par le professeur Bernard GlorionPOINT DE VUE - ( Le professeur Bernard Glorion est président du conseil national de l'ordre des médecins)
"LE MONDE" Vendredi 7 Janvier 1994
COMMENT les médecins pourraient ils ne pas être présents, au premier rang, dans la lutte contre les toxicomanies, qu'elles soient licites ou illicites? Nous devons aux patients qui se confient à nous une compétence, une disponibilité et une écoute attentive dans le respect de la personne et celui du secret médical. Face à la toxicomanie les médecins sont également au service de la santé publique.
Pour autant la prise en charge des personnes toxicomanes et dépendantes contraint les professionnels à une réflexion personnelle en même temps qu'à une formation spécifique. Soigner, aider, suivre le toxicomane, c'est bien souvent accepter la prise en charge de la marginalité. Cela n'est ni naturel ni facile. Cela exige pour les praticiens un véritable effort d'adaptation en rupture complète avec les habitudes médicales et les repères culturels.
L'une des principales difficultés réside ici dans l'établissement d'une véritable relation thérapeutique, une relation acceptée par les deux parties, celles ci devant savoir que la transgression du contrat passé conduira presque toujours à l'échec rapide de la prise en charge .
Si le médecin adopte le point de vue de son patient et répond à ses sollicitations il ne lui est d'aucune aide; s'il est d'emblée convaincu que son patient ne peut se passer de sa drogue, comment pourra t il le guider vers l'objectif de l'abstinence ? Nous devons, nous les thérapeutes, garder à l'esprit que les intoxications quel qu'en soit le nombre et sauf situation d'urgence demeurent toujours réversibles, que l'espérance de guérison demeure et que malgré tout beaucoup de toxicomanes parviennent au sevrage.
Une médicalisation plus importante
La substitution, essentiellement de l'héroïne, par d'autres substances est un comportement habituel du toxicomane. Les produits de substitution sont nombreux, d'accès facile pour beaucoup, obtenus dans le commerce ou sur prescription médicale. Certains de ces produits ne sont guère différents quant au risque sanitaire du produit initial. La position du 'médecin n'est pas ici dénuée d'ambiguité.
Seule la prescription de méthadone tente d'éviter cet écueil, autorisant notamment la mise en place d'un contact d'une autre nature, d'un lieu de parole. Elle permettra peut être d'instaurer une relation thérapeutique auparavant impossible et d'obtenir des changements parfois importants dans le mode de vie, l'ouverture sociale et familiale.
Longtemps la prise en charge des loxicomanes fut peu médicalisée. L'épidémie de sida, lesrisques de contamination par; les virus responsables des hépatites les plus graves imposent aujourd'hui une médicalisation plus importante, plus efficace. Il est plus que jamais nécessaire de faciliter l'accès aux soms des personnes concernées, de multiplier les équipes multidisciplinaires associant les médecins de ville, les équipes hospitalières et les réseaux sanitaires et sociaux.
Progressivement en France se constituent des réseaux de médecins, généralistes pour la plupart, ayant l'expérience du dialogue et de l'écoute. Ces praticiens ont le souci du respect de la dignité des personnes qui se confient à eux sans pour autant être complices des demandes toujours, ou presque toujours, initalement biaisées des toxicomanes, de leur séduction ou de leur chantage. La fermeté et la compétence s'avèrent, à l'expérience, efficaces. Les réflexions moralisatrices n'ont pas ici leur place.
L'ordre des médecins apporte son soutien aux médecins en recherche. Nous souhaitons que se poursuive une réflexion plus globale sur la toxicomanie et les personnes dépendantes afin de fournir une autre approche que celle offerte par la loi de 1970.