Briser les idées de dépénalisation et de légalisation"LE MONDE" - Mardi 4 janvier 1994
Dépénalisation et légalisation: c'est le leitmotiv d'un petit nombre seulement d'individus qui préfèrent baisser les bras devant un fléau qu'ils estiment endémique. La drogue, seule alternative, seule réponse au »mal vécu de certains jeunes ou moins jeunes qui ne trouvent plus actuellement leurs repères dans une société qui leur est, selon eux, hostile? Je ne veux pas y croire. Nous ne devons pas y croire. La réalité de l'existence n'est pas celle d'un paradis artificiel où l'on n'est pluse de soi, dépendant de quelques substances chimiques dont les effets sont de plus en plus redoutables. Lutter contre la drogue doit être la priorité de tous les gouvernements, que ce soit envers leurs citoyens ou par rapport à la société dans laquelle ces mêmes citoyens aspirent à vivre. Les drogues, telles que le LSD, l'héroine, le crack, le cannabis, n'ont aucune utilité en médecine. En revanche, de nombreuses drogues commé la morphine, les amphétamines les barbituriques ou les tranquillisants, sont couramment prescrites
à faible dose afin de soulager la souffrance et de soigner les malades.
Les différents arguments proposés par les anti prohibitionnistes sont les suivants: la prohibition imposée par les Etats Unis profite aux pays riches au détriment des pays pauvres; la prohibition est une atteinte aux libertés individuelles; l'usage de la drogue n'est qu'une mode provoquée par la prohibition; l'inégalité des traitements entre l'alcool et le tabac d'une part, et les drogues, d'autré part, est une injustice certains vont même jusqu'à affirmer que si la levée de l'interdiction de l'usage des drogues était réalisée, il serait possible de faire un bon usage de celles ci; la prohibition est un échec, la prohibition coûte cher et provoque des mesures répressives exorbitantes.
La diversité de ces affirmations , souvent contradictoires, montre le degré de complexité et la gravité des problémes que poserait une abolition, même partielle, de la prohibition. Celle ci entraînerait immédiatement une forte augmentation du nombre de consommateurs. Ces personnes finiraient par se droguer quotidiennement. Elles en viendraient à s'injecter ou à absorber des »cocktails invraisemblables déjà identifiés chez des toxicomanes lourds. Le nombre d'accidents de santé deviendrait de plus en plus préoccupant.
Des médecin·"dealers en blouse blanche"
Vouloir limiter l'autorisation de l'usage à certaines drogues, à certaines personnes, à certains types d'usage, ou à certains modes d'absorption, est du domaine de l'utopie. Alors que le nombre de consommateurs serait multiplié par 100 ou par 1000, comment imaginer un seul instant aue des individus mineurs, entre autres, auraient plus de difficultés pour se procurer de la drogue?
La distribution aux seuls héroinomanes lourds, sur prescription ou contrôle médical, d'hérorne ou de méthadone, produits toxicogènes classés comme stupéfiants par les conventions internationales, serait un encouragement à la toxicomanie, contraire à l'éthique des médecins. Cette prescription, rappelons le, cautionne l'usage de produits sans aucune valeur thérapeutique. Elle est dommageable pour la santé. Il n'est pas tolérable que des médecins deviennent des »dealers en blouse blanche et participent à l'entretien de la toxicomanie. Ne serait ce pas là une sorte d'euthanasie ?
Ceux qui réclament à cor et à cri la distribution d'héroine ou de méthadone sous contrôle ont en vérité un objectif précis, parfois clairement exprimé par certains d'entre eux: la distribution d'héroine, avec les cultures sociales adéquates, doit être un premier pas vers la libéralisation. Aucun partisan de la libéralisation ou de la légalisation n'exprime sa position à l'égard des médicaments psychotropes. Ceux qui maintiennent que ces médicaments doivent être vendus exclusivement en pharmacie et uniquement sur prescription médicale n'arrivent pas à expliquer pourquoi l'abus d'une drogue leur paraît moins dangereux pour la santé publique que celui d'un médicament psychotrope.
Choisir entre prohibition et libéralisation, c'est choisir la politique du pire. C'est choisir entre les plus mauvaises de toutes les drogues issues du trafic de quelques-unes; c'est choisir entre une politique sanitaire et sociale et une politique économique; c'est, enfin, choisir entre une politique de la santé et une politique du » plaisir . Notre communauté internationale s'est prononcée en ratifiant les conventions de 1961 (sur les stupéfiants), de 1971 (sur les substances psychotropes) et de 1988 (sur le trafic illicite).
Le combat contre la drogue est pour nos citoyens la grande priorité, avant le chômage, le risque nucléaire, l'éclatement de la famille et le sida. La prohibition est très solidement ancrée dans l'opinion publique mondiale, y compris chez les toxicomanes, qui, en grande majorité, accusent les anti prohibitionnistes de vouloir leur mort. Prévenir, informer, afin de maîtriser et de combattre ce fléau: telles doivent être nos priorités, car la drogue menace déjà les générations futures dès la fin des classes primaires. Nous devons protéger l'humanité contre les polluants externes et internes, et, pour survivre, nous devons nous défendre contre toutes ces sortes de polluants au risque de nous perdre.
· Le professeur Jean Paul Séguéla est le conseiller pour la lutte contre la toxicomanie de Charles Pasqua, ministre de l'interiéur et de l'aménagement du territoire.