par Emma Bonino (*)(Le Monde, mercredi 4 octobre 1995)
Résumé: Le passage de la force de dissuasion française au niveau européen ne pourrait être envisagé que dans une Union fédérale
COMME si les explosions s'étaient produites dans notre tête, les essais nucléaires français ont au moins un mérite, mais un seul: celui de nous contraindre à réfléchir. Et de réfléchir pour une fois à autre chose qu'à des futilités: l'homme et l'environnement, la construction de l'unité européenne, l'avenir de la dissuasion nucléaire. C'est à cette réflexion que je voudrais contribuer, et ce à titre personnel, en tant que simple citoyenne européenne.
Les aspects écologiques de l'événement nous placent à nouveau devant le dilemme entre le court et le long terme, ce qui est le propre de ces questions. En dépit de la très grande incertitude qui pèse sur les données disponibles, je crois que l'on peut raisonnablement affirmer que les essais nucléaires souterrains n'ont en général qu'un faible impact sur l'environnement des polygones, qu'il s'agisse de l'atmosphère ou de la mer. A Mururoa, par exemple, la concentration d'isotopes radioactifs de strontium et de césium est aujourd'hui inférieure à celle que l'on a relevée en moyenne en Europe après l'accident de Tchernobyl. Il n'en va pas de même pour le plutonium, mais cela semble dû aux expériences dans l'atmosphère qui ont été conduites sur ce même site par les Français jusqu'en 1974.
Par ailleurs, personne n'est en mesure d'exclure, précisément à long terme, une fuite d'éléments radioactifs des sites d'explosion à la suite d'une rupture inattendue de la structure géologique de l'atoll. C'est pourquoi un seul essai pourrait être "la goutte d'eau qui fait déborder le vase". C'est ce qui, je l'espère, conduira les Français à reconsidérer le reste du programme.
En tant que fédéraliste, je trouve frustrant que l'Union européenne n'ait pas voix au chapitre en ce qui concerne la décision française. Dans l'Union, j'englobe évidemment l'institution dont je fais partie, la Commission, c'est-à-dire l'exécutif de l'Union européenne. Certes, deux articles (34 et 35) du traité Euratom disposent que, en cas d'expériences »particulièrement dangereuses , l'Etat membre concerné, en l'occurrence le gouvernement français, doit consulter la Commission et lui donner accès aux "installations de contrôle" afin d'"en vérifier le fonctionnement et l'efficacité". Même si, à l'évidence, il estime que ces essais dans le Pacifique ne sont pas "particulièrement dangereux", Paris eût été bien inspiré de suivre cette procédure, du moins pour des raisons d'opportunité politique. De son côté, la Commission a rappelé mercredi dernier aux autorités françaises qu'il y avait lieu de fournir les informations et d'accorder l'accès au polygone, tout en l'invitant à le faire avant le prochain essai.
Ce qui s'est passé semble donner raison à ceux qui ont interprété les déclarations de M. Juppé sur la vocation européenne de la force de dissuasion nucléaire française comme une tentative en vue d'écarter l'avalanche de critiques, en particulier celles qui proviennent de l'Union elle-même. Puisque tout ce qui sert à alimenter le débat sur la politique extérieure et de sécurité commune est bienvenu de nos jours, il convient de prendre au sérieux l'initiative du gouvernement français. Pour affirmer essentiellement que tout ce qui continue à s'inscrire dans une pure logique intergouvernementale, plutôt que dans l'esprit d'une mise en commun de procédures et de ressources, est inutile, surtout lorsqu'il s'agit de la dissuasion nucléaire, domaine dans lequel de telles initiatives ont manifestement un air de déjà-vu.
Je précise ma pensée: le passage de la force de dissuasion française du niveau national au niveau européen (faisons abstraction, pour plus de simplicité, de la force de dissuasion britannique) ne pourra figurer à l'ordre du jour de l'Union que lorsque celle-ci disposera d'une armée et d'un mécanisme de décision uniques. En somme, ce transfert ne pourra être inscrit à l'ordre du jour que lorsque l'Europe sera vraiment fédérale. Le faire avant revient à mettre la charrue devant les boeufs.
Voulons-nous vraiment relancer les controverses quasi théologiques des années 60 entre les Etats-Unis et leurs alliés européens de l'OTAN sur la force multilatérale ? Voulons-nous vraiment créer un mini Nuclear Planning Group pour disserter de vieux sujets comme la double clé, l'identification des cibles (à cet égard, contre qui devrions-nous pointer ces armes nucléaires franco-européennes ?), le seuil nucléaire et ainsi de suite ? Toutes ces discussions seraient inutiles car, si l'on reste dans une logique intergouvernementale, comme c'était et c'est le cas entre les Etats-Unis et les quinze autres pays de l'OTAN, le gouvernement qui possède les armes nucléaires reste le seul à pouvoir ordonner éventuellement leur utilisation.
Il faut aussi réfléchir avec un peu plus de franchise au rôle actuel des armes nucléaires. A quoi servent-elles et quels avantages procurent-elles à celui qui les possède ? Ont-elles servi à résoudre la crise européenne la plus grave depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, en ex-Yougoslavie ? Contribuent-elles ou au contraire font-elles obstacle à la solution des problèmes intérieurs et extérieurs de la Russie ? Les Américains qui les possèdent réussissent-ils à obtenir des japonais qui en sont dépourvus qu'ils adoptent une attitude plus souple dans les seuls différends qui comptent, les différends commerciaux ? De quelle manière ont-elles aidé les Israéliens à résoudre le problème palestinien ?
Finalement, la seule raison plausible de posséder des armes nucléaires est qu'elles permettent de dissuader les autres d'y avoir recours. C'est un raisonnement vicieux: les armes nucléaires existent parce qu'existent les armes nucléaires. Le moment ne serait-il pas venu de s'en débarrasser en bloc ?
Antinucléaire depuis toujours, j'espère que l'Europe fédérale pour laquelle je me bats pourra se passer d'une force de dissuasion nucléaire. Comment ? Au terme de la même procédure grâce à laquelle les Etats membres ont renoncé aux autres armes de destruction massive, c'est-à-dire par la signature d'un traité global d'interdiction complète de tels engins. Cette route peut sembler longue, plus longue encore que celle qui reste à parcourir pour construire l'Europe. Mais, avec la fin de la guerre froide, on ne peut nier que nous l'avons empruntée. Et si la France et les autres puissances nucléaires respectent leurs engagements de parvenir à une interdiction totale et définitive des essais d'ici à 1996, nous aurons au moins parcouru une nouvelle étape.
(*) Emma Bonino est commissaire européen (Italie) en charge de la pêche, de l'aide humanitaire d'urgence et des consommateurs.