DISPERSION, INCOHERENCE: LES EURODEPUTES FRANCAIS SE DISTINGUENT - EN MAL - DE LEURS COLLEGUESpar Jean-Louis Bourlanges
(Le Monde, 20-7-94)
Les partisans de l'exception française ont tout lieu d'exulter. Tout, dans la composition et l'organisation du quatrième Parlement européen élu au suffrage universel, proclame l'inusable et vertigineuse différence hexagonale. Dispersion des troupes, phobie des grands ensembles, franco-centrisme dérisoire des regroupements, incohérence des stratégies et des alliances, les eurodéputés français sont en passe de réussir une prouesse singulière : atteindre à l'insignifiance collective la plus parfaite en exploitant avec succès toutes les formes possibles de marginalisation par rapport à l'ordre politique européen.
1) La dispersion. - Eclatés en 7 délégations (1) - les 7 nains de ce conte sans fées - comprenant chacune entre 6 et 15 parlementaires, les Français sont à Strasbourg les seuls à ne pas pouvoir regrouper au sein d'une même formation plus de 18 % de leurs élus. A l'exception de l'Italie, engagée dans un vaste processus encore inachevé de recomposition-rénovation, tous nos grands partenaires concentrent en effet plus de 40 % de leur représentation parlementaire au sein d'un même groupe : 47 % pour les Espagnols et les Allemands et même, scrutin mirioritaire aidant, 72 % pour les Britanniques. Il n'est pas nécessaire d'avoir lu Clausewitz pour comprendre que cette anti-concentration est aussi une anti-stratégie.
2) La phobie des grands ensembles. - Circonstance aggravante, le phénomène de dispersion s'accompagne d'une véritable phobie pour les partis »utiles , socialistes, démocrates-chrétiens ou libéraux, et en particulier pour les deux premiers, qui détiennent ensemble l'essentiel des pouvoirs au Parlement. Avec 29 % de leurs eurodéputés au PPE-PSE, contre 81 % des Espagnols, 87 % des Allemands et 94 % des Britanniques, les Français se retrouvent ici encore bon derniers et sont comme relégués aux abonnés absents d'une assemblée strictement contrôlée par un double condominium : anglo-allemand à gauche et germano-espagnol au centre-droit. Allemagne: 2, France : O!
3) L'introversion nationale. - Tapistes, villiéristes et même, horresco referens, chiraquiens, soit 46 % de la représentation parlementaire française, se partagent la conduite de groupes-refuges, à présidence française et à rayonnement confidentiel, réunissant chacun entre 19 et 27 membres et figurant, avec le concours de quelques Européens marginaux, autant de manifestations de l'irréductibilité partisane gaulloise. Ajoutons à cela les 11 élus du Front national relégués parmi les non-inscrits et les 7 communistes qui, partie prenante d'un groupe de 28 membres, n'échappent au ghetto national que pour s'enfermer, avec leurs camarades de l'Europe du Sud, dans un ghetto idéologique auto-proclamé.
4) L'inconséquence des stratégies. - L'atomisation des forces parlementaires se double, en particulier à droite, d'une redoutable instabilité des attitudes et des comportements. Initialement associé à l'UDF dans le cadre d'une liste d'union, sur la base d'un projet résolument européen, et dans la perspective d'un regroupement général au sein du PPE, le RPR aura, en quelques semaines, déchiré un à un tous les articles du contrat, commençant par ignorer le programme, continuant par la légitimation publique de la dissidince villiériste et parachevant l'ensemble en reconduisant un groupe parlementaire autonome, désormais enrichi par l'adjonction inattendue de 3 anti-maastrichtiens portugais et de 2 partisans grecs de la Grande Serbie.
Féodalités claniques
Ce brutal renversement du pour ou contre est triplement affligeant : d'un point de vue démocratique, ce cynisme à la petite semaine n'amuse plus personne et contribue à creuser encore un peu plus le fossé entre élus et citoyens; d'un point de vue parlementaire, nos collègues de Strasbourg regardent avec une affliction de plus en plus condescendante ces Français qui ne savent ni ce qu'ils font ni ce qu'ils veulent, et qui se révèlent incapables de respecter le moindre engagement; d'un point de vue national enfin, il est proprement confondant que le président du RPR, que chacun s'accorde à créditer de quelque ambition élyséenne, en vienne, à dix mois de la grande échéance, à préférer pour ses représentants l'alliance de MM. Monteiro et Samaras à celle de MM. Kohl, Major, Aznar et, plus généralement, de la quasi-totalité des dirigeants européens du centre-droit.
Notre tenace inadaptation à la règle du jeu européen n'est pas l'effet d'une vertu éminente, mais le fruit d'une mauvaise rencontre entre une pulsion réveillée, le nationalisme, un vice séculaire de notre vie publique, l'individualisme clanique, et une passion d'un autre âge, la laïcité militante.
C'est un fait que partout en Europe, ou presque, on a assisté, entre le 9 et le 12 juin, non pas au réveil des nations qui, en Yougoslavie ou au Rwanda, continuent de manifester leur aboulie, mais plus pernicieusement à celui des nationalismes. Electoralement multiforme, ce réveil a donné le ton à toutes les campagnes. Il reste que, vaincue en Allemagne, apprivoisée en Espagne, assimilée au Royaume Uni, exploitée en Italie, contenue un peu partout ailleurs, la pulsion nationaliste n'aura qu'en France un effet ravageur sur le système lui-même, brisant le cadre en même temps qu'elle bouleversait le tableau.
Cette fragilité française s'explique d'abord par la faiblesse d'un système partisan qui se réduit à un précaire assemblage de féodalités claniques, parfaitement impropres à remplir aucune des trois fonctions qui sont celles d'une formation politique digne de ce nom : l'arbitrage entre les projets, la sélection des hommes et le choix des alliances, l'éclatement de la représentation parlementaire française à Strasbourg, sonnent comme le choc en retour de toutes les batailles perdues de la rénovation. Ce que les élus français découvrent au contact d'une société politique européenne ouverte et vigoureuse, c'est l'évidente incapacité de nos féodalités partisanes à soutenir la concurrence de partenaires plus démocrates et mieux organisés. Il y a de l'Azincourt politique dans la débandade europarlementaire française.
Réveil nationaliste et faiblesse du système partisan ont à l'évidence vu leurs effets négatifs amplifiés par la rémanence de ce que Raymond Poincaré nommait » la question religieuse . La France n'a certes pas le monopole des combats autour de la laïcité, mais ceux-ci régentent chez nous une double originalité: passion laïque et ferveur nationale ont historiquement partie liée et composent ensemble l'essentiel d'un jacobinisme qui apparaît bien comme l'idéologie dominante française des deux derniers siècles; les valeurs de laïcité ont de surcroît submergé chez nous non seulement les partis de gauche, mais aussi la totalité des partis de droite et du centre-droit, à l'exception du CDS, qui précisément n'est pas, n'a jamais été et ne veut pas être considéré comme de droite.
L'absence de Philippe Séguin
L'hésitation du PR à rejoindre le PPE et le refus du RPR d'honorer sur ce point la parole donnée sont inintelligibles si l'on oublie que le premier descend des amis de Jules Ferry, via Waldeck-Rousseau et Poincaré, et que le second s'est longtemps honoré d'avoir un bonnet phrygien pour logo. Seuls les caprices de l'histoire auront fait qu'en l'absence de Philippe Séguin, tout entier bâti pour ce rôle, il revienne à un chouan, Philippe de Villiers, de se faire le porte-parole de cette protestation jacobine contre »l'Europe vaticane . Et sans doute faut-il voir, dans cette substitution difficile d'un prédicateur vendéen extatique à un tribun républicain défaillant l'une des causes du retard à l'allumage de la fusée villiériste dans les premières semaines de la campagne.
Miroir des archaïsmes, des défaillances et des ambiguïtés françaises, la greffe manquée de notre classe politique sur l'euroParlement renvoie finalement à une interrogation fondamentale sur notre avenir : voulons-nous payer le prix et accepter les contraintes d'une Europe forte, solidement intégrée, puissamment organisée? Souhaitons-nous, au contraire, demeurer à la lisière d'un jeu qui nous inquiète et nous bride, et rallier discrètement, sans tambour ni trompette, l'Europe minimale, intergouvernementale, échangiste et passive des Britanniques? La campagne européenne a donné à certains l'illusion qu'on pouvait tout concilier : l'agressivité commerciale des Etats-Unis et les institutions unanimistes de l'ancienne Pologne, la puissance de l'Union et la jalousie des nations, le levier de la solidarité et les plaisirs du cavalier seul. Le quatrième Parlement européen élu par les peuples nous rappelle assez directement qu'il nous faudra choisir, que l'Europe de demain ne sera pas celle des petits barons, mais ce
lle des stratégies rigoureuses et qu'en Europe aussi, en Europe surtout, comme aurait dit le général de Gaulle, » la vie est un combat, le succès coûte l'effort et le salut exige la victoire .
Jean-louis BOURLANGES