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Conferenza droga
Giannini Leonello - 10 gennaio 1994
V.- Expériences contrversées en Suisse
Drogués en Europe: aider ou sevir

"LE MONDE" Samedi 8 janvier 1994

Nous continuons notre enquête sur la lutte contre la toxicomanie en Europe. Après la France, l'Espagne, la Grande Bretagne et l'ltalie (»le Monde du 4,5,6 e 7 janvier), nous présentons la situation en Suisse, où des essais de distribution de drogue, y compris de l'héroïne, ont débuté sous contrôle médical à Zurich.

BERNE

de notre correspondant

Entre libéralisation et durcissement, la Suisse ne sait pas très bien comment résoudre ce cassetête qu'est devenue l'incontrôlable extension de la toxicomanie. Le débat a été relancé à la veille du démarrage d'un programme gouvernemental aussi ambitieux que controversé de distribution de stupéfiants, dont de l'héroïne, à titre expérimental et sous surveillance médicale. Partisans et adversaires de la dépénalisation de l'usage de drogue s'affrontent également par »initiatives populaires interposées. Les autorités zurichoises, débordées par l'afflux de toxicomanes d'autres cantons attirés par le laxisme local, optent à nouveau pour la fermeté. Ainsi, les consommateurs de drogues venus d'ailteurs pourront désormais être internés pendant trois jours avant d'être renvoyés à leur lieu de domicile.

Interpellé par le spectacle affligeant des »scènes ouvertes de la drogue de certaines grandes villes comme Zurich ou Berne, le gouvernement fédéral a amorcé, en février 1991, un changement de sa politique de lutte contre les stupéfiants. La principale innovation consiste a privilégier la réduction de la demande au moyen d'une prévention intensifiée, plutôt que la diminution coercitive de l'offre. Autre objectif déclaré: tester des méthodes thérapeutiques nouvelles ou déjà appliquées, notamment inspirées du »modèle de Liverpool .

Dans un train de mesures adopté par la même occasion figure également un accroissement substantiel des moyens financiers alloués à la recherche et à la prévention. Depuis lors, le budget antidrogue de la Confédération est passé à 12 millions de francs suisses (48 millions de francs) par an. Pour combattre la toxicomanie, l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) a apporté son soutien à plus de cent projets nationaux ou régionaux tandis que 10 300 traitements à base de méthadone sont actuellement en cours.

Initiative la plus spectaculaire de cette nouvelle stratégie, la distribution contrôlée, non seulement de méthadone mais aussi de morphine et surtout d'héroïne, à certains usagers gravement dépeniants. D'abord réticent, le ministre de l'intérieur de l'époque, Flavio Cotti, s'était finalement résigné, en octobre 1992, à donner son feuvert à ce programme sous la pression des cantons de langue allemande, plus favorables que les régions latines. Craignant les risques de derapage de ce genre d'experiences, M.Cotti avait tenu à mettre des garde fous et à poser des conditions rigoureuses. D'abord, avait il assuré, (il ne s'agit en aucun cas d'un premier pas vers la libéralisation de la drogue ), ensuite, ces essais seront réservés à des volontaires de plus de vingt ans notamment des prostituées dont la dépendance est avérée depuis plus de deux ans et pour lesquelles les autres méthodes thérapeutiques ont échoué. Enfin compte tenu de l'hostilité de la plupart des cantons francophones, ces expériences ne pourront se

faire qu'avec l'aval des autorités cantonales compétentes.

Avant de lancer ces essais pilotes, le gouvernement helvétique avait aussi pris soin de s'assurer que ceux ci étaient compatibles avec le droit international et la législation suisse. Ainsi a t il décidé de ratifier les trois conventions internationales de l'ONU relatives aux stupéfiants, aux quelles la Suisse n'a pas encore adhéré ( I ).

Un role de pionnier

Les juristes consultés sont arrivés à la conclusion que les expériences prévues ne contrevenaient pas aux engagements internationaux »dans la mesure où il s'agit de la prescription de stupéfiants sous controle médical dans le cadre d'un traitement . La Grande Bretagne, signataire de ces conventions, a d'ailleurs entrepris une démarche analogue. Sur le plan national, le gouvernement a pu se sentir encouragé par des sondages indiquant qu'une majorité de la population se prononçait en faveur de cette expérience. Ayant par ailleurs reçu l'approbation de l'académie suisse des sciences médicales, ce plan »d'aide à la survie peut maintenant passer à sa phase d'application.

Echelonné sur trois ans, jusqu'à fin 1996, le programme de recherche concerne quelque sept cents toxicomanes, répartis en quatorze projets pilotes dans huit villes du pays. Il a commencé à Zurich le 29 novembre. A l'exception de Fribourg, située à la frontière des langues, et où cinquante personnes participeront à un essai limité d'injection de méthadone par voie intraveineuse, toutes ces expériences se dérouleront en Suisse alémanique. A elle seule Zurich a recu un quota de deux cents volontaires, Berne et Bâle respectivement cent cinquante chacune. Sur prescription médicale, deux cent cinquante personnes au total suivront un traitement à l'héroïne, les autres obtenant de la morphine ou de la méthadone. La distribution des stupéfiants s'accompagnera d'une prise en charge psychosociale.

Le coût de chaque projet, financé par les cantons et les villes concernés, se situera entre 700.000 et 1 million de francs suisses par

an, soit 14.000 à 20.00 francs suisses par participant, une somma comparable au prix d'un programme de prescription de méthadone. De son côté, I'OFSP assumera la totalité des coûts de recherche, évalués à 730.000 francs suisses par an. Pour des raisons de sécurité et »afin de garantir la gualité des produits , l'OFSP sera seul habilité à importer l'héroïne, qui sera fournie au prix de revient aux responsables de projets.

Les promoteurs de cette initiative insistent sur son caractère à la fois expérimental et novateur allant jusqu'à prédire à la Suisse »un role de pionnier . Partant du constat que la politique suivie jusqu'ici a échoué, ils présentent leur démarche comme »une tentative d'aborder autrement les problèm de la toxicomanie . Selon eux, »le principal intérêt de ces projets est de permettre de se rendre compt concrètement des conséquences pour les personnes concernées de la prescription de stupéfiants et des effets des substances à l'essai , l'objectif poursuivi »étant d'améliorer l'état de santé physique et psychique de favoriser l'intégration sociale et la distanciation de scène de la drogue en diminuant la propension à la délinquance et en augmentant la capacité de travail . Une fois les essais terminés, il sera possible d'en tirer des recommandations pour l'avenir. »Leurs résultats, estime Thomas Zeltner, directeur de l'OFSP, devraient servir de références au gouvernement pour réviser et adapter sa stratégie en

matière de lutte contre la toxicomanie. En tout cas, le nouveau ministre de l'intérieur, Ruth Dreifuss (socialiste), qui a repris cet épineux dossier, se montre plus ouvertement favorable à ces projets que son prédécesseur démocrate chrétien. »Si l'expérience est concluante a t elle déclaré, il serait possible de distribuer dès 1997 de la méthadone et de la morphine sur une base plus large.

La réticence des cantons francophones

En attendant de connaître les résultats, ces essais sont loin de faire l'unanimité. Réticents, voire franchement hostiles, la plupart des cantons francophones ont refusé de s'y associer. Vaud et le Valais se trouvent parmi les plus intransigeants. D'une part, ils rechignent à l'idée de »faire des expériences sur des etres humains qui ne sauraient etre traités comme des cobayes d'autre part, ils préfèrent mettre l`accent sur l'abstinence et font valoir qu'il existe déjà des traitements à la méthadone comme produit de substitution. Pour leur part, Genève et Neuchâtel refusent tout aussi catégoriquement de distribuer l'héroïne ainsi que d'envisager la dépénalisation du trafic et de la consommation.

En Suisse alémanique, au contraire, certains spécialistes notamment des médecins et des travailleurs sociaux, estiment que ces projets ne vont pas assez loin et sont trop restrictifs. Pour eux, le nombre des participants est insuffisant même pas 3 % des consommateurs de drogue , et ils reprochent à ces expériences d'être limitées aux »toxicomanes clochardisé. . Partageant ces critiques, la ville de Lucerne envisage de faire cavalier seul plutôt que de se joindre au programme fédéral. L'objectif est egalement en aide aux toxicomanes mais de »maniere non bureaucratique .

Pour ne pas »effrayer la centaine de partécipants à ce project de distribution de néthadine et de morphine, voire d'opiacés, ceux ci ne seront pas astreints à de longs questionnaires et ne seront pas tenus de consommer leurs doses quotidiennes sous l'oeil d'un médecin. Ce programme attend encore l'approbation du gouvernement cantonal mais, pour le responsable des questions de santé de Lucerne, Andy Huwyler, ce n'est là qu'un premier pas. »Tot ou tard, estime t il, les drogues devront être mises en vente libre.

Le début annoncé de l'expérience gouvernementale n'a évidemment pas manqué d'attiser le débat entre partisans et adversaires de la dépénalisation de la drogue. Usant du droit d'initiative populaire en vigueur en Suisse (2), les deux camps ont battu le rappel de leurs sympathisants pour avancer des solutions diamétralement contradictoires. En Suisse romande surtout les prohibitionnistes issus des milieux de droite n'ont guère eu de mal à recueillir 144.000 signatures en faveur de leur campagne »pour une jeunesse sans drogue . Ce projet réclame »une politique stricte visant directement à l 'abstinence , ce qui reviendrait à exclure toute distribution de stupéfiants.

A l'opposé, la seconde initiative intitulée »Pour une politique raisonnable de la drogue tabula rasa , demande carrément sa légalisation par l'insertion d'un nouvel article dans la Constitution fédérale: »La consommation de stupefiants, leur culture, leur possession et leur acquisition à des fins personnelles ne sont pas punissables. Les promoteurs de cette initiative sont des travailleurs sociaux de Zurich, proches des écologistes et du Parti socialiste. Partant d'un constat d'échec de la politique répressive, ils pensent que la libéralisation permettrait à la fois de »casser la mafa de la drogue et d'améliorer les conditions sanitaires des toxicomanes.

Ration quotidienne en vente libre?

Selon eux, un accès facilité à des drogues de meilleure qualité et moins chères devrait sauver des vies et contribuer à diminuer le stress des usagers qui peut les pousser à la délinquance et à la prostitution. Dans la pratique, le marché deviendrait un monopole d'Etat et toute personne âgée de plus de dix huit ans, habitant la Suisse, pourrait librement acheter sa ration quotidienne de drogue dure dans des pharmacies jouissant d'une concession. Chaque consommateur se verrait délivrer une carte magnetique enregistrant ses achats. Ces solution extremes rejetés par le gouvernement (3), mais qui pourraient etre soumises à réfèrendum en 1997, témoignent de l'ampleur du probleme de la drogue en Suisse.

Pour 7 millions d'habitants, le pays compte aujourd'hui quelque trente mille consommateurs de drogues dures, et la liste des victimes ne cesse de s'allonger: 419 décès par surdose en 1992 contre 280 deux ans plus tôt. Le nombre des interpellations avoisine 30 000 par an, tandis que 7 300 condamnations pour infract à la lois sur les stupéfiants ont été prononcées en 1991. Déjà les prisons sontt pleines, et 15 % de la population carcerale se trouve en détention pour des délits liés à la drogue.

Datant de 1951 et révisée une seule fois en 1975, la loi fédérale sur les stupéfiants n'est plus adaptée aux conditions actuelles. Si le trafic représente une circonstance aggravante, la loi ne fait pas de différence entre drogues dures et drogues douces, ni entre usage et détention de stupéfiants. Dans la pratique, les policiers ne dénoncent plus systématiquement la consommation et les juges prononcent rarement des peines pouvant aller jusqu'à trois mois de détention pour ce genre de délits.

Dans un pays décentralisé comme la Suisse, les cantons conservent une large autonomie en matière de drogue. Ni la plus grande tolérance des uns ni la fermeté des autres n'ont jusqu'ici donné de résultats probants. En Suisse alémanique, Berne et Zurich ont été amenés à reconnaître l'échec des expériences de marchés libres devenus des points de fixation des usagers. A Zurich, la fermeture en février 1992 du Platzspitz n'a cependant pas suffi à évacuer le problème. Au contraire, la scène ouverte s'est recréée quelques centaines de mètres plus loin, à la gare désaffectée de Letten. Chaque jour, des centaines de toxicomanes et de dealers s'y retrouvent au milieu de voies ferrées rouillées entourées de grillages.

La baisse de prix de l'héroïne à moins de 100 francs suisses le gramme, sur un marché en grande partie contrôlé par des Libanais mais aussi par des Turcs et des ressortissants de l'ex Yougoslavie, a entraîné un net accroissement de la consommation. Autre conséquence, Zurich a décidé de donner un tour de vis et d'interner pendant trois jours les toxicomanes d'autres cantons avant de les renvoyer chez eux. En Suisse romande, où prévaut une plus grande fermeté, une certaine libéralisation est perceptible. Ainsi, depuis 1990, la distribution de seringues et de méthadone est plus ou moins encouragée. Aujour d'hui, plus de 500.000 seringues par mois sont officiellement échangées ou distribuées en Suisse. Cette campagne a permis de freiner la propagation du Sida parmi les usagers. Alors qu'en 1985 la moitié d'entre eux étaient séropositifs, ce taux est tombé à moins de 5 % après cette date et à 20 % en moyenne pour les consommateurs de drogues dures.

Dans le cadre de la lutte contre les stupéfiants, la Suisse dispose de près de 1300 centres de soins et de prise en charge et de plus de 130 institutions thérapeutiques. Les 12 millions de francs suisses consacrés par la Confédération à la prévention peuvent paraître modestes par rapport aux 300 millions de francs suisses dépensés pour la répression. Mais, au delà des clivages, une évolutlon se dessine en faveur d'un renforcement de la prévention pour parer au plus pressé.

JEAN ClAUDE BUHRER

(1) Selon un sondage paru dèbut novembre dans l'hebdomadaire Coopzeitung, 54% des personnes interrogées se déclararent pour l'expérience et 38% contre. En Suisse romande, on compte 52% d'opposants.

(2) 100.000 citoyens peuvent préconiser l'organisation d'une consultation sur une proposition de révision constitutionnelle.

(3) En juin dernier, le Conseil national (Chambre basse) a refusé par 86 voix contre 37 la légalisation de la consommation de stupéfiants proposée par les écologistes.

Prochain article:

Les Pays Bas à la recherche d'un nouvel équilibre

 
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