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Conferenza droga
Giannini Leonello - 6 gennaio 1994
III. Des policiers pragmatiques en Grande-Bretagne
Drogués en Europe : aider ou sévir

"LE MONDE" Jeudi 6 Janvier 1994

(Prochain article:Les Italiens ont dit »oui à la depénalisation.)

Nous continuons notre enquète sur la lutte contre la toxicomanie en Europe en examinant, après la situation en France et en Espagne (le Monde des 4 et 5 janvier), le cas de la Grande Bretagne, où, assure Paul Cook, commissaire de police à Manchester, " nous avons perdu la guerre, il faut une autre Stratégie ".

(MANCHESTER de notre envoyé spécial)

Au palmarès des »points noirs de la drogue, Moss Side, ce quartier-ghetto de Manchester, arrive dans le peloton de tête, sans doute à égalité avec Brixton, dans la banlieue de Londres, et Toxteh, à Liverpool. D'autres villes sont fortement empreintes d'une »culture de la drogue , comme Glasgow et Edimbourg, mais Moss Side est une sorte de cocktail parfait, associant drogue et violence. La guerre des gangs qui y sévit depuis de nombreuses années lui a valu la réputation d'endroit le plus dangereux du nord ouest de l'Angleterre.

Avant de devenir le »patron des affaires communautaires pour l'agglomération de Manchester, le commissaire divisionnaire Paul Cook était responsable du maintien de l'ordre à Moss Side. Il a vu évoluer ce quartier de tous les dangers, assisté à la sophistication croissante du » business et des méthodes utilisées par les dealers et il a tenté d'adapter la police à cette nouvelle donne. Plus question aujourd'hui de ramasser les pushers (revendeurs) sur le trottoir: le téléphone portable est devenu l'outil de travail privilégié des trafiquants, a charge ensuite aux gamins de douze treize ans qui sillonnent le quartier avec leurs vélos tous terrains d'assurer les livraisons. Paul Cook a bien essayé de résister en mettant en place une hot line (ligne de téléphone confidentielle), pour recevoir les appels anonymes un système de délation qui a fait ses preuves en Irlande du Nord. Mais la »guerre des territoires de la drogue, souvent sanglante, perdure.

Un constat similaire peut être dressé à Brixton ou à Clapham dans la banlieue de Londres, des zones infestées par les Yardies ces gangsters venus de la Jamalque qui se sont spécialisés dans le commerce du »crack . Facile à transformer, facile à fumer, ce dérivé de la cocaïne voit son prix baisser, et son commerce augmenter. Paul Cook estime qu'il est temps d'arrèter de se voiler la face: "Pour un leader qui va en prison, affirme t il dix autres tentent d'entrer au Royaume Uni Les bénéfice. escompté sont tellement énormes gu'ils valent tous les risques." »Flic sans complexes, le commissaire n'hésite pas à dresser un constat sévère: »Nous avons perdu la guerre contre le trafic de la drogue mieux vaut le reconnaìtre. Nous ne sommes capables que d'intercepter 10 % de la drogue qui entre au Royaume Uni. Or si après vingt ans de lutte notre taux de réussite est de 10 %, c'est que notre stratégie n'était pas la bonne."

»On a fait d'un problème médical explique encore le commissaire Cook, un principe de respect de la loi en suivant l'exemple désastreux des Etats Unis. Ce qu'ilfaut c'est une stratégie pour réduire la demande équilibrer la répression avec la prévention." Au moment où il est de bon ton, en Grande Bretagne, de pousser des cris d'alarme à propos de la montée de la criminalité, et alors que le ministre de l'intérieur, Michael Howard, ne cesse de renforcer son discours sécuritaire, la démonstration du commissaire Cook ne convainc pas tout le monde. Mais on l'écoute: vendredi 5 novembre 1993, il a été reçu par le premier ministre.

L'héroine reste le problème / numéro un

La Grande Bretagne a longtemps fait figure de pionnier dans le domaine de la lutte contre la toxicomanie, poussant les » expériences beaucoup plus loin que la plupart des pays européens. Les programmes de distribution de ce produit de substitution à l'héroine qu'est la méthadone ont été généralisés, et les centres médicaux où les toxicomanes peuvent échanger aiguilles et seringues se sont multipliés. Les résultats d'une telle politique doivent donc être appréciés a contrario: sans elle, les statistiques de la drogue seraient plus inquiétantes encore. Comme ailleurs, les chiffres sous estiment la réalité. Le Royaume Uni compterait entre 150 000 et 200 000 toxicomanes 21 000 d'entre eux étant répertoriés comme héroinomanes. S'ajoutent à ceux ci plusieurs millions de fumeurs de cannabis et environ un million de consommateurs réguliers d'ecstasy. Les saisies de drogue sont en augmentation, mais le mombre d'ulisateurs aussi. Selon un sondage effectué par la police du Yorkshire, 36% des enfants de quatorze-seize

ans dejà essayé une drogue.

Chaque année, 40 000 personnes sont arrêtées par la police pour des infractions liées au trafic ou à la consommation de stupéfiants. 38 000 d'entre elles ne sont pas des trafiquants de gros calibre: ils sont en possession de quelques grammes de cannabis, une ou deux tablettes de »whizz (amphétamines), ou de »trips (LSD), voire de capsules de » E et de " lovedove " (ecstasy). Alors que l'héroïne reste le problème »numéro un de la lutte antidrogue et que le cannabis est la substance la plus répandue, I'ecstasy est devenue très populaire, notamment au cours des »raves ou »acid parties , ces soirées à base de musique » techno , de danse et d'alcool (et de violence) qui rassemblent des milliers de jeunes. Mais la drogue coûte cher et la plupart des adeptes des drogues » dures , comme l'héroïne sont chômeurs et désargentés. Or la relation étroite entre drogue, infractions et violence est amplement démontrée.

Dans ce domaine, Paul Cook a fait ses comptes: I gramme d'héroïne, dont le prix sur le marché noir est de 80 livres (1), correspond, en moyenne, à une dose quotidienne. Ce qui représente un »budget de 29 200 livres par an par drogué. Au delà de la prostitution, la plupart des drogués versent donc dans la criminalité. Compte tenu du prix de revente des marchandises volées le coût, pour la communauté de Manchester, des quelque 1 500 heroïnomanes qui ont été interpellés en 1991 atteint 126 millions de livres! Ces statistiques ne mesurent cependant qu'une partie du phénoméne : à Manchester, le nombre de consommateurs réguliers d'héroine est passé de 21 en 1981 à 3 660 en 1991.

Paul Cook estime que la seule façon de faire face à l' »explosion de la consommation de drogues est de mettre en place une politique équilibrée associant prévention et répression, la première reposant notamment sur l'information et l'éducation systématiques de la » population à risques (notamment dans le cadre scolaire), mais aussi des parents et des fonctionnaires de police et de l'administration pénitentiaire.

C'est dans cette direction que travaille, à Manchester, Lifeline, une organisation financée à la fois par le ministère de la santé et la municipalité. Pour diffuser l'information, Lifeline dispose d'une ligne de téléphone confidentielle et distribue de nombreuses brochures, souvent imagées, notamment dans les écoles. Comme la plupart des grandes villes britanniques, Manchester a mis au point une politique de distribution systématique de seringues et d'aiguilles, dont le succès ne se dément pas: 338 695 aiguilles et seringues ont été distribuées d'avril à septembre 1993, contre 214 680 en 1992. Des chiffres semblables à ceux de Liverpool, où plus de 500 000 seringues sont distribuées chaque année.

Les deux villes sont très comparables par l'acuité des problèmes de drogue qui s'y posent. Chacune possède un service régional spécialisè dans la toxicomanie, dont dépendent les établissements habilitès à base de méthadone. A Manchester, le docteul John Merrill dirige le service de l'hôpital Prestwich et, à Liverpool le docteur Sue Ruben est à la tête de la clinique Hope. Ces deux spécialistes sont convaincus des effets bénéfiques des programmes méthadone, notamment pour limiter la propagation du virus du sida parmi les toxicomanes. Selon le docteur Ruben, le taux de porteurs du virus VIH est en effet de 2 pour 1 000 drogues à Liverpool, et le docteur Merrill l'estime à environ 1 % à Manchester. Des résultats qui constituent un véritable succès lorsqu'on les compare à ceux de Londres (10 % à 15 %) et surtout d'Edimbourg (40 %).

Les recherches effectuées par les docteurs Ruben et Merrill montrent que les patients suivant un traitement à base de méthadone (800 à Manchester et près de 2 000 à Liverpool), consomment moins d'héroïne, commettent moins de crimes et améliorent sensiblement leur santé physique et mentale. Le docteur Merrill reconnaît cependant qu'aucune étude scientifique sérieuse n'a été effectuée pour connaître les effets à long terme de cette »stratégie de la méthadone introduite au début des années 70

» Une politique du désespoir

Mais la lutte contre la drogue est assez empirique en Grande Bretagne: la prescription de méthadone est laissée à la discrétion des autorités régionales de santé, chaque médecin étant libre de l'appliquer, et les ministres de la santé successifs ont souvent eu des idées contradictoires sur la question. Certains soulignent le coût d'un traitement par la méthadone (1 000 livres par an et par toxicomane), d'autres mettent en avant celui de l'emprisonnement (700 livres par semaine et par toxicomane).

Les directives diffusées par le ministère de la santé, selon lesquelles la méthadone doit être administrée de façon à éviter les effets négatifs de la désintoxication d'héroïne et avec un dosage dégressif, sont, d'autre part, appliquées avec souplesse. Dans la pratique les bénéficiaires d'un traitement (les listes d'attente sont longues) peuvent se contenter d'ajouter cette » drogue officielle à leur dose quotidienne d'héroïne, et leur "cure" peut se prolonger plusieurs années.

"Nous ne forcons pas les droguéS à réduire leur dose", reconnaìt le docteur Merrill. Les docteurs Merrill et Ruben émettent, revanche, bien des reserves a l'égard des méthodes du docteur John Marks, établi à Liverpool. Bien que quatre vingt quinze médecins, en Grande Bretagne, soient théoriquement autorisés par le ministère de la santé à prescire des doses d'héroïne aux héroimanes, le docteur Marks est le seul à utiliser systématiquement une telle thérapeutique.

Ce praticien atypique prétend avoir obtenu des résultats remaquables, mais ses confrères demeurent sceptiques, estimant que choix revient à faire le jeu des toxicomanes. Le débat sur la légalisation de certaines drogues connaìt cependant un regain d'ampleur depuis quelques années. Une partie de la presse notamment The Independent et The Economist y est favorable et, récemment, lord Woolf, spécialiste renommé questions judiciaires, s'est attiré foudres du ministre de l'intérieur en s'en faisant également l'avocat. Ce serait une opolitique du désepoir a estimé M. Howard. Le défenseurs d'une »décriminalisation de la drogue soulignent qu'en se contentant souvent de decerner des »avertissements aux fumeurs de cannabis (dont la possession reste illicite) la police est déjà engagée dans cette voie, et assurent, c'est le seul moyen de trancher relation entre drogue et criminalité.

La plupart des spécialistes craignent cependant que la libéralisation n'entraîne une recrudesce de la consommation. Paul Cook estime que »moralement et socialement, la libéralisation est inacceptable et Ian Waldle, directeur Lifeline, ajoute: "Avant de penser à changer la loi nous avons besoin d'un large débat, empreint de maturité sur ce thème. Cela suppose les hommes politiques aient le courage de prendre position quitte prendre des risques sur le plan électoral

LAURENT ZECCHI

(I) Une livre sterling vaut envi 8,70 francs.

 
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