui occupaient ou qui soutenaient l'occupation de la Tchécoslovaquie. Je me souviens du texte du tract que je distribuais; je me souviens qu'il y avait environ trois milles exemplaires en bulgare, et que nous en avons distribué 2.600 (je veux récupérer ce texte, en le demandant à la police secrète bulgare, car c'est un document historique). Nous écrivions en bulgare, partant d'une interprétation de la légalité constitutionnelle bulgare, pour soutenir qu'il y avait une oppression des bulgares et que c'était un acte inconstitutionnel et anticonstitutionnel, selon la même Constitution bulgare, que de faire partie des forces d'occupation en Tchécoslovaquie ou de soutenir
les forces d'occupation en Tchécoslovaquie.
Eh bien, ces jours-là très certainement les ambassadeurs des Etats occidentaux, les hommes d'affaire de Fiat, Wolkswagen, Ford, venaient en voyage d'affaire dans ces capitales dans la conviction absolue que l'ordre totalitaire dans l'empire soviétique était nécessaire au monde.
[...] L'indifférence, culturellement la même que celle qui en 1938 amena aux accords de Munich de l'Angleterre et de la France avec l'Allemagne nazie, s'est également répétée durant la guerre froide, de la part de l'occident pacifiste. Jamais, nous en tant que parti, le parti de la nonviolence gandhienne, jamais nous n'avons été un parti pacifiste. Le pacifisme a engendré dans l'histoire des crimes sur lesquels la lumière doit encore être faite: les pacifistes français, les pacifistes occidentaux, ont longtemps assumé, envers le fascisme et le nazisme, une position neutre entre leurs propres gouvernements et les gouvernements fascistes et nazis; Ils voulaient simplement que leurs gouvernements ne se réarment pas, et que l'on ne réagisse pas par les armes aux violences des nazis et des fascistes.
Le pacifisme des Années Cinquante, d'inspiration communiste, est issu très nettement de ce pacifisme lâche et irresponsable; le nonviolent, et nous avons toujours été nonviolents, va au contraire à l'attaque des racines de la violence et des manifestations de la violence et il est nonviolent parce qu'il croit que les armes de la nonviolence sont plus fortes - je pourrais dire paradoxalement, entre guillemets, plus violentes - mais je dis plus fortes, à moyen et long terme, que les armes de la violence. Parce que les armes de la nonviolence sont les mains nues, les corps nus de milliards de personnes, de femmes et d'hommes, tandis que la force de la violence militaire se base sur la réduction à l'esclavage de ces derniers pour les envoyer mourir dans les guerres: et le choix violent militaire se traduit toujours par une catastrophe. Tous les mythes de ce siècle, les mythes qui ont été très forts en occident, des mites précisément de médias de masse, d'affiche - Che Guevara, les martyrs, les héros - sont le ré
sultat, la conséquence du choix de l'occident en faveur de ces oppositions contre celles, par exemple, des moines bouddhistes qui représentaient l'immense majorité des populations et qui furent battues parce que l'occident libéral-démocrate et social-démocrate a toujours, dans ce siècle, cru et misé sur les armes traditionnelles, sur une vieille conception traditionnelle des relations internationales et également des guerres de libération. Je pense en particulier, par exemple, à la dictature indochinoise, avec la réalité du Cambodge, du Vietnam...
Pour en venir le plus vite possible à parler du Parti radical ici et aujourd'hui, il y a une chose que je voudrais dire tout d'abord [...]. Je veux m'introduire dans un débat qui s'est ouvert ici à propos du mot "camarade". Lorsque nous avions presque toute la gauche en Italie sur des positions staliniennes, et que nous étions férocement anti-staliniens et anti-communistes, nous déclarâmes que nous ne voulions pas même laisser à cette gauche le mot "camarade", car camarade dans l'étymologie latine est un mot splendide: c'est celui qui partage son pain avec l'autre.
[...] Je dois dire qu'on ne peut pas traduire "compagno" par "tovarich", car il n'a pas cette origine-là, cette étymologie, il en a même une de valeur d'échange, d'associé [...], De même que je n'accepte pas qu'on traduise "compagno" par "camarade", qui a une origine plus militaire, camarade de chambre, de chambrée; moi je ne dis pas "camarade": les fascistes s'appelaient camarades.
[...] Commençons par établir que si nous disons "compagno", nous ne voulons pas qu'on le traduise par "tovarich"; il faudra le traduire, au cas où, d'une manière étymologique, et non politique, parce qu'à l'époque où "compagni, camarades et tovarich" étaient la même chose, on a usé de violence à la valeur du mot "compagno", pour des raisons d'homologation politique...
[...] Nous avons aujourd'hui devant nous un scénario tragique: nous assistons à des choix post-communistes qui sont dangereux en termes de liberté et de droit, même à court terme et pas uniquement à moyen terme. En Roumanie la situation est claire: les héritiers de Ceaucescu sont au pouvoir; pour pouvoir rester au pouvoir ils ont assassiné Ceaucescu "à la Ceaucescu", nous l'avons dit tout de suite, c'était évident. Ceux qui se présentent comme adversaires et ennemis victorieux de Ceaucescu sont les héritiers de Ceaucescu, qui ont tué le père pour pouvoir s'emparer de son héritage, suivant les habitudes de leur famille qu'ils avaient bien acquises [...]. Ne nous faisons pas d'illusions sur ce qui se passe en Tchécoslovaquie: la culture politique du Président Havel, et je le dis avec un immense respect, avec une immense sympathie, est la même culture qui a mené par deux fois l'Europe au désastre et les personnes admirables comme Havel à mourir assassinées.
Nous sommes, vous êtes en train de reconstruire l'Europe de 1919. C'est faux que l'empire austro-hongrois soit mort de sa propre désagrégation; il est mort parce que c'était la seule réalité européenne plurinationale, pluriethnique, plurireligieuse et il a été assassiné par un siècle qui a fait sien, comme son propre démon, le romanticisme nationaliste, le romanticisme national. Tout ce qui est venu après - nazisme, fascisme, guerre mondiale et communisme - en est aussi la conséquence.
Pourquoi donc l'Europe de 1919, qui après si peu d'années a engendré le fascisme ou le nazisme ou la pauvreté, des dictatures ou le communisme, était-elle une Europe en grande partie social-démocrate? Croyez-vous qu'il n'y ait eu aucune responsabilité? Certes, les assassins c'était les autres, et eux ont été les assassinés, mais c'est sur le terrain de leur culture que les assassins ont pu gagner ou qu'ils ont pu gagner aussi facilement: la culture social-démocrate et libéral-démocrate de l'occident a décidé que les choses allaient pour le mieux et que sur la base des nouveaux traités de Vienne, de Yalta, les peuples devaient être de la même religion civile et d'Etat que leurs souverains.
Eh bien, nous avons vu ce qu'a donné la division par Etats nationaux, l'abandon de l'internationalisme, de l'internationalité et de la transnationalité: pensons à l'Espagne, à la France qui se fait battre en trente jours par les nazis. Sauf là où la démocratie continentale a été social-démocrate et monarchiste (en Scandinavie, par exemple), la conséquence de l'écroulement des états nationaux a été le communisme ou le fascisme. Et à présent que reconstruit-on? L'Etat national tchécoslovaque, l'Etat national hongrois.
Démocratie, pour nous, signifie dépasser le divorce entre politique et pouvoir, la possibilité de traduire ceci en politique. L'Etat national n'en est pas capable; je crois que, au cas où, nous devrions proposer alors l'Etat danubien, dans le sens de l'Agence du Danube, car alors ça aurait déjà un sens, sur le territoire, sur la manière dont les choses vivent aujourd'hui.
Voilà ce qu'il y a à la base de notre position fédéraliste européenne: nous voulons poser le problème tragique de la Seconde Société des Nations. Nous avons l'ONU, mais si nous ne posons pas le problème de la force de loi, de la force juridique planétaire, si nous ne réussissons pas - vous voyez les problèmes du droit? - si nous ne réussissons pas à faire une lutte pour que ce qui est approuvé à l'ONU (entre guillemets, car ce n'est plus l'ONU) ait une force coercitive, ait force de loi, nous revivons exactement, d'une façon hallucinante, le scénario des Années 30, et nous sommes en train de le vivre à Prague.
Il ne suffit pas de le dire à temps...
[...] Un parti nonviolent... c'est un parti de gens qui s'unissent parce qu'ils en sont heureux, parce qu'ils en sont convaincus, parce qu'ils en sentent la nécessité. Un parti nonviolent est la juste réponse - théoriquement - à la société de l'opulence suicide, car grâce aux techniques nonviolentes et la vie nonviolente, grâce à l'abstention heureuse, non sacrificielle, de l'alimentation, grâce à la provocation du pouvoir et le fait de dire "j'y étais, mets-moi donc en prison, comme ça on changera les lois", il y a la lutte des humbles, la lutte de ceux qui n'ont entre les mains aucun butin d'aucune sorte à la fin de la journée.
[...] J'aimerais traiter d'autres sujets, en quelques mots.
Tout d'abord, l'Afrique du Sud. La manière dont on affronte la situation sud-africaine est vraiment dramatique ou tragique.
J'ai demandé à Mandela, devant tous les parlementaires [européens, n.d.t.]: "Le fait que l'ANC [African National Congress n.d.r] renonce à la violence, qui est inscrite dans ses chartes pas uniquement statutaires, mais également dans ses motions politiques d'il y a deux mois - et Mandela l'appelle "les hostilités" - avec le jeu de dire que la guerre civile est comme une guerre, etc., le passage de la violence à la nonviolence, le retour aux origines de l'ANC (qui étaient gandhiennes), est-ce une concession que vous voulez faire à l'adversaire ou est-ce nécessaire pour la croissance de l'ANC, la croissance du gouvernement noir et de l'alternative de gouvernement également des noirs?" Il n'a même pas répondu, parce qu'il ne pouvait pas répondre, parce qu'il ne voit pas les choses de cette façon. La thèse officielle est la suivante: il n'y a que lorsque nous aurons atteint notre objectif que nous arrêterons les hostilités. Mais les hostilités, tu les fais aussi lorsque tu es au pouvoir! C'est la thèse de Fidel,
c'est la thèse de toutes les dictatures du prolétariat.
[...] Mandela avait décidé qu'il fallait lutter pour libérer le peuple en organisant militairement la résistance, selon la culture de ces peuples, et il l'avait organisée: il a été arrêté et dans son procès il a revendiqué la moralité du choix militaire et du choix violent, et il a déclaré que c'était nécessaire: "Vous faites l'apartheid, pour nous libérer nous devons faire la guerre..." Or, dans n'importe quel pays, en Amérique, en Angleterre, en Italie - sans parler d'ici chez vous où il y avait la peine de mort - il aurait exécuté ou il aurait été condamné à perpétuité.
Le problème de l'Afrique du Sud est celui, que nous posons aussi, des morts noirs, des trois mille morts noirs - l'immense majorité desquels ont été tués par d'autres noirs - et une bonne partie d'entre eux sont accusés d'être des assassins parce qu'ils collaboraient avec les blancs ou avec la tribu zoulou, plutôt qu'avec une autre.
Si cette classe dirigeante va au pouvoir, je ne voudrais pas que nous ayons aussi une africanisation historique de l'Afrique du Sud, parce que si vous-mêmes passez les limites de la zone d'influence de la tribu blanche (avec la solution historique perverse et aberrante de l'apartheid) le résultat est bien pire: tous les autres Etats, même à un niveau théorique et de droit, et à un niveau pratique et de vie, sont l'enfer, et la réduction à cet enfer est une chose que nous devons craindre en tant que nonviolents, craindre aussi en tant que démocrates. Nous devons nous imposer la liberté et le courage de réciter l'axiome des non-violents: toute guerre voit la victoire des généraux et la mort des peuples. Le choix violent de libération, si on l'accomplit, laisse sur le terrain la mort pour toujours de millions de personnes, généralement de millions de paysans.
Voilà, nous avons rompu et nous devons rompre avec cette histoire.
Au Moyen-Orient, une autre chose douloureuse se passe.
Je suis accusé d'être férocement pro-israélien, uniquement parce que je prends la peine de poser non seulement le problème de la Palestine, mais également de tout le Moyen-Orient. Je ne veux pas la réduction de l'Afrique du Sud au reste de l'Afrique, de même que je ne veux pas la réduction de la Palestine au reste du Moyen-Orient: je suis guidé par une vision nonviolente, concrète, d'après laquelle à mon avis celui qui meurt est mort, peut m'importe si c'est un ennemi ou pas, ce n'est pas l'élément essentiel.
Et encore, sur le Tibet.
Un an après Tien An Men, l'Occident veut lever les sanctions contre la Chine. Tous les démocrates du monde s'intéressent à Mandela ou à Arafat ou à leurs droits alors que sur le Tibet, comme sur les cambodgiens, ils ne disent pas un mot, ou bien ils disent "un" mot et ne font aucune lutte. Nous risquons d'avoir un monde dans lequel les valeurs renouvelées de l'empire soviétique deviendront encore plus générales, des valeurs de massacre des libertés et des personnes.
[...] Un autre exemple; le prohibitionnisme. Aujourd'hui, au nom du prohibitionnisme, on fait dans le monde des choses que l'on a fait sous le nom de fascisme et sous le nom de communisme. Au nom du prohibitionnisme, aux Etats-Unis, on a décidé de créer trois cents mille nouvelles places dans les prisons, et si l'on ne prévoit pas encore la formation de grands camps de travail pour des millions de personnes c'est uniquement une question de problèmes de budget: ils seront pour les pauvres, pour les opposants et pour les différents, mais pas pour ceux qui auront de grands avocats ou de grandes solidarités internationales. Et ainsi nous avons l'Amérique Latine, la Colombie et les autres pays détruits par la guerre [contre le trafic de stupéfiants, n.d.r.], parce que c'est une guerre physique et que l'on y utilise ou que l'on veut y utiliser plus ou moins les méthodes du Vietnam.
En Occident aujourd'hui on ne fait pas une campagne contre la peine de mort car, grâce au prohibitionnisme, la thèse de l'extension de la peine de mort triomphe aux Etats-Unis, au coeur de l'empire occidental. Il faut que vous commenciez, que nous commencions à organiser des manifestations à Moscou, et qu'on continue à les organiser à Prague, devant les ambassades des pays occidentaux où l'est en train de pratiquer la peine de mort et où l'on est en train d'assassiner des personnes; il n'y a, peut-être, techniquement qu'avec le Parti radical que nous pouvons réussir à le faire.
[...] Faites attention, vous qui êtes peut-être plus jeunes ou plus lointains, ou qui pensez être plus à jeun de politique: face à ces problèmes nous sommes tous pareillement désarmés. Nous devons nous armer et s'armer c'est constituer, si possible, ce parti dans les jours qui viennent, faisant chacun un miracle, car autrement je suis convaincu que les plus "savants", ou les plus experts, ou "intelligents" (entre guillemets...) d'entre nous, ne pourront rien faire d'autre que recommencer à zéro...
Trois moments de lutte
Tchécoslovaquie, 1968
par Marco Pannella (1)
Chers amis,
Nous avons décidé avec quelques amis romains de commencer une grève de la faim à outrance pour demander l'évacuation totale des troupes soviétiques de Tchécoslovaquie ou de toute façon pour soutenir les Tchèques dans les négociations en cours. Nous entendons ainsi solliciter également le passage à l'action du Parti Communiste Italien, pour que ses déclarations positives ne deviennent pas un alibi pour ne rien faire, ou pour se contenter d'actions à haut niveau, incontrôlables et qui nous sont inconnues, comme à tous les communistes de base et aux masses.
Tout sera peut-être déjà du passé lorsque vous recevrez cet exprès. Dans le cas contraire, nous pensons que les 'Groupes spontanés' peuvent garantir une contribution sérieuse pour démocratiser et concrétiser le soutien italien au combat du peuple tchécoslovaque.
Nous espérons que vous pourrez, vous aussi, faire vôtre cette nouvelle initiative. Ne croyez pas qu'elle soit 'désarmée' et non-politique. Même sur le plan de l'efficacité, si les circonstances (nous ne l'espérons pas) devaient l'exiger, s'il y avait, en même temps, dans beaucoup de villes d'Italie une grève de la faim en cours, honnêtement et rigoureusement menée, l'écho journalistique et politique ne pourrait pas ne pas être important, ne fut-ce que par rapport aux énergies que nous aurions dépensées.
En outre, cette initiative ne détournerait pas nécessairement des énergies du travail des Groupes. Veuillez nous faire connaître vos opinions à ce propos. Si vous deviez décider de participer vous aussi à cette grève de la faim, nous vous invitons à vous mettre tout de suite en contact avec nous par téléphone ou de nous l'annoncer par télégramme.
Août 1968
(1) Lettre de Marco Pannella aux "Groupes spontanés" d'engagement politique et culturel pour la nouvelle gauche. La grève de la faim dura environ 15 jours. Les radicaux organisèrent également des manifestations à Sofia, Moscou et Berlin-Est, au cours desquelles ils furent arrêtés et expulsés.
Trois moments de lutte
AVORTEMENT, 1977
[...] Le 9 janvier 1977, la police fait irruption dans la clinique du CISA (Centre italien pour la stérilisation et l'avortement) de Florence où les avortements étaient pratiqués suivant la méthode Karmann. Elle arrête le médecin qui la dirige, ses assistants, et identifie et dénonce plus de 40 femmes. Le 13 janvier à l'aube, le secrétaire national du Parti Radical, Gianfranco Spadaccia, qui s'était entièrement assumé la responsabilité politique de l'organisation du CISA et de la gestion de la clinique de Florence, est arrêté à son domicile. Emma Bonino et Adele Faccio sont elles aussi frappées d'un mandat d'arrêt, mais elles sont en France. Marco Pannella reçoit une information de justice. Le 15 janvier, dans toute l'Italie, des manifestations ont lieu pour la libération de Gianfranco Spadaccia et des autres personnes arrêtées à Florence. Le 18 janvier, des personnalités du monde politique et culturel signent un appel pour la libération immédiate de Spadaccia; parmi elles, le poète Eugenio Montale, l'écriva
in Ignazio Silone et beaucoup d'autres encore. Le 21 janvier, Marco Pannella et Adele Faccio annoncent de Paris la prochaine ouverture d'autres cliniques CISA en Italie. Le 24/25/26 janvier, plus de 7000 personnes participent à la Conférence Nationale sur l'Avortement organisée par le Parti Radical et par le Mouvement de Libération de la Femme. Dimanche 26, Adele Faccio, rentrée clandestinement en Italie, est arrêtée sur la scène du théâtre Adriano à Rome, devant des milliers de personnes. Dans son intervention, qui précède l'arrestation d'Adele Faccio, Marco Pannella affirme: "Notre premier objectif est d'obtenir qu'à nos compagnes, à nos soeurs contraintes chaque jour à l'avortement de classe, clérical et de masse, soient reconnus dans les plus brefs délais leurs droits à la vie et au bonheur". "L'avortement d'Etat est une violence qui doit être interrompue et seul les femmes ont le droit de gérer leur corps". L'affrontement est aujourd'hui entre deux associations criminelles, l'association radicale qui lu
tte avec des méthodes nonviolentes pour changer les normes liberticides du code pénal "que des gouvernements, des parlements et des partis trente ans après la Constitution continuent à nous imposer comme loi", et l'association formée de gouvernements et de parlements qui ont omis de débarrasser le terrain de normes fascistes qui sont "contre la Constitution et contre l'humanité". "En tant que nonviolent qui ne prétend imposer d'aucune façon ses idées à ceux qui ne sont pas d'accord, j'exige que les violents d'Etat, ceux qui nous imposent leurs lois de classe, auxquelles ils doivent donner en quelque sorte une apparence libérale et républicaine, respectent au moins leur propre légalité". Pannella invite ensuite le commissaire de police et le colonel des carabiniers de service à procéder à l'arrestation d'Adele Faccio dans le silence le plus total de l'assemblée: "Adele ne va pas au martyr, elle reprend sa place au combat et elle sait de cette façon que les choses pour lesquelles elle se bat sont déjà acquises
... Alors, ils arrivent?" (1)
Janvier 1977
(1) Compte-rendu de l'arrestation d'Adele Faccio, radicale, président du CISA, au cours d'une grande manifestation à Rome.Trois moments de lutte
OSIJEK, 1991
[...] La nuit du nouvel an 1991, les parlementaires Marco Pannella, Roberto Cicciomessere, Alessandro Tessari, Lorenzo Strik Lievers, les membres du Conseil fédéral du Parti radical Olivier Dupuis, Lucio Bertè, Josip Pinesic, s'uniront, sans armes, aux forces de défense croates à trois endroits du front. Certains d'entre eux seront également présents aux emplacements de la brigade internationale, dont le commandant, Edoardo, est un inscrit au Parti radical de Budapest. Renato Fiorilli, conseiller municipal de Gorizia, infirmier, prêtera service dans les structures de santé militaire de l'Hôpital d'Osijek, qui a été jusqu'à présent un des objectifs les plus bombardés par les artilleries serbes.
Marco Pannella, en tant que député européen, a rencontré les observateurs de la Communauté européenne qui se trouvent actuellement à Osijek.
Demain, 1 janvier, Marco Pannella ira à Nova Gradiska, qui a subi ces derniers jours des bombardements extrêmement violents. (1)
Matériellement et symboliquement, politiquement et civilement, je revêt aujourd'hui l'uniforme de l'armée croate parce que c'est par le bon usage de cet uniforme que passe aujourd'hui la lutte pour le droit à la vie et la vie du droit, de nous tous, de nous serbes, de nous albanais, de nous macédoniens, de nous italiens, allemands ou français, de nous russes ou anglais, de nous européens, des habitants du monde. Que passe l'idéal et l'espoir de démocratie et de paix.
Je suis reconnaissant et fraternellement fier de cela: il s'agit manifestement d'un acte de confiance et d'une volonté de nous honorer et de nous honorer pour ce que le Parti radical de la nonviolence transnational et transpartite représente et essaye de construire à notre époque et dans notre société.
Si nous serons suffisamment forts, de ces heures et de cette initiative commencera à s'organiser un système de "brigades de la nonviolence", représentant l'embryon de la force de droit international pour la protection des droits de la personne et des peuples dans le monde. En tant que représentant du peuple européen du Parlement européen, avec mes amis élus démocrates ou militants du Parti Radical, nous sommes ici contre la reproposition de l'Europe de la honte qui rendit possible dans les années trente, avec son cynisme et ses gouvernements pseudo-démocratiques, alors comme aujourd'hui, l'affirmation du fascisme, du nazisme, de la société de consommation, les guerres et les massacres qui s'étendent. Pour cet uniforme que je porte aujourd'hui, j'ai le devoir de témoigner du fait que nous sommes croates, européens, et même soldats.
Je le fais en souhaitant tout d'abord aux femmes et aux hommes serbes de toutes les républiques et où qu'ils habitent, et à toutes les personnes qui leur sont chères, un an de liberté, de démocratie, de paix, de tolérance, de bonheur, de bonne santé.
Nous répondons avec amour et espoir à l'agression de ceux qui les veulent agresseurs, opprimés, assassins ou assassinés; des tranchées dans lesquelles nous passerons cette nuit et les jours qui viennent, nous luttons, et lutterons, aussi pour eux, en frères et en soeurs, malgré le supplice qui nous est infligé et dont ils sont les instruments presque obligés.
[...] Les nonviolents, les antimilitaristes, les fédéralistes démocrates, les européens, les internationalistes, les personnes de bonne volonté du Parti radical, transnational et transpartite, écologiste, revendiquent l'honneur, la douleur, le bonheur d'être sur ce front pour la Croatie libre, la Serbie libre, le Kosovo libre, l'Europe libre. Là où il y a liberté et démocratie, il y aura la paix et la tolérance, la justice et la fraternité. (2)
(1) Texte du communiqué de presse qui annonçait l'initiative
(2) Déclaration-appel de Marco PannellaMoyens et objectifs
Monsieur Grève de la Faim
Interview à Marco Pannella
[...] Quand avez-vous fait pour la première fois une grève de la faim?
"En 1968, contre les chars à Prague".
La plus longue a duré combien de temps?
"Soixante-deux jours".
Quand?
"En été 1974".
Combien de kilos avez-vous perdu?
"Trente-deux".
On vous accuse de faire une grève de la faim à l'italienne, ou plutôt à la romaine, avec "cappuccino" et brioche. Bref, vos grèves de la faim seraient plutôt des régimes.
"Le régime aussi est un jeûne. Que représentent cent quatre-vingts calories par rapport aux trois mille cinq cents calories dont nous avons besoin? Et puis, les dernières grèves de la faim et de la soif ont été totales".
[...] Y a-t-il un lien entre la grève de la faim politique et ceux qui ne mangent pas par manque de nourriture?
"Oui. La différence atroce est entre la liberté et une immonde violence que l'on subit".
Dans vos grèves de la faim, n'y a-t-il pas un peu de tendance à se poser en victime?
"Non. Quand je fais une grève de la faim, je me rase deux fois par jour et je porte des cols roulés impeccables. Je ne veux attendrir personne".
Si on ne parlait pas tant de vos grèves de la faim, continueriez-vous à les faire?
"Je fais une grève de la faim pour qu'on ne parle plus de mes grèves de la faim, mais de 'nos' idées. De 'nos' idées et de celles des 'autres'".
[...] Combien de fois avez-vous été appréhendé?
"Une infinité de fois".
Et arrêté?
"Une fois en Bulgarie, du temps des chars de Prague, et il y a trois ans, à cause de la drogue".
Jugé?
"Au moins cent cinquante fois"
Et condamné?
"Définitivement, une seule fois".
Vous êtes donc un parti en liberté provisoire...
"Provisoire? Tout à fait provisoire!"
Qui sont vos amis politiques?
"Tous les socialistes laïques, libertaires, humanistes".
Et vos ennemis?
"Personnellement, aucun".
Et si ce n'est pas personnellement?
"Choisissez".
Sans vous, est-ce-que le référendum pour le divorce aurait eu lieu?
"Non, pas sans 'nous'".
Qui vous finance?
"Nous-mêmes".
On vous finance aussi de l'étranger?
"Oui. Nos immigrés".
De quoi vivez-vous?
"De collaborations avec les journaux, d'éditoriaux".
Combien dépensez-vous, par mois?
"Quarante mille lire de loyer et trente mille de cigarettes".
[...] - Que feriez-vous si les radicaux, minorité d'élection, devenaient majorité?
"Nous nous fondrions dans une unité libertaire et socialiste plus large. Mais nous autres radicaux, nous sommes déjà interprètes majoritaires".
Vous aimez passer à la télévision?
"Non, pas à ce prix".
[...] - Quelle société voulez-vous?
"Une société libre, socialiste, humaniste, voltairienne. Une société sans violence, ni publique, ni privée".
Au nom de la nonviolence, vous menacez chaque jour de vous suicider, c'est-à-dire une grève de la faim jusqu'à la mort. Mais ce n'est pas aussi de la violence?
"Non, parce que nous réagissons chaque fois contre une tentative d'assassinat contre nous et contre 'nos' idées".
On vous a défini un "prophète désarmé", comme Machiavelli définît Savonarola. Ne craignez-vous pas de subir le sort du moine dominicain?
"Non. Il y a en nous un peu de Savonarola, un peu du 'Prince', un peu de Machiavelli, mais nous sommes des gens nouveaux".
Octobre 1977
Moyens et objectifs
Journal d'une grève de la faim
par Marco Pannella
Du 1 octobre au 8 novembre 1972, Marco Pannella et d'autres militants effectuent une grève de la faim collective, sous le signe "Noël à la maison pour Valpreda et les objecteurs". Pietro Valpreda, anarchiste, était accusé du massacre terroriste de Milan en 1969, lorsqu'une bombe tua plusieurs personnes engendrant une longue période de violence et d'illégalité; les objecteurs de conscience n'avaient pas obtenu la loi pour laquelle ils se mobilisaient depuis des années. Les jeûneurs demandaient au parlement de s'engager à ce qu'il ait "des débats et des votes sur l'objection de conscience" ainsi qu'"une réforme d'une norme du code de procédure pénale" qui permît "la libération immédiate de Pietro Valpreda" et des autres accusés. Le président de la Chambre, le socialiste Sandro Pertini, et du Sénat, le catholique Amintore Fanfani (qui venait de recevoir de Moscou le Prix Lénin pour l'écologie), interposèrent leurs bons offices pour qu'à la fin les deux Chambres votent les lois.
1er octobre
Je suis au congrès anarchiste, à Rimini. Je reçois un coup de téléphone de Roberto (1), dans la salle de l'Arengario: à Peschiera [prison militaire italienne, n.d.r.] les camarades ont commencé une grève de la faim; eux aussi sont donc d'accord et ils garantissent leur contribution militante et de lutte. Notre décision devient maintenant exécutive. A Rome, ils sont 23 pour commencer; cette fois, de Angiolo, à Gianfranco, de Aloisio et Ennio et Graziana et Lucia à Vincenzo et Enzo (2), des médecins, des professeurs, des journalistes, des étudiants, des anciens et nouveaux hippy et des féministes, nous sommes tous là. Je prévois que ce sera plus dur qu'autrefois. Hier soir, avant de partir, j'ai reçu une lettre de Pietro Valpreda, de la Policlinique, plutôt désespérée et furieuse [...].
11 octobre
Demain je repars pour un procès à Milan. Le 8, les camarades de Reggio Emilia avaient organisé un meeting. C'était un dimanche matin et il y avait du monde. Nous avons distribué beaucoup de matériel, des cartes postales à envoyer aux parlementaires, aux groupes, aux partis, aux différentes présidences. Je me sens assez bien. Par rapport à d'autres grèves de la faim, je fais davantage attention à prendre régulièrement des vitamines; j'ai un peu peur à cause des problèmes sérieux que j'ai eu autrefois aux yeux. Six camarades ont dû interrompre leur grève, quatre d'entre eux se sont évanouis. Désormais beaucoup de gens arrivent au Panthéon [fameuse place romaine, n.d.r.]. Nous récoltons à peu près vingt mille lires par jour; on peut ainsi imprimer d'autres cartes postales et des documents, qui commencent à arriver au Parlement. Nous avons envoyé à chaque député une lettre personnelle pour souligner la modestie de nos requêtes: nous ne demandons rien d'autre que la fixation d'un calendrier de travaux parlementai
res pour des débats et des votes sur l'objection de conscience et sur le réforme d'une norme du code de procédure pénale qui permettrait la libération immédiate de Valpreda, de Garganelli et Borghese (3). Nous n'allons même pas au fond des projets de loi: nous voulons uniquement garantir au Parlement lui-même, outre qu'à nous-mêmes, la fin de cette tragi-comédie qui fait que depuis vingt ans on ne vote pas une loi que la Constitution exige, et que depuis dix-sept ans on condamne et on met les objecteurs en prison [...]
20 octobre
Le secrétaire général du Sénat nous envoie un long télégramme annonçant que le 25 octobre le projet de loi sur l'objection de conscience sera assigné, par procédure d'urgence, à la commission défense. Roberto, qui est de nouveau frappé d'un mandat d'arrêt, est encore une fois l'axe autour duquel tournent toutes les initiatives. Alberto (4) est désormais recherché, lui aussi: c'est la deuxième fois qu'il ne répond pas à l'appel sous les drapeaux. Je voyage beaucoup et je suis éreinté, et effrayé au fond, par la surdité qu'on nous oppose. "L'Espresso", "Il Mondo", "L'Avanti", "La Voce Repubblicana" [organes de presse, n.d.r.] se taisent tout à fait, ça ne les concerne pas. Si nous gagnerons, on ne manquera certainement pas d'écrire des choses moralistes et de valeur sur l'importance et le sérieux de la loi sur l'objection de conscience ou sur celle de réforme du code de procédure pénale. Mais en attendant, malgré nos sollicitations, pas une ligne sur ces objecteurs [...].
23 octobre
Nous nous sommes réunis un soir, il y a deux jours. J'étais en crise, indécis. Alberto, qui entre-temps a reçu de France environ deux mille signatures de solidarité rassemblées par des camarades antimilitaristes nonviolents, semble serein. A ce point, dit-il, nous n'avons qu'à affronter la réalité que nous avons devant nous. Tout le monde considère que nos requêtes sont justes, et modestes; les camarades en prison sont toujours plus nombreux et persécutés, et il s'agit d'une pure violence fasciste de l'Etat. Alors, changeons de formule: que la grève de la faim continue jusqu'à la fin extrême. Celui qui connaît la nonviolence, la vraie, le patrimoine de discussion, d'actualité et de force politique qui la nourrissent désormais, ne peut que comprendre qu'Alberto a raison.
Abandonner à présent signifierait de plus hypothéquer et discréditer cette forme extrêmement civile et grave de lutte, la plus efficace pour ceux qui agissent du bas, contre le pouvoir; et ça voudrait dire lâcher alors que le Parlement ne peut désormais plus éviter de reconnaître nos bonnes raisons sans se renier.
2 novembre
Nous sommes à Turin, au congrès du Parti radical [...]. Nous sommes dans les sous-sols du palais Carignano, prêtés par l'Union culturelle. Une centaines de personnes juchées sur les escaliers, assises sur les tables, par terre. La discussion est lente, grave. Pas un toussotement, pas un murmure. Chacun parle conscient d'une rare responsabilité, lourde, exceptionnelle. J'écoute ce silence et ces mots avec profonde émotion. Soudain - tout près - nous entendons un peu d'Albinoni, et ensuite du Mozart. Ce sont les répétitions d'un concert prévu pour demain soir. Des frères et des soeurs, des camarades et des amis dont je n'ai découvert le visage que depuis quelques heures, parlent l'un après l'autre, sans s'interrompre.
C'est aussi un moment difficile. Inconsciemment, avec leur affection, mais aussi avec leur intelligence ils font d'Alberto et de moi-même des accusés, dans une discussion où encore une fois, dans cet incroyable parti, le divorce entre la vie publique et la vie privée est totalement effacé. Puis, lentement, mis en demeure de cesser de toute façon et tout de suite, de la recherche passionnée, naît la décision d'une nouvelle série d'initiatives immédiates. De vingt qu'ils étaient, ceux qui annonçaient une grève de la faim jusqu'au bout deviennent soixante, puis quatre-vingts. A l'appel qu'après mon voyage à Paris et la conférence de presse organisée par Jean-Marie Muller, Nenni, Montale, Silone, Aragon, les prix Nobel Bohl, Jacob, Kastier [personnalités françaises et italiennes, n.d.r.] les cardinaux Lercaro et Alfrink, et tant d'autres personnes éminentes ont lancé, accueillant inconditionnellement nos requêtes, s'ajoutent à présent les églises protestantes, les paroisses et les communautés ecclésiales.
3 novembre
Le congrès du parti s'est ouvert par un jeûne collectif de tous les participants et la somme ainsi économisée (plus de 300.000 lires) a été affectée à la lutte pour l'objection de conscience [...] Nous n'avons que la peau et les os [...].
Alberto a perdu 12 kilos, moi 19: nous sommes au bout tous les deux. Nous savons déjà que désormais sont et seront brûlées des cellules qui ne se reformeront pas, même si on ne peut pas encore évaluer l'étendue des dégâts. Je sais, par des expériences précédentes, que mes cheveux tomberont, et que mes dents et ma vue en souffriront également, ainsi que ma mémoire et d'autres chose encore.
Dans l'après-midi, on nous annonce que nous serons reçus le 7 par Fanfani. Des télégrammes fort longs nous parviennent depuis quelques jours du secrétaire général du Sénat, avec tout sauf l'essentiel. Si la commission Défense décidera à temps, Fanfani annonce qu'il amènera les deux projets de loi en salle même avant le 3 novembre, pour qu'ils soient discutés et votés. C'est beaucoup, mais nous demandons des dates terminales, même lointaines, mais certaines; pas des dates initiales.
Pertini, que nous avons un peu sans générosité accablé d'appels et de critiques, nous téléphone par contre de Nice. Il est furieux, nous semble-t-il de comprendre, outre que désolé et inquiet. Personne ne lui avait jamais fait savoir que nous avions l'intention de lui demander de nous recevoir. A nous, parlementaires et autres journalistes on nous avait par contre assuré que cette requête lui avait été transmise. Il demande avec insistance des nouvelles de notre santé, il propose d'interrompre sa courte vacance pour venir à notre rencontre, à Gênes. Le lendemain, nous le rejoignons à Nice: le congrès du parti se termine à 4 heures du matin, le 4 novembre. Nous partons à sept heures.
4 novembre
A midi, nous voyons Pertini arriver sous les arcades des Galeries Lafayette, la pipe allumée, un chandail beige, des pantalons en futaine. Le soleil est là, mais je sens la tempête. Il nous regarde, comme pour se rendre compte si nous pouvons supporter une semonce, et en guise de préambule, il déclare que nous devons en finir avec ces méthodes: déjà il y a deux ans, pour le divorce, n'étant pas convaincu de certaines de ses opinions et de ses conseils je lui avais envoyé une lettre ouverte dont il se souvient encore phrase par phrase. Cette fois nous lui avons écrit, avec Alberto, ainsi qu'à Fanfani, une autre lettre un peu dure. Il a raison, dans un certain sens. Nous entrons dans un café. La situation est analysée deux heures durant. Pertini nous parle de ses grèves de la faim en prison, de ses actions justement d'ici, de Nice, où il a placé son capital dans un poste émetteur et faisait le maçon. Sur les lois qui nous sont à coeur il parle franchement, à fond. A la fin la situation est claire. Nous ne lui
demandons pas d'assurances, qu'il ne serait pas correct de prétendre et qu'il refuserait certainement de donner. Nous savons à présent que, si le Sénat ne perd pas trop de temps, il est plus que probable qu'à Noël la chambre aura achevé son travail. En nous saluant, Pertini a comme un instant d'hésitation. Il regarde Alberto, si jeune, si décidé mais aussi si fatigué: le vieux camarade est ému, il l'embrasse avec force et s'échappe. Nous revenons à Turin, immobilisée par le salon de l'automobile et par le match de football Juventus-Turin: au congrès antimilitariste, trente autres camarades se sont unis à la grève de la faim.
7 novembre
[...] Encore un jour de grève de la faim. Il est évident que nous devons être également reçus par le sénateur Garavelli [président de la Commission parlementaire compétente, n.d.r.] pour être certains en conscience d'avoir atteint nos objectifs.
A midi, nous sommes encore une fois reçus par le président Pertini. A ce qu'il semble, il doit déjà avoir pris contact avec les présidents des groupes, avec le gouvernement, avec les ministres intéressés. Ce qu'il nous avait dit d'espérer, il peut à présent nous assurer qu'il en est sûr. Je rentre chez moi. Il est tard. Après 37 jours de grève de la faim, je me cuisine un beau bouillon de cube avec du beurre et du parmesan. Si Alberto continue à jeûner jusqu'à demain, c'est suffisant. Je le lui expliquerai plus tard.
8 novembre
Le sénateur Garavelli est décidé à respecter l'autonomie de la Commission. A partir du 16 novembre, si les commissaires auront beaucoup de choses à se dire, ils auront à leur disposition tout le temps qu'ils voudront. Par conséquent, déclare Garavelli qui, en bon social-démocrate, rappelle qu'Umberto Calosso (5) et d'autres de ses camarades de parti ont toujours été promoteurs de projets de loi sur l'objection, "je réunirai la Commission du matin au soir, samedi compris, jusqu'au vote".
Donc, nous avons réussi. Car pour Valpreda aussi nous avons une "fourchette" de solutions: ou il est libre en vertu d'un décret gouvernemental avant le 1er novembre, ou en vertu d'une loi avant le 15 décembre.
En sortant, j'annonce à Alberto que, moi, la grève de la faim, je l'ai déjà interrompue et je le félicite. [...]
(1) Roberto Cicciomessere: ancien secrétaire du Pr, objecteur de conscience
(2) Angiolo, Gianfranco, Aloisio, Ennio, Graziana, Lucia, Vincenzo, Enzo: militants radicaux
(3) Gargamelli, Borghese: autres accusés de l'attentat
(4) Alberto Gardin: militant radical, objecteur de conscience
(5) Umberto Calosso: écrivain, socialiste, exilé sous le fascismeMoyens et objectifs
Où sont la violence et le chantage?
Interview à Marco Pannella
Pour certaines personnes, tes grèves de la faim ne sont que des actes masochistes qui s'accordent mal avec tes déclarations d'amour de la vie et en général de lutte "heureuse" pour le socialisme.
J'ai une réponse que je donne depuis longtemps, comme tu peux imaginer, mais que j'élabore toujours plus: la différence entre risquer de vivre et risquer de mourir. Je suis convaincu que les gens meurent parce qu'ils ont perdu leur intérêt pour la vie. Celui qui refuse au contraire de voir sa vie amputée, justement parce qu'il n'y trouve ni résignation ni castration, mais par contre espoir, peut même courir le risque de la perdre: ça arrive. Mais s'il gagne, il vit vraiment mieux et davantage que les autres. J'ajoute que risquer sa vie sans risquer celle des autres est un autre saut de qualité (même celui qui se suicide sait souvent obscurément qu'il met les autres en danger). Faisons maintenant un exemple, encore un autre saut, parce que dans ces choses-là on va par approximations successives. Qui risquait vraiment sa vie en Italie en 1937 ou 1938 [c'est-à-dire dans l'Italie sous le fascisme, n.d.r.]? Celui qui devinant la logique de la dictature et sachant par conséquent que "la guerre était proche", s'eng
ageait dans une lutte certes dangereuse pour essayer d'éviter des millions de morts? Ou alors celui qui, par crainte d'un risque immédiat, finissait par se faire détruire par la suite, avec des millions d'autres?
Masochisme? Mais masochisme signifie souffrance, se sentir mal plutôt qu'être bien, c'est-à-dire la conscience de la douleur. Mais mon expérience et celle de tous mes camarades, c'est que le jeûne ne cause pas de souffrance, tout au plus des désagréments. Il y a pourtant qui, écartant la donnée masochiste, parle d'une tendance à l'autodestruction. Eh bien, tout est possible, même mourir de joie: mais je sais bien que même en étant différent je ne pourrais pas être mieux qu'aujourd'hui, et qu'il serait par contre facile que je sois même pire physiquement parlant, comme la plupart des gens qui payent la renonciation forcée aux éléments d'intérêt dans la vie. Et puis n'oublions pas que nos grèves de la faim sont toujours des événements collectifs, une expérience de croissance politique.
Il y a pour finir une autre donnée qui n'est pas du tout secondaire: cette méthode est gagnante, elle fonctionne: et elle est homogène à notre ligne politique libertaire et nonviolente. Nous disons en effet que si la lutte pour le socialisme est violente, elle préfigure un mouvement et donc une société organisée de manière violente, et autoritaire.
On t'a pourtant accusé d'exercer un chantage avec tes grèves de la faim, autrement dit de faire violence aux autres, toi aussi.
Nous ne jeûnons pas pour protester ou pour souffrir, mais pour atteindre un objectif. En général l'objectif est relatif à la moralité d'autrui, pas à la nôtre; c'est-à-dire que nous ne demandons pas par la grève de la faim de privilégier un projet de loi, mais que l'on applique les lois que d'autres ont imposé ou proposé. Je serai plus précis: nous n'essayons pas de faire accepter nos principes et nos positions, nous exigeons le minimum, autrement dit nous exigeons du gouvernement de la ville le respect de sa légalité, la réintégration des règles violées de la démocratie. En fait, c'est la seule réponse que nous pouvons donner, au-delà de la destruction, à une ville qui trahit ses propres lois. Où est alors la violence, où est la chantage?
Comment expliques-tu que ces méthodes ne soient pas pratiquées massivement?
Parce que nous sommes une donnée qui n'est pas conformiste, absolument minoritaire, par rapport aux valeurs qui dominent aujourd'hui. Mais ce n'est pas vrai qu'en principe ce ne soient pas des méthodes de masse; ça dépend de la maturation de certains processus. La grève ouvrière, je veux dire, peut être considérée comme la première, grande manifestation nonviolente de masse, parce qu'elle a lieu au moment où les ouvriers découvrent qu'il est plus productif de croiser les bras que de casser les machines ou tuer le patron.
Partant donc des grèves de la faim, nous sommes arrivés à la nonviolence en général: un autre choix qui est contesté aux radicaux.
Maintenant beaucoup moins qu'autrefois, comme une autre accusation ridicule qui a disparu, autrement dit qu'il s'agit de méthodes "peu viriles"... Mais parlons clairement: ceux qui nous critiquent - appelons-les violents - pourquoi perdent-ils toujours? [...] Ils perdent parce qu'ils adoptent des tactiques opportunistes, activistes; parce qu'ils représentent la donnée de la révolte pure et simple, la donnée plébéienne, pas encore prolétaire, s'il est vrai que le prolétariat est la plèbe nonviolente.
Qu'y a-t-il derrière cette différence de méthodes entre nous et les autres forces de la gauche? Eux croient au "pouvoir"; nous, nous visons par contre le "dépérissement du pouvoir", autrement dit du quotient de violence des institutions. Un processus qui ne peut s'accomplir qu'historiquement, sans destruction du pouvoir, comme le pensent les anarchistes. Il y a donc, de notre part, une position anti-centralisatrice, anti-jacobine, anti-raccourcis, avec tous les risques possibles, certes, d'utilisation jacobine. Voilà ce que nous entendons par libertaire, le dépérissement du pouvoir comme effet de la croissance de la classe et du socialisme, non pas le renvoi au moment qui suit la prise du pouvoir.
La nôtre est donc une manière différente de faire de la politique, de vivre, de lutter.
En somme, tu revendiques aux procédés nonviolents une valeur de pratique "socialiste", et de pratique gagnante, que tu ne reconnais pas aux méthodes traditionnelles de la gauche.
Les formes de lutte que nous appelons traditionnelles, que communiquent-elles à l'extérieur? Les cocktails molotov communiquent l'attaque, la violence, et même si nous savons qu'ils ne font pas mal, ils peuvent justifier aux yeux des gens le fait que la police réponde en tirant. Les cortèges qui bloquent les rues ne gênent pas Agnelli (1), mais le travailleur, l'ouvrier; et pourquoi ces derniers devraient-ils avoir un réflexe positif? Ils n'ont pas de conscience de classe? Je pense au contraire qu'ils ont conscience de leurs droits, et s'ils disent "allez vous faire foutre", c'est un juste réflexe. Parcourir les rues en colonnes, c'est l'occupation de la ville, la parade militaire, la possession. On est nombreux, il y a l'exaltation de la foule, de l'agression, le pouvoir qui s'affirme sur les autres, parce qu'il est fort et violent. Et que ressentent par conséquent ceux qui les voient défiler? Le frisson des drapeaux rouges, bien sûr, mais il est identique à celui qu'on éprouve dans un défilé militaire. A p
art ça, je ne vois rien d'autre dans la logique du cortège. Par contre, marcher en file indienne sur les trottoirs, sur le bord de la route, chacun avec un pancarte (c'est déjà une donnée que tu gères personnellement tandis que dans les cortèges tu ne communiques même pas avec les autres), ça signifie écrire un long roman lisible. Pendant les marches antimilitaristes, la police nous recommandait de rester en file indienne devant le Monument militaire de Redipuglia; et nous étions d'accord; un défilé de trois cents pancartes, les gens passaient et lisaient. Celui qui jeûne communique: "Vous vous foutez de moi, je suis désarmé et je ne peux faire rien d'autre que de le mettre en évidence, le dénoncer".
Mai 1976
(1) Président de FiatMoyens et objectifs
LE DROIT A L'IDENTITE ET LES MEDIAS DE MASSE
par Marco Pannella
[...] Si démocratie suppose, à un certain degré du moins, la confiance dans la méthode du dialogue, de la polémique et du drame, elle présume toujours aussi - dans l'agora - une sorte de représentation scénique: entre opposition et gouvernement, entre majorité et minorité. Pas nécessairement une tragédie. Ceci dit je ne sens pas tout le charme du "divers", du "différent" comme dans l'arc qui unit Fortini à Pasolini (1). Là, pour eux, la dimension de l'existence et même de l'existence démocratique et civile est tragique; pour moi elle est dramatique, avec par conséquent des dénouements différents de l'intrigue de la scène, qui peuvent être - précisément - les dénouements qui ne sont pas mortels, pas fatals, d'un destin nécessairement négatif. Si démocratie signifie cela, ou suppose cela, je crois que l'on peut mieux comprendre ce que nous radicaux nous voulons dire lorsque, ayant affirmé que pour nous "pervers" n'existe pas et que nous n'avons pas l'intention de le récupérer dans la politique, nous avons long
temps répété qu'à l'intérieur de toute "perversion" c'est la diversité qui doit être reconnue, si l'on veut aller par-delà le fait "pervers" (selon la morale et le bon sens communs). Voilà, si c'est ce que nous nous glorifions de faire, en tant que laïques, nous ne pouvons évidemment pas récupérer dans la politique l'idée de perversion, de pervers; la démonologie, si vous voulez, ou le subjectivisme démonologique, ou l'iconographie démonologique.
Eh bien, nous avons essayé de souligner le traitement du "pervers" (pervers pour les autres), du différent, de la vraie minorité sous l'"antifascisme". Je dois dire, aussi, que si elle est telle, une minorité l'est avant tout au niveau du langage ou du module de pensée, ou d'expression. Ou bien une minorité est telle dans le sens - si vous voulez - de l'anthropologie culturelle, ou bien elle reste un donnée au sein de la majorité du système, au sein de ses perspectives historiques; différente dans la chronique, mais pareille dans la perspective de l'histoire, au-delà, précisément, d'une époque, d'un moment extrêmement circonscrit. De ce point de vue, depuis 25 ou 20 ans, quotidiennement, nous avons essayé de fournir une clé de lecture différente que celle de l'arc des partis post-fascistes.
[...] Et alors nous disons: c'est vrai! L'organisation nonviolente, avec sa méthode de désobéissance civile programmatique, avec sa méthode socratique d'accepter jusqu'au fond la loi dans sa logique, pour en faire exploser l'iniquité devant ceux qui sont censés être les sujets formateurs de la loi de demain, cette méthode qui, justement, est la nôtre, a prouvé qu'elle avait, à mon avis, une grosse force politique. Nous pouvons bien le dire, nous sommes uniques, à gauche de ceux qui ont le culte de l'Etat, à gauche des jacobins d'un certain genre, à gauche des violents par jugement, par bon sens, c'est-à-dire de ceux ne sont violents que parce qu'ils doivent sauver un programme, la "programmation". Qui pense vraiment que des millions de paysans de la Volga ou du Don moururent dans des famines et des déportations uniquement pour Stalin ou parce que la bureaucratie communiste était stalinienne ou léniniste?
[...] Un homme comme Aldo Moro (2) ne meurt pas parce qu'il est assassiné en un instant. C'est - bien sûr - la personne de Moro qui meurt pour nous, surtout pour nous radicaux plus que pour lui, nous qui savons que ce qui prend corps a une valeur, tout ce qui a un corps, nous qui craignons la dialectique erronée des spiritualismes et des matérialismes absolus d'une part et de l'autre. Et pourtant, voilà, nous savons que rien ne vaut la mort, pas même le sacrifice, rien. Mais de toute façon, lorsqu'on est un homme qui a choisi le dialogue public, qui a une fonction publique, lorsqu'on a voulu donné, on a prétendu, on a eu l'orgueil - peut-être - d'espérer pouvoir donner son corps, son propre corps, celui d'Aldo Moro, à ses propres idées... Voilà je disais: attention, c'est vous qui êtes en train de le tuer! Mais vous vous rendez compte qu'en ce moment Moro peur regarder la télévision et entendre Pellegrino, Ferrara (3), ceux qu'il considérait proches, ses élèves, ses clients, les gens de la cour dire: "Mais t
u n'es plus toi-même, tu es pire que n'importe quel gamin pris par les nazis, qui avait le courage de se taire, parce qu'à ceux-là, tout au plus, on leur extorquait une signature: toi, tu écris chaque jour des pages et des pages; tu es indigne, tu es un ver de terre, tu ne représentes plus rien...".
Nous étions là, je m'en souviens, lorsque la première lettre est arrivée: l'indignation, la rage que j'ai ressenti, la douleur pour Trombadori (3) et les autres, qui observaient effarés et disaient: "Celui-là ils peuvent désormais le tuer parce qu'il est de toute façon mort; après avoir écrit ça, il est fini. Il n'existe plus". Et je me suis précipité, pour écrire une déclaration: en ce moment, comme jamais, avec cette lettre le président de la Démocratie chrétienne Aldo Moro témoigne, même à ceux qui parmi nous ne l'avaient pas compris, de sa potentialité humaine et politique; et s'il sera - comme il devra être - libéré, nous comprenons aujourd'hui pour la première fois et nous considérerons qu'il pourra, pour ce qui lui est arrivé, avoir probablement davantage de titres pour devenir président de la République.
Octobre 1979
(1) Franco Fortini, Pierpaolo Pasolini, écrivains italiens.
(2) Aldo Moro, premier ministre italien, enlevé et assassiné par les Brigades Rouges en 1978. Durant sa captivité, il écrivit des lettres adressés à son parti (la Démocratie Chrétienne) et à ses amis politiques; mais ceux-ci, et en général les partis au pouvoir, nièrent leur authenticité, ou soutinrent que Moro écrivait sous la dictée, forcé par ses gardiens.
(3) Pellegrino, Ferrara, Trombadori, professeurs d'université, représentants du monde culturel italien.
Moyens et objectifs
NOUS NE SOMMES PAS DESARMES
par Marco Pannella
[...] Ceux qui pensent que les nonviolents sont des inertes et des désarmés, se trompe. Il y a au moins une chose qui unit profondément les nonviolents et les violents politiques: les uns et les autres jugent que la situation historique et sociale dans laquelle ils vivent exige d'eux de donner - littéralement - corps à leurs espoirs et à leurs idéaux, de considérer de toute façon en cause leur existence et d'en tirer les conséquences.
Il y a sorte d'intégrité qui les unit. Mais les uns considèrent que les moyens préfigurent et déterminent la fin; et étant des libertaires et des socialistes, la vie est sacrée pour eux, celle de leurs ennemis avant tout; les autres croient que la fin justifie les moyens, et descendent sur le même terrain que l'adversaire, brandissant eux aussi l'étendard de l'assassinat et de la guerre justes et sacrés.
L'idéologie-même qui préside à la vie de notre Etat, régi par des lois fascistes et inconstitutionnelles par volonté des antifascistes au pouvoir depuis trente ans, fait choisir 'le parti armé', le terrorisme, comme interlocuteur privilégié. La presse et la Radio-Télévision font de ceux-ci les antagonistes politiques et les protagonistes de la chronique politique. Ils censurent par contre, suffoquent, défigurent férocement les nonviolents, référendaires, constitutionnels, qui agissent parmi les gens et en représentent les agrégations majoritaires.
En tant que nonviolents, nous dénonçons chaque jour la violence assassine d'un pouvoir qui a à son actif la stratégie des massacres et le massacre de légalité.
Nous subissons des procès, nous sommes condamnés. Mais en tant que nonviolents nous savons que le choix du soi-disant 'parti armé' n'est pas qu'assassin sur le plan de la proclamation théorique et de la pratique, mais qu'il est suicide si et quand il participe vraiment aux espoirs de la gauche et lorsqu'il n'est pas aussi subjectivement expression de 'services parallèles' [services secrets, n.d.r.] nationaux et internationaux.
Mars 1978
Moyens et objectifs
L'ARSENAL DU NONVIOLENT
par Marco Pannella
[...] Pourquoi donc la grève des travailleurs devrait-elle être une arme démocratique, légale et efficace, et au contraire ne pas l'être la grève fiscale du contribuable, la grève des achats du consommateur, la grève du payement des services publics ou privés rendus inaccessibles ou non fournis, la grève électorale du citoyen, la grève générale d'une communauté agressée dans son indépendance et dans son existence?
Ne pas payer le plein tarif du billet de transport, l'entièreté du loyer, les taxes communales parce que la 'Ville' ne fournit pas des services essentiels, les impôts correspondants au budget de la soi-disant 'défense nationale' qui sert à être espionnés, discriminés, assassinés, c'est un crime que tout cela? C'est probable. Qu'on nous juge alors, un par un. Malgré la justice de régime, ce sera une occasion de recherche de la vérité, de la responsabilité de ces situations.
L'arsenal nonviolent de lutte est à peine exploré. L'usage scientifique de la légalité bourgeoise en fait exploser la contradiction fondamentale: celle entre idéalité que seul, désormais, le nouveau 'tiers état' prolétaire ou prolétarisé peut recueillir et affirmer, et le pouvoir que les partis bourgeois favorables à la collaboration entre classes sociales exercent en renégats, dans la direction opposée, pour le conserver. Désobéir aux ordres injustes, violer de manière provocatrice la loi inconstitutionnelle, élever des objections de conscience contre des prétentions de comportement moralement intolérables, autogérer librement et de manière responsable les périmètres sociaux, économiques et politiques dans lesquels nous vivons, préfigurer une société nonviolente, laïque, libertaire, socialiste, également dans les méthodes, par les moyens, telles ont été jusqu'à présent les armes de défense et d'attaque des minorités radicales.
Septembre 1974Moyens et objectifs
DISSUASION OU NONVIOLENCE?
par Marco Pannella
[...] Le problème d'une défense populaire nonviolente, en tant que stratégie alternative à la 'défense militaire' grotesque et inexistante des Etats nationaux mineurs, est en train de trouver aujourd'hui, en Europe et pas uniquement ici, des études et des élaborations fort autorisées; pas uniquement celles, par exemple, du prestigieux général français Paris de la Bollardière (1), mais aussi de sous-groupes d'étude de "multinationales militaires", appelons-les ainsi. Il ne s'agit pas par conséquent de répéter l'histoire ou le mythe de quelqu'un qui brandissant la croix (aujourd'hui: les emblèmes radicaux et socialistes) paralyse et désarme les barbares aux frontières, mais celui d'une réflexion théorique, d'une alternative de défense et d'une lutte politique qui parcourt des chemins conformes au salut des territoires, des populations qui les habitent, en un mot pour la défense de la vie. En définitive, les possibilités de survie dans un pays désarmé sur le plan militaire mais armé de structures, de stratégies
et de tactiques de défense populaire nonviolente, sont de toute façon dès à présent supérieures à celles des pays qui ont actuellement des armements et des armées marginales ou subalternes, sans vraies forces de dissuasion pour anéantir l'adversaire mais représentant une cible tactique utile ou nécessaire dans des affrontements internationaux entre les plus grandes puissances parmi lesquelles, ce n'est pas étonnant, on préfigure aujourd'hui uniquement des hypothèses de conflits indirects, c'est-à-dire de massacre tactique des parties périphériques de l''empire'.
[...] Dans l'immédiat, la réponse nonviolente apparait toujours comme 'évangélique' ou perdante. Même dans les rapports interpersonnels en crise, le père qui gifle son fils ou l'amante l'aimé, semblent gagner sur le moment, mais perdent à la longue soit le fils soit l'aimé ou un rapport positif avec eux. La même chose se passe en politique nationale, où l'usage de la violence intérieure ou extérieure est signe de l'impuissance à utiliser d'autres armes. Il serait intéressant de revenir longuement et sérieusement sur ce sujet: il y a vingt ans que les radicaux en Italie voient aller en crise autour d'eux, et disparaître, des vagues de 'gauche violente', considérées à chaque fois par les adversaires eux-mêmes comme étant plus dangereuses. Tous les deux ans, ensuite, il faut constater qu'eux disparaissent et que nous grandissons dans la conscience de tous. Les militaires savent d'ailleurs qu'en Espagne, en Russie, Napoléon fut moins battu par la force des armées, que par celle successive d'Etats et de populatio
ns qui surent utiliser le facteur temps contre le génie et la puissance de l'empereur...
Mars 1978
(1) Fameux général français qui démissionna dans les années soixante pour protester contre la politique de défense du gouvernement français.
Moyens et objectifs
pacifisme, nazisme, communisme...
Interview à Marco Pannella
[...] Pannella, comment se fait-il que, même dans vos discours au congrès, il y ait tant de polémique contre le pacifisme?
Pour que les jeunes sachent, pour que les personnes âgées se souviennent et que l'on cesse de les tromper: le pacifisme a eu dans ce siècle des effets catastrophiques, convergents avec ceux du nazisme et du communisme. Si le communisme et le nazisme sont mis au ban, le pacifisme mérite de les accompagner.
Et le désarmisme, l'antimilitarisme, la nonviolence?
On ne peut pas les homologuer au pacifisme. La ligne qui va de Gandhi à Bertrand Russell, de Martin Luther King à Aldo Capitini (1), doit finalement s'organiser dans le monde. C'est ce que le Parti radical projette et commence à réaliser, en Italie et dans le monde. C'est une entreprise raisonnable. La folie c'est de se laisse battre.
Il reste le fait qu'avec la guerre, c'est l'idée-même de nonviolence qui a été vaincue...
Non, et pas même la force politique nonviolente, étant donné qu'elle n'a jamais existé de façon organisée avec une stratégie politique du présent pour le présent. La nonviolence et la démocratie politique doivent presque vivre comme des synonymes. Depuis un siècle il n'y a pas de guerres entre démocraties, le droit et la liberté sont la première garantie. Et le pacifisme historique, dans les faits, l'a toujours ignoré.
Février 1991
(1) Aldo Capitini, italien, théoricien de la nonviolence, disciple de GandhiMoyens et objectifs
MERCI, CAMARADES ASSASSINS
par Marco Pannella
[...] A vrai dire, c'est justement à Vincenzo Andraous, et à Giuseppe Piromalli (1) que nous devons la plus profonde reconnaissance. Le premier, condamné pour trois assassinats commis en prison où il était entré pour des inculpations moins importantes; le second, boss "présumé" d'une "famille" de la "n'drangheta" [mafia calabraise, n.d.t.], avec cinq condamnations à perpétuité sur le dos ou sur le point de lui tomber dessus. C'est à ces deux camarades, en effet, que nous devons le "scandale" que nous sommes en train de vivre, la possibilité qui existe encore qu'une fermeture décrétée et déjà presque mise à exécution par la violence, par la discrimination et par le boycottage de la particratie, grâce à l'absence de règles et à la félonie d'une si grande partie de l'ordre judiciaire, soit évitée et transformée en son contraire.
Sans leur décision immédiate d'offrir au Parti Radical - eux! - l'obole de leurs inscriptions, de leur déclaration de volonté que ce parti vive; sans les réactions hypocrites et violentes que la nouvelle de leur décision provoqua, permettant par conséquent à beaucoup d'autres personnes de connaître la situation, et de décider d'assumer la même responsabilité et d'effectuer le même choix, le Congrès du Parti aurait été autre chose, et cette lutte d'aujourd'hui n'aurait probablement jamais été imaginée.
C'est à eux que je dédie ces quelques lignes. Pour qu'ils sachent mieux la force qui est en eux, la force qui est en toute personne, le sacrilège et la bestialité d'éteindre une existence quelconque, qu'il n'y a pas de "pervers" mais seulement des "différents", et à quel point il est possible de bouleverser presque en un instant le sens de la vie, de sa propre vie et de celle d'autrui. Qu'ils sachent que j'espère, du plus profond du coeur et de l'intelligence, qu'ils restent pour toujours, si ce n'est les camarades d'un parti qui pourrait d'ici peu ne plus exister, du moins des camarades d'amour, de nonviolence.
Qu'ils comparent la "valeur" - pour eux-mêmes et pour les autres, pour ceux qu'ils aiment et pour tous - des assassinats et des violences (quand bien même motivées ou "rendues nécessaires") qu'ils ont commis ou aidé à commettre, et celle des deux lettres qu'ils ont envoyé un jour, à Via di Torre Argentina.
Décembre 1986
(1) Vincenzo Andraous, Giuseppe Piromalli, assassins, condamnés à perpétuité, ils se sont inscrits au Parti radical à l'occasion de la campagne extraordinaire d'inscriptions de 1986-1987.
Après Gandhi
Les nonviolents et les violents
par Marco Pannella
[...] Disons-le clairement: chaque fois que quelqu'un, dans les années passées, dans notre parti, a fait une grève de la faim, c'était parce qu'il y était forcé par l'absence d'un engagement plus vaste et collectif de la plupart des camarades. Nous avons été obligés de le faire au moment où nous l'imposaient des facteurs de survie, je dirais même physique, du parti, ou lorsque certaines de nos luttes et certains objectifs essentiels de notre initiative politique risquaient autrement d'être mis en crise.
Il n'y a pas que les partis qui meurent, les idées meurent aussi, peuvent mourir, contrairement à ce que soutient la rhétorique culturelle dominante. Il est faux que si "un camarade tombe et que pour chaque camarade qui tombe, dix autres se relèvent, et l'idée qu'il incarnait...". Je crois au contraire que l'histoire est faite d'assassins d'idées, par l'assassinat du corps collectif des organisations politiques tout autant que par l'assassinat des personnes physiques. Chaque fois que nous avons eu recours à cette arme de lutte - que nous avons toujours défini comme étant l'arme de lutte extrême pour un nonviolent - ce fut parce que nous avons dû affronter des problème de vie, d'existence, de survie du parti, du sens et par conséquent de la légitimité de sa présence.
[...] Je n'ai pas de moralismes nonviolents. Je considère au contraire que ceux qui sont, du point de vue existentiel et politique, les plus proches de nous autres nonviolents - si et lorsque nous savons vraiment l'être - ce sont les violents et pas les autres. Pourquoi? Parce que celui qui choisit la nonviolence choisit l'illégalité de la désobéissance civile: il choisit de "donner corps" au "non" face aux lois et aux ordres injustes: il se met en cause, il a l'habitude d'user violence, avec sa propre nonviolence, au mécanisme obligé que l'Etat essaye de proposer. Le nonviolent casse des assiettes tous les jours. Il casse quelque chose de plus délicat que les vitrines des magasins et que les portes des armureries, surtout s'il réussit à suggérer les objectifs et à fournir les moyens et les instruments de la lutte nonviolente aux masses, à la majorité des gens. Le violent a par conséquent en commun avec nous presque tout l'essentiel, mis à part la schizophrénie de chacun. Mais on peut être aussi nonviolents
par schizophrénie ou paranoïa.
On dit que le nonviolent, lorsqu'il fait par exemple une grève de la faim, accepte de se faire violence à lui-même, mais le violent aussi doit se faire violence à lui-même pour faire violence, parce qu'il juge nécessaire de répondre par la violence organisée à la violence des institutions. Et la ressemblance est dramatique; le nonviolent, s'il constate à chaque fois l'échec et l'insuccès de sa théorie et de sa pratique, n'est pas poussé à choisir comme alternative le renoncement, la résignation et l'inertie, mais il est incité à choisir comme alternative - par désespoir - d'avoir recours à la violence. Ainsi, je crois que de la même manière le violent, s'il réussit à se libérer de ce poids énorme de mystification culturelle totalitaire qui privilégie la violence, parce qu'en termes idéologiques la violence du révolutionnaire est légitimée par l'idéologie dominante (l'idée qu'à la violence on ne puisse répondre que par la violence appartient à l'idéologie de la masse dominante, à l'idéologie bourgeoise), s'il
arrive à réfléchir sur les échecs éventuels de ses méthodes et de ses luttes, peut comprendre qu'aujourd'hui, le point maximum de force révolutionnaire est représenté par l'illégalité et par la diversité radicale de la provocation et de l'action nonviolente.
[...] Je le répète une fois de plus. Avec notre nonviolence Gandhi n'a rien à voir ou presque. Les traditions orientales n'ont rien à voir. Au cas où, c'est Gandhi qui a greffé dans ces luttes de libération les méthodes de libération occidentale. Le prolétariat devient tel, il cesse d'être plèbe, au moment où il découvre le fait - apparemment gestuel, nonviolent - de croiser les bras et d'arrêter la production, au lieu de tuer le patron des forges ou son fonctionnaire et d'incendier l'usine.
Mars 1977
Après Gandhi
Nonviolence: la nouvelle tolérance laïque
par Marco Pannella
[...] Le Gandhi "rigoureux", le Gandhi des problèmes du sexe, le Gandhi qui coud son habit, fabrique son étoffe... le Gandhi de la nièce, des autres questions du même genre: toutes ces aspirations fondamentalistes ont été marginales, très marginales; elles sont assurément suggestives, parce qu'elles répondent tout de même aux problèmes d'une humanité qui - face aux problèmes de l'amour, du sexe, de l'existence - aura heureusement (tant qu'elle vivra) son tourment, sa partialité, parce que l'honneur de l'individu, de la personne, est son destin d'inaccomplissement, et pas celui de satisfaire le mythe de l'accomplissement divin, que l'on atteint par l'étreinte ou autres choses... Mais l'essentiel de la nonviolence a été la continuation de la culture du siècle des Lumières, le fait de donner une cohérence politique et civile et historique aux motifs initiaux de la Révolution française et de toute autre révolution, devenues toujours, par contre, sans que ce soit étonnant leur contraire: la Raison qui devient dée
sse, les holocaustes, les sacrifices, la mort comme souci de la vie, de soi-même et des autres.
[...] Je lisais l'autre jour sur un journal nonviolent, précisément, que ce qui a manqué en Italie, par rapport à l'Amérique et à l'Inde, c'est le "leader". Voilà, c'est l'explication que j'ai lu sur ce journal nonviolent...il y avait là Martin L. King, il y avait Gandhi... Eux avaient évidemment regardé la photographie de Gandhi et la photographie de King, et s'attendaient à rencontrer, chez nous aussi, King et Gandhi: et de temps en temps il ont même trouvé une vague ressemblance, mais ensuite, cependant, pas...; il n'y avait pas la maigreur, il n'y avait pas la mort, ensuite! Voilà, il n'y avait surtout pas ces autres choses, il n'y avait pas les erreurs d'inadéquation nonviolente qu'a commises Gandhi, qui ont fait que trente ou quarante milles personnes sont mortes de cette erreur dans l'espace de quelques jours: il n'y avait pas le sens de combien est dramatique tout ce qui est création...; mais combien d'erreurs (autre chose que Cicciolina! (1)), historiquement, en termes de vies et de morts, a provoqu
é Gandhi! Le mariage politique de cet idéal (sans suffisamment de sauvegarde, sentant cependant le drame du Pakistan) avec le problème de l'indépendance nationale... avec l'illusion - elle aussi toute occidentale - de l'Etat national: l'Etat national est l'Etat anti-national par définition, parce qu'il réduit à une celle qui ne peut être "une" dans aucun territoire, parce qu'il n'y a qu'au niveau de petits territoires et de petites tribus que nous avons l'unanimité ethnique ou nationale et de langage, que ce soit en Afrique ou ici.
[...] Mais, alors, la recommandation que je me fais toujours est la suivante: quand nous voulons donner corps à l'espoir nonviolent, à la force, au drame nonviolent, à ce moment là - plus que jamais - nous devons être femmes, hommes, "personnes", de Loi, personnes de Droit, et être associés sur ce chemin, [...] unis, moins comme communion de Saints qui sentent une communion de sentiments, que par contre comme parti, comme la "partie" qui se constitue de façon nonviolente pour assurer une Société de Droit et par conséquent, ensuite, un Etat de Droit différent, avec ces valeurs. Je crois avoir une histoire, qui tant qu'elle sera "mon" histoire (si le singulier existe toujours) est l'histoire de cette conviction; ça me paraît au moins - et j'en reste ébahi parfois - d'une évidence presque escomptée que Gandhi et la nonviolence sont le complètement sans lequel les Lumières, l'illuminisme, le laïcisme, sont une pure abstraction, sont une musique inachevée de Schumann, belle en soi mais, en définitive, un morceau
et une oeuvre, une sonate et rien de plus.
(1) Ilona Staller, artiste porno, élue au Parlement de 1987 à 1992 dans les listes du Parti radical.Après Gandhi
LA NONVIOLENCE EST ACTIVE
Interview à Marco Pannella
[...] La nonviolence politique représente, aujourd'hui, la forme la plus avancée et la plus intégrale de la "tolérance laïque", sur laquelle se fonde la civilisation d'une société et d'un Etat, si elle est traduite autant dans les lois et dans les comportements de la classe dirigeante que dans les oppositions historiques. Pendant deux siècles, après la révolution bourgeoise, d'épouvantables contradictions ont meurtri la civilisation de la tolérance et de la démocratie. Au nom de la déesse raison on a tué et massacré, au nom des nations et des révolutions on a fait des guerres et des carnages et on a même pensé que la tolérance et la violence pouvaient et devaient cohabiter, lorsque la violence devenait d'Etat ou "révolutionnaire". Malheureusement l'Eglise catholique a subi elle aussi, dans les siècles, et a même imposé à certaines époques, des massacres et des violences parmi les plus atroces. Dans les procès staliniens on découvre facilement une origine venant de l'"Inquisition" (1).
La nonviolence place au centre de la vie sociale la personne, le dialogue, comme Socrate, pas uniquement comme Gandhi. La nonviolence suppose le fait qu'il n'existe pas de démons, mais seulement des personnes; et que la pire d'entre elles, si elle est attaquée par la force de la nonviolence, qui est toujours "agressive" contrairement à la douceur apparente du pacifisme, peut répondre avec cette partie d'elle-même qui est la meilleure...
La vraie nonviolence politique, par exemple, n'a rien à voir avec certaines formes de grève de la faim, comme celles des militaires irlandais de l'IRA. Si l'on ne veut pas que la nonviolence représente une forme de violence, il faut utiliser ses formes extrêmes, comme celle précisément de la grève de la faim, uniquement pour demander au pouvoir, avec confiance, de réaliser ce qu'il a promis et que la loi elle-même lui impose...
[...] La tolérance, la civilisation laïque doit de toute façon craindre comme la peste un Etat et des lois qui prétendent imposer des valeurs éthiques et morales: le droit positif doit uniquement garantir qu'aucune morale individuelle et collective ne se développe aux dépens des autres, qu'elle ne leur fasse violence.
Interview de Milovan Erkic, journaliste de "Politcki Svet" (Belgrade)
Novembre 1988
(1) Tribunal médiéval de l'Eglise catholique contre les hérétiques.Après Gandhi
On a vite fait de dire faim
Interview à Marco Pannella
Franchement, Pannella, tu n'as pas un peu honte de commencer cette énième grève de la faim à base de 'cappuccini' après qu'en Irlande les militants de l'Ira soient allés jusqu'au bout?
Jusqu'au bout de leur folie de terroristes ou de soldats... Mais je n'accepte pas le ton de la question ni même la question. Il ne s'agit pas de honte ou de fierté. Ce que je sais c'est que les grands nonviolents, Gandhi, Martin Luther King, ne sont pas morts d'une grève de la faim, mais de plomb, plomb de pistolet et plomb de la presse. Ils risquaient leur vie contre la mort, pas la mort contre la vie.
Mais les irlandais...
Respectons-les et aidons-les, pour les raisons qu'ils ont, pas pour leur sacrifice. Ils acceptent l'assassinat politique et le pratiquent, enrôlés dans une armée même si elle est clandestine. Pour la cause, s'ils le jugent nécessaire, s'ils ne peuvent plus immoler le corps des autres, ils immolent le leur. Par discipline convaincue de soldats, pour l'indépendance, pour ce que tu veux...
Ce sont des épisodes obscurs, tragiques, véritables hymnes à la mort comme instrument de victoire contre les autres. Mais aussi une démonstration...
Laquelle?
Les violents ridiculisaient, il y a quelques années encore, la nonviolence, les grèves de la faim, comme des expressions d'âmes lâches. Aujourd'hui, ils se rendent compte que la nonviolence peut être une arme efficace, et terrible. Un extrême recours lorsque la violence se révèle inutile. Mais en réalité, ils utilisent de manière violente des armes nonviolentes: ils continuent ainsi à devoir mourir et à devoir tuer.
Qu'est-ce-qui atteste la grève de la faim?
Les grèves de la faim ont une seule, incontestable, preuve évidente: les photos, et une autre qui l'est moins mais qui est tout autant et encore plus scientifique: les analyses médicales et les diagnostics des médecins. Les bulletins médicaux, nous les avons toujours rendus publics. Nous, mais pas la presse. Quant aux photos, je vous prie d'en publier quelques-unes. Je le répète: si le sérieux des grèves de la faim nonviolentes se mesure par la mort, alors Gandhi, Martin Luther King n'étaient pas sérieux, ne jeûnaient pas, n'étaient pas nonviolents. La vérité c'est qu'une grève de la faim c'est avant tout des cellules qui brûlent, le vieillissement accéléré de tous les organes, en commençant par les organes cérébraux. Les yeux, les cheveux, les dents, le cerveau et tous, tous les organes, chaque jour de grève de la faim, "vivent" bien plus qu'un jour. Et plus on continue, plus le processus s'accélère. Il y a ensuite plusieurs sortes de grèves de la faim, toutes pareillement sérieuses: les prisonniers dans l
es prisons, Gandhi lui-même, Danilo Dolci (1), jeûnaient en général au lit, économisant au maximum leur énergie. Nous par contre, nous redoublons nos efforts, nous n'économisons pas d'énergie mais nous ne nous affaiblissons pas non plus en restant au lit, nous avons une activité extraordinaire pour obtenir justement à chaque fois les objectifs que nous nous fixons et qui consistent toujours à exiger que le pouvoir respecte sa propre loi, pas à ce qu'il subisse notre volonté.
Et puis si après nous prenons trois 'cappuccini', le compte est vite fait: 40 calories de lait, cent de sucre. Si nous ajoutons notre activité au compte, nous sommes plus que quittes. Pour quelle raison les prenons-nous alors? Nous essayons d'éviter que le premier organe atteint soit le cerveau, le système qui a le plus besoin de sucre. Nous essayons d'éviter le risque de rester des objets "non-morts" avec uniquement un semblant de vie: des morts qui s'ignorent. Nous voulons être conscients jusqu'au bout, si possible, de ce que nous faisons, continuer ou cesser. Et nous voulons résister au mieux et le plus longtemps possible.
En plus du sucre, tu prends aussi autre chose?
Des vitamines, des sels minéraux, je l'ai déjà dit...
Mais alors c'est quoi comme grève de la faim?
La grève de la faim nonviolente n'est pas un suicide. Ce n'est pas une autodestruction. Pour les nonviolents ce n'est pas une sorte d'holocauste, comme pour les irlandais.
Nous cessons de nous alimenter, mais pas de nous occuper de toutes les façons possibles de notre existence, de notre organisme lui-même. Tout ce qui n'est pas aliment, calorie, qui ne nourrit pas du point de vue énergétique, les sels minéraux, les vitamines, l'eau en particulier, qui aide le corps à résister, la vie, tout cela il est juste et de notre devoir de le prendre. Gandhi prenait du sel. Nous essayons, nous espérons résister pour battre la violence contre laquelle nous sommes littéralement en train de "donner corps", en plus de la parole, des écrits, des discussions, des activités, de l'organisation, de la prédication aussi. Nos luttes supposent et nourrissent l'espoir, pas le désespoir...
Quelle sorte d'espoir?
Celui de convaincre, pas de vaincre. Mais certainement pas celui de convaincre les autres à subir nos thèses. Nous demandons en général au pouvoir d'être le premier à respecter les lois qu'il impose. Nos batailles pour les droits civils, le divorce, l'avortement, n'ont pas été faites une seule fois en défiant le Parlement. Nous avons toujours lutté pour faire appliquer des lois et des règlements qui existaient déjà. Respecter, par exemple, le règlement des Chambres qui exigeait de discuter en 40 ou 80 jours, ou en un an, sur l'avortement. Il s'agissait pour nous, en définitive, d'exiger le dû et pour eux, de respecter les règles.
Août 1981
(1) Danilo Dolci. Chercheur italien. Il fit plusieurs grèves de la faim pour combattre la mafia en Sicile.A l'Est rien de nouveau?
1975: SAUVONS PLIOUTCH
par Marco Pannella
[...] Lorsqu'ils arrivaient à Rome, au début des années soixante, les moines nonviolents de l'opposition nationale et civile au Vietnam du Sud, les bouddhistes dont le sacrifice et dont la lutte imposèrent, alors, plus que toute autre l'actualité de ce conflit à la conscience internationale, ne trouvèrent personne pour les écouter.
Ils furent un peu exploités par la propagande communiste, et totalement suffoqués et tournés politiquement en dérision par notre noble culture laïque et républicaine. Même nos leaders historiques ne s'en aperçurent pas, républicains, sociaux-démocrates (bref, les 'laïques'), pontifes du parti-église américain en Italie, complices de l'extrême droite tels qu'ils ont été aussi par rapport à la réalité nationale américaine, louangeurs des débarquements à Suez (1) et spectateurs neutres des massacres et des tortures européennes et françaises en Algérie, alliés "atlantiques" inébranlables des turcs, des grecs et des portugais.
Je me souviens que ces moines, ces lettrés, ces étudiants nous demandaient où donc était l'Europe vers laquelle ils étaient accourus confiants, l'Europe chrétienne, l'Europe de la tolérance; l'Europe de Voltaire, ajoutait quelqu'un... Beaucoup d'entre eux sont morts, ou se taisent désormais pour toujours; ils sont aussi mort de l'illusion qui était la leur. Le manque de solidarité européenne, le manque d'une réponse européenne, tuèrent une alternative politique et historique d'une valeur certaine pour toute l'Asie, pour nous tous.
Mais qui donc avait recueilli pendant des dizaines d'années l'appel de l'APRA (2) et des autres mouvements démocratiques de libération de l'Amérique Latine, puis ensuite celui du président Bosch de Santo Domingo? Et qui, tant qu'il fut en vie, parmi nos prêcheurs de liberté et de justice, d'intransigeance (à l'époque) "anticommuniste" et "antifasciste", entendit l'ancien rappel naïf, dramatique, courageux du patriote chilien, du bourgeois franc-maçon et socialiste, du nonviolent Salvador Allende?
Partout le pouvoir impérialiste et capitaliste des multinationales, massacrant en premier lieu la légalité même des Etats-Unis, a imposé dans les dernières années et pendant des dizaines d'années la défense la plus féroce du bénéfice sauvage au Département d'Etat et à la CIA, hissant le drapeau américain sur des ruines de civilisation et d'humanité; les gérants politiques de la culture laïque européenne, ses gérants en Italie n'ont jamais vu, jamais entendu, jamais jugé.
[...] Et l'URSS? Sinjawski e Soljenitsine sont-ils défendus, sont-ils compris et aidés? Non. Ils sont désormais parmi nous, avec ceux d'entre nous qu'ils trouvent. Et avec qui d'autres, sinon? Sakharov? Sa femme a même réussi à se faire soigner par des médecins italiens. Et il parle tellement...
Et le mathématicien Plioutch? condamné à sept ans pour délits d'opinion, ils l'anéantissent depuis plus de trois ans, jour après jour, dans un hôpital psychiatrique spécialisé dans les déviations politiques.
Depuis plus d'un an deux mille mathématiciens du monde entier essayent par tous les moyens - pétitions, lettres, tentatives respectueuses de demande de grâce, quelques campagnes de presse - d'obtenir la vie, d'arracher la grâce, et le droit d'exil pour lui et pour les siens. C'est un cas, un exemple: mais c'est aussi une personne, comme chacun des fusillés de Madrid.
[...] En attendant, sauvons Plioutch. Agissons chaque jour, avec des initiatives publiques et des déclarations, pour qu'une campagne adéquate, humble mais confiante, arrache aussi au pouvoir cette victime, même si elle n'est pas espagnole, chilienne ou vietnamienne. Mais russe, soviétique, bref européenne.
La violation des droits de l'homme proclamés à San Francisco est manifeste. Les violations du traité d'Helsinki lui-même, également; comme celles de la convention européenne.
Notre gouvernement doit intervenir, de quelque façon; mais concrètement et tout de suite. Agnelli et Cefis, Berlinguer (3)... et, plus que tout autre, et de manière adéquate, avec des débats à grande écoute, la Radio-Télévision d'Etat. Ou alors, face à l'histoire, il sera difficile de soutenir aussi le regard tragique et homicide des Franco et des Pinochet, outre que le regard éteint des ministres anticommunistes-cryptocommunistes, anticléricaux-cryptocléricaux, antifascistes-cryptofascistes qui nous gouvernent.
Octobre 1975
(1) En 1956 un corps d'expédition franco-britannique débarqua à Suez, contre l'Egypte qui avait fermé le canal de Suez.
(2) Sigle d'un des mouvements de libération sud-américains.
(3) Gianni Agnelli, Président de FIAT; Eugenio Cefis, Président de l'ENI (Organisme National des Hydrocarbures); Enrico Berlinguer, secrétaire du Parti Communiste Italien.A l'Est rien de nouveau?
1991: Appel aux serbes
par Marco Pannella
Chers amis serbes,
nous savons, et nous répétons en toute occasion, avec le maximum de conviction et de passion, que vous êtes aujourd'hui les premières, les principales victimes de la politique que le régime de Belgrade et une grande partie du monde, ont transformé en guerre, violence, intolérance, antidémocratie. Pas uniquement parce que pour cela sont tués des milliers de jeunes enrôlés dans l'armée devenue putschiste - serbes, macédoniens, bosniens, monténégrins - mais parce qu'ils meurent, parce qu'ils souffrent, parce qu'ils pleurent, parce qu'ils haïssent leur propre vie, alors qu'ils sont forcés de mettre à feu et à sang des territoires habités par leurs frères et par leurs soeurs, de les tuer, de les contraindre à des exodes qui rappellent les pages les plus noires de l'histoire de ce siècle.
Nous savons qu'aujourd'hui, en Serbie, celui qui n'est pas d'accord risque d'être lynché comme un traître, que la démagogie déchaînée inspire la peur et la haine, dirigée pour l'instant vers des "ennemis" extérieurs inventés, mais qu'elle risque de représenter une épouvantable Sainte-Barbe pour la vie civile même de la Serbie.
Nous savons que le désir ardent de démocratie des femmes et des hommes de Serbie, identique au nôtre et à celui d'une grande partie du monde, est aujourd'hui suffoqué et tourné en dérision. Même la prétention "serbe" d'exiger des garanties pour les minorités serbes dans les autres républiques, et de les nier à la base pour les minorités albanaises, croates et de toute autre langue et histoire, dans votre pays, est l'expression d'une vision violente, agressive, intolérante, qui ne manque pas de se manifester avec toujours plus de force à l'intérieur même de la vie politique, sociale, culturelle de votre pays. De cette façon, la démocratie et l'Europe sont redevenues les ennemies du pouvoir de Belgrade, comme durant les pires périodes de la dictature communiste, en commençant par celle qui a précédé la rupture entre Tito et l'URSS.
La guerre menacée comme un chantage à une échelle toujours plus vaste et cruelle est l'arme des lâches et des barbares, de toute couleur, rouge, brune, noire. Aujourd'hui comme hier.
Le Parti radical a été pendant des années parmi vous, clandestinement, pour animer et affirmer sa fraternité avec les opprimés d'une dictature forcément incompatible avec la tolérance, avec la démocratie politique, avec une Europe de la liberté et de la justice, de la nonviolence et de la paix.
Aujourd'hui - selon les enseignements de Gandhi - le Parti radical choisit d'être au côté des peuples agressés par la guerre, au côté de la violence des victimes contre la violence des agresseurs. C'est pourquoi certains d'entre nous seront en service non-armé de première ligne parmi les défenseurs des villes et des populations croates, animés de solidarité et d'amour pour la vie, pour les droits aussi de ceux qui sont obligés de tuer, d'user violence, abusivement en votre nom et pour votre compte.
Comme vous, nous espérons (et luttons) pour une Serbie, grande de par sa civilisation, sa démocratie, sa tolérance, sa culture, sa justice, son respect des autres, européenne, confédérée avec les autres peuples libres de l'ex-Yougoslavie, associée à l'Union Européenne.
Vive le peuple démocratique serbe, vive la démocratie politique, vive l'Europe fédérée et pacifique, vive l'amitié et la fraternité dans la liberté, dans l'interdépendance démocratique et européenne, des serbes, croates, slovènes, albanais, macédoniens, monténégrins, des italiens, allemands, hongrois, roumains, autrichiens, bulgares, grecs, bosniens, voïvodiens, du Kosovo...
En vue de l'An 2000
Droits civils et droit naturel
par Angiolo Bandinelli (1)
[...] Dans un des ses récents essais (2), le philosophe et politologue Norberto Bobbio déclarait que "par rapport aux droits de l'homme, le grave problème de notre époque n'est pas de les fonder, mais plutôt de les protéger". "Le problème qui est devant nous - ajoutait-il - n'est pas philosophique, mais juridique, et politique, dans un sens plus large". Pourquoi? Mais parce que - soulignait le philosophe - le problème du fondement "a eu sa solution avec la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme approuvée par l'Assemblée Générale des Nations Unies le 10 décembre 1948". Cette déclaration s'appuie sur la seule preuve "avec laquelle un système de valeurs peut être considéré humainement fondé et donc reconnu: et cette preuve est le consensus général concernant sa validité".
Cet universalisme n'a pas de fortes racines dans une éternelle nature originaire ou "rationnelle", de l'homme, mais uniquement, comme le dit Bobbio, dans une "lente conquête" de l'histoire. Ce n'est cependant pas une conquête abstraite, qui reste dans les limbes de principes appartenant au monde des idées. Après cette déclaration il y en a eu d'autres, qui l'ont renforcée et qui ont étendu sa juridiction, en la liant dans un système de valeurs, et désormais aussi de comportements, dans les secteurs les plus divers, de celui du travail à celui de l'enfance, jusqu'à - et je ne la cite pas fortuitement - la "Convention pour la prévention et la répression du génocide" approuvée par l'Assemblée Générale le 9 décembre 1958; et sur elles s'est déployé un éventail fabuleux de luttes, de progrès, qui forment une partie imposante de l'histoire de libération des peuples, des classes comme des individus, dans cet après-guerre. Et ce n'est étonnant si, avec la crise dans les Etats, dans l'Etat, nous constatons également
aujourd'hui la crise profonde de ces instances internationales et supranationales - l'ONU en tête - dont l'existence amorça le dialogue entre les hommes qui a rendu possible la définition de ces principes comme objectifs d'un progrès qui n'était pas impossible. La crise est voulue par la réapparition irrésistible des égoïsmes nationaux les plus dangereux et les plus rétrogrades, à cause desquels un patrimoine de certitudes et d'espoirs importants pour la croissance du droit et des droits de l'homme risque de disparaître; même le souvenir du Tribunal de Nuremberg, qui condamna les responsables des crimes nazis, risque de devenir grotesque; c'est en définitive l'ONU qui risque de sauter, avec, par conséquent, le risque pour les rapports entre Etats de régresser au plus primitif bellum contra omnes.
Décembre 1992
(1) Angiolo Bandinelli: parmi les fondateurs du Parti radical. Secrétaire en 1970, 1972 et en 1973, ancien député. Il a dirigé plusieurs publications radicales, de "Prova radicale" à "Notizie radicali".
(2) Norberto Bobbio: "Il problema della guerra e le vie della pace", Il Mulino, 1979.En vue de l'An 2000
KARL POPPER, LIBERAL ET NONVIOLENT
Interview à Marco Pannella
[...] Nous sommes à la fin d'un siècle, et à l'heure des bilans. Quelqu'un qui a l'âge du siècle c'est Karl Popper (1), dont l'ouvrage principal, "La société ouverte et ses ennemis" resta - et pour cause! - inédit en Italie pendant presque un demi-siècle, jusqu'en 1974.
Il y a cinq ans j'avais lu son apologie de l'uninominale anglo-saxonne à un tour. J'ai découvert récemment que cet ultra-libéral est également un spécialiste passionné de la nonviolence et de Gandhi. Mais je me souviens du trouble que j'éprouvai lorsque Ralph Dahrendorf (2) m'annonça candidement n'avoir jamais pensé qu'il y eût une distinction entre nonviolence et pacifisme.
La lecture du pacifisme est univoque, et qu'on en tire les conséquences: dans les catastrophes, dans les monstruosités du siècle, il a pesé tragiquement à l'avantage des dictateurs et aux dépens des opprimés; à l'avantage des états totalitaires militaristes et contre les démocraties à réarmer; ce fut un facteur psychologique influent de la politique de Munich, et de l'aversion contre l'Occident. Il a été porteur d'attitudes messianiques et iréniques. Gandhi était autre chose. J'ai trouvé dans un texte l'affirmation gandhienne que la violence pour une juste cause est plus louable qu'une lâche adhésion à l'injustice.
(1) Karl Popper: représentant éminent de la pensée libérale contemporaine.
(2) Ralph Dahrendorf. Politologue, ancien directeur de la London School of Economics.
En vue de l'An 2000
La leçon du siècle
Interview à Karl Popper
[...] Le premier point est la paix. [...] C'est le premier point de la liste et il exige la coopération de tous les partis. Et ça ne devrait plus être considéré comme un point idéologique. Nous devons ensuite stopper l'expansion démographique. Celui-ci aussi, le deuxième point de la liste, est un point capital pour le monde entier. Toutes ces discussions sur le problème de l'environnement ne servent à rien si l'on n'affronte pas la vraie question, la croissance effrayante de la population. Elle est la cause de la destruction de l'environnement [...]. Sur ce problème fondamental aussi, tout le monde devrait collaborer sans distinctions idéologiques. Le troisième point est l'éducation. Et pour cela aussi je pense qu'il faut un programme sur lequel il y ait la coopération de tous [...]. L'Etat de droit consiste avant tout à éliminer la violence. Je ne peux pas, sur la base du droit, donner des coups de poing à quelqu'un d'autre. La liberté de mes poings est limitée au droit des autres de défendre leur nez. Lors
que nous permettons que l'aversion générale pour la violence soit abattue et retirée de la scène, nous sabotons vraiment l'Etat de droit et l'accord général sur la base duquel la violence doit être évitée. De cette façon, nous sabotons notre civilisation [...]. L'Etat de droit exige la nonviolence, qui en est le noyau fondamental. Plus nous négligeons la tâche d'éducation à la nonviolence plus nous devrons élargir l'Etat de droit, c'est-à-dire les normes des lois, dans les domaines de l'édition, de la télévision, de la communication de masse. C'est un principe très simple. Et l'idée est toujours la même: maximaliser la liberté de chacun dans les limites de la liberté des autres. Si par contre nous continuons comme nous sommes en train de le faire à présent, nous nous trouverons très vite à vivre dans une société où l'assassin sera notre pain quotidien.
Nous savons à présent quelles sont les priorités que vous voudriez au sommet de l'agenda politique. Il s'agit de points - la paix, l'arrêt de l'explosion démographique, l'éducation à la nonviolence - qui exigent la coopération de tous sans distinctions de partie. Ces indications sont-elles à votre avis de droite ou de gauche?
Ni de droite ni de gauche. Ces priorités indiquent quelque chose qui pourrait prendre la place de la distinction droite-gauche. C'est-à-dire que nous devons penser à ce qui est nécessaire pour réaliser ces objectifs [...]. Nous devrions supplanter en somme cet horrible système des partis, sur la base duquel les gens qui sont en ce moment dans notre Parlement dépendent en premier lieu d'un parti et ne sont là qu'en seconde instance pour se servir de leur cerveau pour le bien de la population qu'ils représentent. Je suis de l'opinion que ce système doit être remplacé et que nous devons revenir, si possible, à un Etat où les élus vont au Parlement et disent: je suis votre représentant et je n'appartiens à aucun parti. Je crois que la chute du marxisme offre une occasion d'avancer dans cette direction. Quant aux priorités que j'ai indiqué j'espère vraiment qu'en attendant un parti, peu importe lequel, les accepte, qu'il déclare les accepter pour soi. Il pousserait ainsi d'autres partis à les accepter également e
t une situation nouvelle viendrait à se créer.
Nous connaissons votre idée de l'interventionnisme démocratique et à présent aussi vos priorités. Sur cette base, quel sorte de modèle considérez-vous le plus satisfaisant pour notre époque?
Un bon modèle politique est essentiellement celui de la démocratie, d'une démocratie, qui en fin de compte, ne considère pas son devoir d'établir une leadership culturelle. Autrement dit, il s'agit à présent d'agir pour la paix et pour les autres points que j'ai énoncé, mais la caractéristique fondamentale de la démocratie doit être que les gens soient culturellement libres, sans être dirigés du haut. Ce n'est pas simple [...]. Notre monde est menacé par une éducation folle. A mon avis, c'est sur elle que nous devons agir et une fois que nous aurons veillé à réaliser une éducation fort responsable, nous pourrons revenir aux jours où la violence était une chose rare. [...]
Mais comment organiser une action politique pour atteindre les objectifs que vous indiquez? Avec quelles énergies? Comment mobiliser les consensus des gens pour ces priorités? Nous nous trouvons face à l'objection traditionnelle que l'on fait au libéralisme: Il est trop faible pour l'emporter sur les forces adversaires, sur les passions, les intérêts et les convictions contraires.
A l'objection traditionnelle, je réponds avec la traditionnelle réponse libérale: nous devons nous opposer à la violence. [...]
Une des causes les plus graves de violence et de guerre semble être à présent le nationalisme. Comment jugez-vous les aspirations croissantes de donner naissance à des Etats indépendants, même en Europe? Y voyez-vous davantage un danger de régression dans la civilisation et de guerre ou bien un droit de peuples homogènes, de par leur langue, leur ethnie, leur religion, d'avoir leur propre Etat?
La question essentielle est que dans un monde aussi densément peuplé, tous ces problèmes soulevés par les nationalismes doivent être considérés dangereux. Il s'agit d'un danger qui concerne l'Etat de droit. Il faut avant tout dire ici une chose qui, à ma connaissance, n'est pas suffisamment considérée dans le débat européen sur les nationalités, et qui contient à elle seule toute la question politique des nationalités: il s'agit du fait que les minorités doivent être protégées. L'idée-même d'un Etat-nation est impossible à réaliser si l'on n'accepte pas avant tout ce principe.En vue de l'An 2000
La nonviolence: le chromosome radical
par Roberto Cicciomessere (1)
Si quelqu'un voulait définir la "pensée" du Parti radical, autrement dit s'il voulait isoler le "chromosome" dont l'empreinte est décelable dans chacune de ses expressions politiques et découvrir la raison essentielle et constitutive du "phénomène" radical - dans son sens scientifique exact, de manifestation digne d'observation et dont on étudie les causes - il devrait tout d'abord s'attarder sur le sens du choix nonviolent. Il devrait se demander pourquoi un parti de stricte observance laïque et témoin à plein titre de la culture occidentale, a choisi de risquer le ridicule en confiant à l'image un peu naïve de Gandhi son image extérieure, faisant d'elle son symbole.
Il découvrirait ainsi que l'"enjeu" du parti radical, celui qui a poussé - il y a presque trente ans - des gens d'extraction politique différente, mais tous avec la même foi dans le socialisme libéral, à s'associer dans l'entreprise radicale, était celui d'accomplir la "démocratie politique". Ils étaient convaincus que ça n'aurait été possible que s'ils avaient réussi à faire pénétrer dans la civilisation de notre époque la culture de la nonviolence politique; autrement dit, s'ils avaient réussi à affirmer l'urgence politique de ne pas se résigner à accepter la violence, envers la personne, la société et l'Etat, ou aussi envers son milieu naturel, comme tribut historique obligatoire à payer au nom de la civilisation, de la révolution ou du "progrès".
Pour gagner ce pari, ils devaient interrompre la continuité historique de ces courants dominants, aussi bien de la culture libérale que de la culture socialiste, qui postulaient le "devoir" de prendre les armes contre l'ennemi de la patrie ou de classe, et qui associaient indissolublement à l'affirmation de la justice la décapitation de l'injuste.
En souffrant, les meilleurs représentants de ces cultures vivaient la contradiction entre les motifs idéaux et initiaux de la Révolution - ceux de fraternité, d'égalité, de liberté et de tolérance - et la dure nécessité de devoir les nier dans la lutte armée, dans l'exaltation de la juste violence, souvent dans le terrorisme. Mais ils se résignaient à payer le tribut de sang et l'amputation de valeurs parce qu'ils acceptaient comme insurmontable la contradiction idéale entre la fin et les moyens, puisque la seule alternative concevable était une autre forme de résignation, encore plus violente: l'acceptation passive de l'injustice, du totalitarisme, de l'exploitation.
Réconciliation des moyens et des fins
Exception radicale au scandale de la justification de la violence au nom des idéaux de la Raison, la nonviolence gandhienne prouve à l'Occident qu'il est par contre possible de concevoir l'affrontement politique le plus dur - même la libération d'un peuple de la plus grande puissance coloniale du moment - sans être forcés de renoncer aux principes de tolérance et de respect de la vie pour lesquels on se bat. Dans la nonviolence, les moyens et les fins se réconcilient, les uns s'adaptent aux autres, les premiers préfigurent les seconds. Si la fin, l'idéal est de construire une société plus juste, à mesure d'homme, le moyen ne peut être la prévarication de la personne, son annulation physique. C'est pour ça que Gandhi doit lutter non seulement contre l'oppresseur anglais mais, avant tout, contre l'intolérance et la violence qui risque, à tout instant, de l'emporter chez les opprimés; c'est pour ça qu'il antépose à la conquête de l'indépendance nationale, le dépassement de l'intolérance religieuse entre hindous
et musulmans. Il est conscient, en effet, du fait que l'Etat indien explosera et se brisera le lendemain de la libération si auparavant les privilèges de caste et de classe ne seront pas démantelés, s'il n'aura pas réussi à réconcilier les deux communautés religieuses.
Gandhi en vient même à annuler une grande manifestation de désobéissance de masse - un "satyagraha" - préparée depuis des mois, et à entamer un long jeûne d'expiation lorsque la nouvelle lui parvient que des soldats anglais ont été massacrés par ses concitoyens. Gandhi ne veut en effet pas remplacer l'injustice et la violence des colonisateurs anglais par une injustice et une violence identiques d'une classe dirigeante indienne grandie dans la haine et dans l'intolérance.
Gandhi ne lutte pas uniquement pour la liberté et l'indépendance du peuple indien mais aussi pour que la grande culture démocratique de l'Angleterre, à laquelle il s'est formé et qu'il ne reniera jamais, ne soit pas humiliée et mortifiée ni en Afrique du Sud ni en Inde. En effet, la nonviolence de Gandhi, même si elle se nourrit du sentiment religieux de la culture hindouiste, est en grande partie interne à la culture européenne et anglo-saxonne, de Lev Tolstoï à David Thoreau et Charles Dickens. Son aspiration première est de susciter un mouvement politique universel capable de continuer et de développer la culture du siècle des lumières, de donner une cohérence politique, civile et historique aux motifs qui sont à l'origine de la révolution française et de la révolution socialiste, de surmonter les erreurs qui les ont amenées, pareillement aux autres révolutions, à se renier dans l'intolérance et dans la violence.
Nonviolence: la forme la plus avancée de la tolérance laïque
La "pensée" radicale est toute dans cette intuition: la nonviolence politique peut représenter, aujourd'hui, la forme la plus avancée et intégrale de la tolérance laïque, sur laquelle devrait se fonder la civilité d'une société et d'un Etat démocratiques. Et cela ne peut être possible que si la nonviolence est traduite dans les lois et dans les comportements des classes dirigeantes tout autant que des oppositions historiques. Pendant deux siècles, après la Révolution bourgeoise, des contradictions épouvantables ont meurtri la civilisation de la tolérance et de la démocratie. Au nom de la déesse Raison on a tué et massacré, au nom des nations et des révolutions on a fait des guerres et des carnages. On a aussi pensé que la tolérance et la violence pouvaient ou devaient cohabiter, lorsque la violence devenait "d'Etat" ou "révolutionnaire".
La nonviolence met par contre au centre de la vie sociale la personne, le dialogue. La nonviolence suppose qu'il n'existe pas de démons, d'ennemis à abattre, mais uniquement des personnes: et que la pire d'entre elles, si elle est attaquée par la force de la nonviolence - qui est toujours "initiative" - peut répondre avec la meilleure partie d'elle-même, plutôt qu'avec la pire: "une victoire peut se définir telle uniquement si tous sont vainqueurs dans la même mesure et personne n'est vaincu" soutient une célèbre maxime bouddhiste. Mais pendant de nombreuses années, la nonviolence gandhienne semble emblématiquement vaincue par l'assassinat, il y a quarante ans, de son leader par un fanatique hindou, par le démembrement de l'Inde, mais encore plus par l'affirmation dans le monde de la culture de la violence et des régimes totalitaires, qui en sont l'expression la plus tragique et la plus totale.
On ne peut pourtant pas dire qu'il n'y a pas eu après Gandhi, de grandes personnalités ni d'importantes actions politiques, même de masse, à caractère nonviolent. Dans les mêmes années où s'affirme le Parti radical en Italie, Martin Luther King choisit les méthodes de la nonviolence pour le mouvement des droits civils des noirs américains. Des objections de conscience de masse ont été enregistrées en France contre la guerre d'Algérie et aux U.S.A. contre la guerre du Vietnam. Mais le Parti radical est la seule force politique organisée qui ait fondé, non pas en termes idéologiques, mais de théorie de la "pratique", sa propre action politique sur la nonviolence.
Dans les années soixante, lorsque à l'Est et dans le Sud du monde rien ne semble pouvoir contraster la grande puissance et l'expansion du totalitarisme soviétique, lorsque la démocratie européenne d'abord, et la démocratie américaine ensuite, semblent humiliées - plus que par les choix de leurs propres classes dirigeantes - par l'affirmation des révolutions nationales et socialistes en Afrique comme au Vietnam, lorsqu'en occident les foules étudiantes et ouvrières brandissent le livre rouge de Mao ou acclament Che Guevara, un petit groupe de radicaux se met contre-courant et commence à expérimenter, en Italie, la nonviolence politique.
Pour la pleine affirmation de l'état de droit
C'est un groupe qui provient d'une tradition et d'une expérience politique de libéralisme et de radicalisme classique, mais qui - dans le dialogue et dans la confrontation avec d'autres expériences pacifistes, antimilitaristes et de nouvelle gauche européennes et américaines - juge indispensable de conjuguer les méthodes et les objectifs typiques de la démocratie politique avec celles de la nonviolence. La "découverte" de laquelle les radicaux partent, en termes de théorie et de pratique concrète, et qu'ils approfondiront au fur et à mesure et définiront mieux au fil des années, est que la nonviolence - inspirée au respect absolu de la personne, à commencer par celle de l'adversaire-interlocuteur - représente justement la voie royale pour l'affirmation totale et sans réserve de cet Etat de Droit sans lequel la démocratie et la liberté sont une illusion; tandis que toutes les "voies violentes" pour conquérir l'Etat de Droit, la démocratie et le socialisme contiennent toujours des éléments qui, de par eux-même
s, nient et mettent en doute la réalisation de l'objectif.
Le Parti radical veut démontrer que le violence ne paye pas et que par la force du dialogue on peut non seulement vaincre mais convaincre l'adversaire. Le premier défi est contre la prétention de l'Etat italien d'imposer, par la loi, l'indissolubilité du mariage. Alors qu'une bonne partie de la gauche, et en particulier la gauche "révolutionnaire" extraparlementaire qui naît du mouvement de 68, ignore cette bataille pour l'introduction du divorce au nom de la révolution imminente qui abolira la famille, le mariage et tout autre oripeau bourgeois, pour la première fois des centaines de milliers de personnes - des personnes âgées pour la plupart, des "séparés" qui ont reformé depuis des années des nouvelles familles "illégales" - apprennent qu'on peut même manifester publiquement pour ses propres droits sans lancer de pierres, sans s'affronter avec la police. Ils apprennent l'efficacité des actions nonviolentes, de la grève de la faim et du dialogue. Ils deviennent capables d'intervenir dans les processus légi
slatifs et réussissent, dans l'Italie de ces années-là, fermée, provinciale et cléricale, à coaguler une majorité parlementaire qui à la fin approuve la loi sur le divorce.
Satyagraha, nonviolence des forts
C'est ensuite au tour de l'avortement: l'affrontement est plus dur et, pour la première fois en Italie, on expérimente des actions de désobéissance de masse. L'avortement est en effet interdit et des millions de femmes sont contraintes aux pratiques les plus humiliantes et dangereuses pour interrompre la grossesse, risquant leur vie entre les mains de médecins malhonnêtes ou de sage-femmes qui utilisent des systèmes médiévaux. Le Parti radical, grâce à l'organisation fédérée CISA, (Centre Italien pour la Stérilisation et l'Avortement) organise alors publiquement de nombreuses cliniques où l'on pratique l'avortement, avec toutes les garanties médicales. Des centaines, des milliers de femmes défient la loi, faisant sortir de la clandestinité une réalité dramatique que tout le monde voulait refouler et que même les forces politiques "progressistes" n'affrontaient pas, pour de cyniques calculs électoraux. Celle que Gandhi appelle la nonviolence des forts, la résistance passive nantie d'une méthode qui lui permet
te de ne pas être complice de l'adversaire - le "Satyagraha" (c'est-à-dire Sat=vérité, Agraha=fermeté) - se manifeste finalement dans un pays occidental comme prise collective et individuelle de la responsabilité de violer publiquement la loi et d'en subir les conséquences. Mais ce n'est pas une rupture de la loi qui nie l'idée de loi; au contraire, c'est le refus d'une hypocrisie, d'une "non-loi", pour affirmer par contre le droit. En réalité, en Italie, comme partout ailleurs, l'interdiction de l'avortement - absolument inapplicable - n'est pas appliquée; l'Etat n'essaye pas de réprimer vraiment l'avortement, il se contente d'en proclamer l'interdiction; alors que la pratique de l'avortement est amplement tolérée, qu'elle est "libre", mais dans la condition infâme et dégradante de la clandestinité. Les radicaux désobéissent à une loi réduite à une non-loi pour conquérir une vraie règle, une vraie loi, la seule possible si l'on veut respecter la dignité de la personne: une loi qui remette la décision de la
maternité à la libre responsabilité de la femme.
Désobéissance civile
En approfondissant les raisons de la nonviolence radicale, le grand écrivain et metteur en scène Pier Paolo Pasolini comprit que dans toute désobéissance civile il y a l'obéissance à une valeur supérieure, qui est la prémisse d'une obéissance future à une loi juste. Dans toute objection de conscience à la loi injuste, il y a une affirmation de conscience.
Au moment où la justice et la police interviennent, en arrêtant toute la direction radicale pour complicité dans des actes d'avortement, la bataille est déjà gagnée: c'est de toute évidence la manifestation d'un affrontement à visage découvert entre la force désarmée de la conscience et de la responsabilité et celle obtuse et irresponsable d'un pouvoir qui, ayant renoncé à appliquer ses lois, s'acharne contre ceux qui, dans le respect justement du droit, demandent que soient modifiées les normes que l'Etat ne peut, ni ne veut appliquer. Quelques mois plus tard, le Parlement italien approuve la loi qui permet l'interruption de grossesse dans les structures publiques.
"Connaître pour pouvoir juger"
Mais la "force de la vérité", pour pouvoir être exercée et se manifester, doit être connue. La nonviolence n'est, en définitive, une alternative efficace à la violence que si les gens peuvent connaître les raisons de la protestation; ce n'est que s'ils sont mis en condition de les juger, qu'ils peuvent exprimer leur accord ou leur désaccord. Si la condition de la circulation de l'information fait défaut, le choix désespéré de la violence, du terrorisme, de l'assassinat emblématique de "l'ennemi" devient une tentation tragiquement forte. Voilà donc que la plus grande fermeté nonviolente du Parti radical s'exprime dans la défense du droit des citoyens de "connaître pour pouvoir juger". La démocratie politique - le seul système qui permet à des forces qui représentent des intérêts antagonistes de prendre le pouvoir sans effusion de sang et sans se servir de la violence physique - devient une pure fiction au moment où l'on ôte aux citoyens la possibilité effective d'exercer leur propre souveraineté, c'est-à-dire
de choisir. Si l'on refuse la possibilité de connaître et de juger les raisons de l'opposition, on refuse la possibilité même des citoyens de choisir vraiment, par le vote, entre des propositions alternatives de gouvernement. Et aujourd'hui l'empiétement et la dimension totalisante des moyens de communication permettent à de petits groupes d'exercer un pouvoir énorme, celui d'effacer - littéralement - la vérité ou de la modifier, de l'altérer à leur gré.
Démocratie et droit à l'information sont donc synonymes pour le Parti radical: la première ne peut exister sans l'exercice effectif du second et, vice-versa, le second se conçoit uniquement dans un état de droit. L'arme extrême de la nonviolence - la grève de la faim d'abord, puis celle de la soif - est utilisée par le Parti radical non pas pour imposer sa vérité, mais pour exiger de l'adversaire le respect de la loi qu'il proclame lui-même comme étant la sienne. Autrement dit celle qui dans tous les pays démocratiques sanctionne la liberté de presse et une information complète: des biens que l'Occident exhibe justement pour marquer sa différence "structurelle" avec les régimes totalitaires.
Après 70 jours de grève de la faim de Marco Pannella, en 1974, la télévision d'état italienne, qui jusqu'alors avait refusé aux citoyens la possibilité d'être informés sur le rôle et les raisons des radicaux dans la bataille pour l'introduction du divorce, doit accorder - à titre de réparation pour la censure exercée - plusieurs heures d'information et de débats à la Ligue Italienne pour le Divorce.
Droit à l'image et à l'identité
Mais la nonviolence n'est pas un schéma rigide à appliquer avec une obsession liturgique. C'est une méthode, avec des règles certes rigoureuses, qui doit être introduite dans la réalité historique et dans la subjectivité concrète des protagonistes et des interlocuteurs. Elle doit par conséquent trouver de nouvelles formes d'expression et de dialogue lorsque la violence du Quatrième Pouvoir (la presse, l'information) devient plus sophistiquée. Aujourd'hui, en effet, on ne refuse plus l'information aux mouvements d'opposition, mais celle-ci est manipulée dans le but de déformer leur image et donc leur identité politique. C'est ce qui arrive, en Italie, au Parti radical au moment où il organise, en 1978, des referendum abrogatifs des lois spéciales de police qui ont aboli l'"habeas corpus" et les autres garanties qui protègent l'accusé, des lois sur lesquelles les électeurs sont appelés à voter. L'accès à la télévision publique n'est pas refusé au Parti radical, mais il est limité à quelques minutes et à des he
ures de faible écoute. En attendant, dans les journaux télévisés, la totalité des autres partis affirme, sans réplique, que les radicaux veulent favoriser les terroristes et affaiblir la capacité de la police de réprimer le crime. C'est le mensonge qui s'affirme, en toute tranquillité, en tant que vérité.
Accepter de parler dans ces conditions signifierait devenir complices de la violence commise contre la vérité. C'est pourquoi les radicaux décident de communiquer par le silence et, durant les quelques minutes accordées par la Télévision d'Etat au cours de la campagne électorale, ils se bâillonnent et restent muets devant la caméra, devant des millions de spectateurs stupéfaits. La simplicité désarmante du message est plus forte qu'un cri, qu'un juron ou qu'une imprécation. Ce n'est pas un geste de révolte qui exprime le désespoir ou l'impuissance devant l'injustice subie, c'est au contraire l'expression de la force de ceux qui ne se résignent pas à la violence. C'est l'exemple, la démonstration que pour repousser avec efficacité la vexation les pierres ne sont pas nécessaires, la dignité du silence suffit, comme dans les luttes ouvrières du dix-neuvième siècle il suffisait de croiser les bras. En effet, les cris se perdent parmi tant d'autres cris de désespoir de la société; ce silence, ce bâillon s'install
ent par contre dans la mémoire collective comme un doute toujours présent face aux "vérités d'Etat".
Un silence encore plus effrayant couvre aujourd'hui le plus insupportable tribut que la société de l'opulence a décidé de payer au nom des "lois implacables du progrès et du marché": 30 millions de personnes exterminées par la faim chaque année dans le sud du monde.
Sociétés capitalistes et communistes, révolutionnaires ou conservatrices, elles sont toutes d'accord, pour des raisons différentes, d'accepter comme une chose inévitable que, dans l'An 2000, des millions de vies humaines soient sacrifiées tout simplement par manque de nourriture. Nous sommes au centre du défi nonviolent, de l'engagement de ceux qui, comme les radicaux, ont proclamé comme leur impératif - la raison-même de leur existence politique - de ne pas se résigner à accepter que même une seule vie humaine puisse être sacrifiée au nom d'intérêts "supérieurs".
Le devoir de désobéissance
En entreprenant cette bataille, en se mesurant par conséquent au degré et au niveau de violence et de négation du premier droit - le droit à la vie - dans le monde contemporain, le congrès de Rome de 1989 du Parti radical adopte un Préambule à son Statut qui déclare solennellement le lien indissoluble entre le droit, la nonviolence et le droit à la vie. "Le Parti radical - affirme le préambule - proclame le droit et la loi, droit et loi également politiques du Parti radical; proclame dans leur respect la source incomparable de légitimité des institutions; proclame le devoir à la désobéissance, à la non-collaboration, à l'objection de conscience, aux formes suprêmes de lutte nonviolente pour la défense - avec la vie - de la vie, du droit, de la loi... Déclare conférer à l'impératif "tu ne tueras point" la valeur d'une loi historiquement absolue, sans exceptions, pas même celle de la légitime défense".
Le Satyagraha radical contre l'extermination par la faim dure cinq ans, avec l'objectif de "sauver des millions de vies tout de suite". Des lois qui accordent des allocations importantes n'ayant pas pour objectif un développement en général mais de sauver ceux qui étaient sur le point de mourir, sont approuvées dans deux pays européens. Le débat sur le sous-développement sort des domaines étroits des Agences spécialisées pour faire l'objet de confrontation des classes politiques et d'une plus vaste opinion publique. Mais l'objectif d'une grande mobilisation de la communauté internationale pour la "défense de la vie et pour la vie du droit" n'a pas été atteint, pour l'instant. La conscience que la défense de la vie des immenses multitudes du sud coïncide avec la défense des raisons originaires de l'Etat de droit n'est pas devenue la culture de notre époque.
Nous découvrons ainsi ce que nous savions déjà: tout cela ne pouvait et ne peut se réaliser dans le cadre politique et historique des Etats nationaux et des institutions nationales actuelles. Parce que la culture politique de la nonviolence suppose la Loi et le Droit, parce qu'une culture de la vie qui ne soit pas une culture du droit, qui n'aspire pas à créer ou à changer la loi, peut engendrer peut-être des martyrs mais pas les acteurs de l'histoire.
Et aujourd'hui, le Droit et la Loi pour pouvoir exister, pour pouvoir être reconnus et respectés, doivent être ou bien transnationaux et supranationaux, ou se situer à l'intérieur des mécanismes d'interdépendance économique et politique effective entre les régions du monde ou alors, tout simplement, ils n'existent pas.
Le Parti transnational, dans le développement de la "pensée radicale", est aujourd'hui l'outil nécessaire de la nonviolence politique.
Avril 1989
(1) Roberto Cicciomessere: Député à plusieurs reprises et parlementaire européen. Il a été en prison comme objecteur de conscience et c'est justement suite à ces initiatives qu'en 1972 le droit à l'o.d.c au service militaire a été reconnu en Italie. Ancien secrétaire du Pr et secrétaire d'organisation de la Lid (Ligue Italienne pour le Divorce). Il a organisé et dirige "Agorà telematica".